‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 136 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

dans la constitulion du Danemarck : mais, outre qu'il se trompe dans le droit, et que la liberté sociale existe en Danemarck, puisque la société y est constituée, il se trompe encore dans le fait, parce que la supériorité militaire d'un État sur un autre prouve qu'il a une meilleure organisation militaire; mais elle ne prouve rien en faveur de sa constitution politique : et c'est moins sur ses succès pendant la guerre, que sur sa situation après la guerre, qu'on peut juger la Suède. Sans sortir de l'exemple cité, aucune nation n'a eu des soldats plus braves, des chefs plus habiles, des monarques plus guerriers que celle-ci; et cependant aucune nation de l'Europe n'a fait, depuis un siècle et demi, progressivement plus de pertes ; et l'on eût été fondé à dire, avant 1772, que cette nation avait un vice intérieur dans son gouvernement, vice qui n'était pas bien difficile à découvrir.

Le despotisme politique n'existe donc pas plus eu Danemarck, que dans la plupart des sociétés monarchiques d'Europe. « Le litre du roi de Danemarck à cette souveraineté h qu'on appelle absolue, continue Mallet, est cette même loi » royale qui la limite dans plusieurs points essentiels, et il ne » peut l'enfreindre sans détruire les fondements mêmes de son » pouvoir. Ainsi, de quelques termes que cette loi fasse usage » pour exprimer que son autorité n'est plus assujétie à celle » de personne, il n'en est pas moins vrai qu'un monarque » Danois ne peut seulement avoir la pensée de changer l'ordre » de la succession, ni la religion de l'État, ni l'époque de la » majorité des rois; limitations qui constituent une vraie » monarchie, et la distinguent essentiellement des États des- » potiques. » Je vais plus loin, et je soutiens que, de quelques expressions dont la nation Danoise se soit servie dans l'acte par lequel elle constitue son pouvoir général, pour ex» primer sa pleine, entière et absolue indépendance de tout pouvoir particulier, ces expressions eussent-elles un caractère d'abjection et de servitude, tant qu'elle a conservé la succession héréditaire et les professions sociales, eût-elle voulu

créer le despotisme, elle ne la pas pu. Le pouvoir en Danemarck est donc constitué; mais il n'est pas parfaitement constitué, et il manque à cette monarchie, comme à presque toutes celles de l'Europe, excepté la France, des corps dépositaires des lois, corps propriétaires, inamovibles, indépendants dans l'exercice légitime de leurs fonctions, dont la seule fonction soit d'éclairer le monarque en lui apprenant à distinguer les lois émanées de la volonté générale, dont il est l'organe, des ordres émanés de sa volonté particulière, et de proléger le sujet contre l'abus que les agents du pouvoir peuvent faire de l'autorité qui leur est conûée.

On m'objectera sans doute que le paysan est serf en Danemarck : mais, 1° le servage n'est pas la servitude; 2° le servage n'empêche pas qu'une bonne administration ne puisse améliorer la condition du paysan. 3" Le paysan est serf en Danemarck, par la même raison qu'il Tétait en France, et ailleurs; parce qu'il était un peuple transplanté et qu'il fallait lixer : et ce qui me paraît confirmer cette opinion, est que le servage n'est connu ni en Suède ni en Norwége, berceau des peuples Scandinaves, fondateurs des monarchies de l'Europe, ou ancêtres de ceux qui les ont fondées. 4° Si le pouvoir général ou social eût toujours été constitué en Danemarck, comme il l'est aujourd'hui, c'est-à-dire héréditaire et indépendant, il n'y aurait pas plus de serfs aujourd'hui en Danemarck, qu'il n'y en avait en France.

Je me suis étendu plus au long sur la révolution du Danemarck, parce qu'elle a été plus défigurée par l'esprit de parti, et qu'elle a été représentée comme l'acte de l'avilissement le plus profond auquel une nation puisse descendre; tandis qu'elle est, en réalité, l'acte le plus auguste de liberté et d'indépendance auquel une société puisse s'élever. Heureuse la Pologne, si elle eût pu constituer ainsi son pouvoir, et si elle n'eût écouté que la nature, au lieu de consulter un insensé, qui lui donne le conseil perfide, s'il n'était absurde, de constituer chez elle l'insurrection et l'anarchie en constituant une royauté

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