LIVRE V
immédiates de l'intérêt personnel; et elles sont émanées non de la volonté générale, ou de la nature, mais de la volonté particulière de l'homme. Aussi la nature tend à les faire disparaître, et elle a déjà manifesté à cet égard, dans plus d'un endroit, ses volontés tôt ou tard irrésistibles.
Les aristocraties héréditaires sont les plus vicieux des gouvernements, s'il faut en croire Montesquieu et Rousseau; mais ce dont ils ne conviennent pas, et qui est bien plus vrai, c'est que l'aristocratie de Venise est beaucoup moins imparfaite que celle de plusieurs cantons Suisses. L'aristocratie Vénitienne est une monarchie tronquée, les autres sont un despotisme acéphale. Ces sociétés ne sont pas constituées, car elles n'ont d'autre loi fondamentale que celle de la religion publique, encore y est-elle dans une grande dépendance du gouvernement, parce que ces souverains qui craignent tout, craignent aussi l'influence des ministres de la religion.
Il est vrai que la représentation extérieure du pouvoir y est accordée à un magistrat permanent ou temporaire, sous le nom de doge, d'avoyer, de syndic, etc. ; mais ce n'est qu'une idole qu'on habille magnifiquement pour l'exposer à la vénération des peuples, et elle n'a ni yeux, ni oreilles, ni mains.
Dans ces États, il faut que l'administration soit surveillante, et les membres du pouvoir modérés; parce que le peuple y étant porté à détester les sénateurs ^ (Esprit des lois) qu'il regarde comme les usurpateurs d'un pouvoir dont chacun a droit de réclamer sa part dès que quelques-uns ont la leur, doit être contenu par la vigilance des magistrats, ou désarmé par la modération des nobles : « car c'est le noble, (c'est-à-dire, le souverain) qu'on envie et non le magistrat : » (Grandeur des Romains) et pour lui ôter la pensée d'envahir le pouvoir, il faut qu'il soit heureux comme à Venise et en Suisse, où l'aristocratie répare par les vertus de ses membres, et la sagesse de son administration, le vice de son organisation politique.
Ainsi, tant que le peuple n'aura point de part au gouvernement, et que les dépositaires du pouvoir en trouveront la limite
dans leur modération naturelle, si l'État trop faible pour songer à s'étendre, est placé de manière à n'avoir rien à démêler avec les autres puissances, il pourra être tranquille et le peuple heureux, parce que \e pouvoir y sera plus un que dans toute autre forme de république. « Le gouvernement » aristocratique a par lui-même une certaine force que la dé- » mocratie n a pas. » [Esprit des lois.) Cet État a par conséquenl un principe de durée qu'on ne trouverait pas dans les autres. Venise, contemporaine des premières monarchies de l'Europe, a déployé dans des circonstances critiques une grande énergie d'esprit public : la sagesse profonde de son sénat paraît avoir pour objet de maintenir la paix au dedans, en la conservant au dehors, ce qui n'est pas toujours le moyen le plus sûr; le relâchement de l'esprit public qui suit une longue paix, le mépris et l'inconsidéralion qui l'accompagnent, sont pour une société des fléaux plus à redouter qu'une guerre môme malheureuse. Venise, au reste, doit beaucoup de tranquillité à son heureuse position. Gênes, moins isolée, et peutêtre un peu moins aristocratique, a toujours été plus agitée.