‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 140 sur 300 · ARISTOCRATIES · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIES

J'entends par aristocraties des gouvernements où un nombre quelconque de familles jouit héréditairement du droit de gouverner l'État; ce qui n'est autre chose que d y exercer son pouvoir particulier.

Il est évident que cette définition peut convenir à Zurich comme à Venise, à Berne comme à Gênes, à Genève comme à Lucques; et il semble qu'on pourrait distinguer les aristocraties en aristocraties nobles, et en aristocraties bourgeoises : mais en y regardant déplus près, on voit que toutes les aristocraties sont nobles. Car si la noblesse est une profession distinguée^ quelle profession plus distinguée que celle de souverain? Ce raisonnement est sans réplique; et il en résulte que les Seigneurs de VÊtat, dans les aristocraties Helvétiques, sont nobles, quoi qu'ils disent, et beaucoup plus nobles que la noblesse Française ou Hongroise ; car celle-ci, esclave de la société, n'a d'autre distinction que le privilège de se ruiner et de mourir pour sa défense; et l'autre, souveraine de la société, ne risque pour la gouverner, ni sa fortune ni sa vie. Non-seulement ils sont nobles de fait, mais ils sont nobles de droit; et il a été décidé, il y a peu de temps, dans un canton aristocratique,

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que tous les membres de l'État étaient nobles, et pouvaient prendre le de avant leur nom : décision parfaitement conforme à la raison. Écoulez Rousseau : « Il est certain, qu'étant l'ex- » trôme disparité des deux républiques, la bourgeoisie de » Genève représente exactement le patriciat Vénitien...; ab- » straction faite de sa grandeur, son gouvernement n'est pas » plus aristocratique que le nôtre. » Il y a cependant cette différence entre le patriciat des républiques de Venise ou de Gênes, et celui des cantons Helvétiques, que le premier, jouissant de l'antique considération que donnent l'exercice immémorial de la souveraineté, le souvenir de services importants rendus dans les emplois civils ou militaires, et une fortune considérable, ne se trouve jamais sur la même ligne que le peuple, placé à la distance que la nature et la raison mettent entre celui qui commande et celui qui obéit, et qu'il n'a d'autres intérêts à démêler avec lui que des intérêts politiques; au lieu que les membres du patriciat Helvétique, distingués par leurs fonctions politiques des sujets de l'Étal, ne le sont pas par leurs professions individuelles, en sorte que le sujet peut se trouver, à tout moment, en concurrence avec le souverain, dans les affaires civiles, comme mariages, acquisitions, commerce : concurrence aussi fâcheuse pour l'amour-propre, qu'elle peut être préjudiciable à l'intérêt personnel.

Ainsi dans quelques cantons, où un certain nombre de familles appelées par excellence familles de l'État, jouissent de la faculté d'exercer leur pouvoir, au nom et à la place de celui du reste des citoyens; tout ce qui n'est pas de lÉtat ou souverain est privé non-seulement des avantages politiques, mais même de certains droits naturels. Le citoyen-sujet ne peut exercer son industrie en établissant des fabriques au préjudice de celles du citoyen-souverain, ni même cultiver ses talents en s'appliquant à des éludes qui mènent à des places ecclésiastiques réservées aux familles de lÉtat. Ces lois, quoique fondamentales de cespelils États, ne sont pas des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres, mais des conséquences

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