‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 161 sur 300 · DE LA VERTU CONSIDÉRÉE DANS LES MONARCHIES ET LES RÉPUBLIQUES · texte numérisé non relu

DE LA VERTU CONSIDÉRÉE DANS LES MONARCHIES ET LES RÉPUBLIQUES

Il est temps de le dire; l'auteur de VEsprit des lois n'a adopté la division des gouvernements en trois espèces différentes, que parce qu'il n'a pu trouver que trois étiquettes différentes pour les caractériser; et le motif est si évident, que, lorsqu'il veut désigner à part le gouvernement aristocratique, il lui donne pour principe la modération de ceux qui gouvernent, tandis qu'il a donné aux trois autres la vertu, Vhonneur, et la crainte de ceux qui sont gouvernés : en sorte qu'il place le principe du gouvernement tantôt dans le souverain et tantôt dans les sujets. Quoi qu'il en soit, cette distinction a accrédité une erreur de la plus pernicieuse conséquence.

Dans ce partage de vertu, d'honneur et de crainte, fait entre les divers gouvernements, le meilleur lot est échu à la république, et son partage a été la vertu. A la vérité, l'auteur qui craint la méprise, parce qu'il la prévoit, a soin d'annoncer, et plus d'une fois, qu'il ne parle que des vertus politiques, et non des vertus religieuses; mais outre que toutes les vertus

sont et doivent être à la fois des vertus religieuses et politiques, il faut éviter les distinctions sur le mot de vertu, comme SUT \ai vertu même; parce que ceux qui n'entendent pas l'auteur, et qui cependant l'admirent, se sont accoutumés à croire sur parole, qu'il ne pouvait exister de vertu en général que dans les États populaires ; et ceux qui ne l'entendent que trop, se sont persuadés et ont persuadé à d'autres qu'il n'y avait de vertus nécessaires à pratiquer que les vertus politiques, et qu'un citoyen avait rempli tous ses devoirs et accompli toute justice, par un amour spéculatif ou pratique de sa patrie, pourvu toutefois qu'elle fût gouvernée démocratiquement : erreur funeste, qui, réduisant tous les devoirs, toutes les vertus qui font le bonheur de l'homme et l'ornement de la société, à l'amour exclusif de sa patrie, n'est trop souvent que le masque de l'ambition des chefs et l'excuse de la férocité des peuples : vertu, si elle mérite ce nom, qui inspirait à Caton cette conclusion atroce : Ergo delenda est Carthago; qui a inspiré de nos jours à des hommes vertueux ^\JiS^\, ces lignes abominables : La destruction de cette ville (Lyon) consolide toutes les autres; et en racontant leurs affreux exploits dans la même ville : Quily a de 'plaisir pour les républicains de bien remplir leur devoir! Et le monstre qui a entassé quarante mille victimes dans les flots de la Loire, et dont une justice tardive a délivré l'humanité, demandait aussi qu'on le jugeât sur son intention, et soutenait quielle avait été pure et vertueuse ! C'est cette vertu qui a dicté ces horribles décrets contre de braves étrangers pris en combattant pour leur patrie, et qui va soudoyant partout des agitateurs et des assassins. Il était digne de cette doctrine mensongère qui isolait l'homme de toutes les affections de la nature et de la société, pour le rendre, disait-elle, citoyen de l'univers, d'isoler aujourd'hui le peuple Français de l'univers entier, pour lui faire trouver dans la haine qu'elle lui inspire contre les autres peuples, le droit affreux de les opprimer.

Je vais plus loin; et c'est de ces divers principes que Mon-

tesquîeu a assignés aux gouvernements monarchique et républicain, que je tire la preuve la plus évidente que la monarchie seule est une société constituée.

« La monarchie, dit cet auteur, subsiste indépendamment » de l'amour pour la patrie, du désir de la vraie gloire, du » renoncement à soi-même, du sacrifice de ses plus chers in- » téréts, de toutes ces vertus héroïques que nous retrouvons » chez les anciens, et dont nous avons seulement entendu » parler. Les lois y tiennent la place de toutes les vertus. » (Liv. V, chap. 3.)

Dans ce passage l'auteur fait, sans le vouloir, l'éloge le plus complet de la monarchie, et la critique la plus juste de l'État populaire.

Si les hommes étaient doués de ces perfections angéliques qui les disposent à la pratique des plus héroïques vertus, il ne faudrait ni gouvernements ni lois.

C'est parce que l'homme doit combattre ses propres passions, et se défendre de celles des autres, qu'il a fallu des gouvernements et des lois. « C'est l'opposition des intérêts parti- » culiers qui a rendu nécessaire l'établissement des sociétés. »

Le gouvernement qui suppose les hommes vertueux et sans passions, n'établit aucunes lois pour en prévenir ou en arrêter l'effet; il doit donc périr par ces mêmes passions qu'il n'a pas prévues. « L'abus du pouvoir, dit VEsprit des lois, est plus » grand dans une république, parce que les lois qui ne l'ont » point prévu n'ont rien fait pour l'arrêter. » Ce gouvernement ne convient donc pas à la société humaine, puisqu'il ne suppose pas l'homme tel qu'il est. Aussi Rousseau dit-il qu'il ne convient qu'à des dieux : ce (Jui est dire qu'il ne convient à personne.

Le gouvernement, au contraire, qui, supposant à l'homme des passions, établit des lois pour les contenir, qui subsiste indépendamment de ces vertus héroïques dont l'homme est si rarement partagé, convient donc parfaitement à la nature de l'homme, et remplit le but de la société, qui est de conserver

l'homme, ou de le rendre heureux par la répression de toutes les passions, qui font son malheur et celui de ses semblables. Il assure donc l'existence et la conservation de la société, il est sa constitution. Il n'est pas vrai que les lois y tiennent la place de toutes les vertus; mais les lois y répriment tous les vices.

Si l'État populaire est exclusivement la patrie des vertus héroïques, et qu'il ne puisse subsister sans elles, je défie qu'on m'explique pourquoi ces mêmes vertus y sont presque toujours l'objet de la plus noire ingratitude et de la persécution la plus injuste. Je ne crains pas de l'avouer; en admirant ces vertus héroïques dont les écrivains de l'antiquité, emportés par le goût du merveilleux, et par leur amour pour leur patrie, nous ont fait un si pompeux étalage, je me rappelle involontairement que, dans une autre république,, des écrivains ont prodigué à Robespierre et à ses dignes amis le titre de vertueux; et je frémis de penser que si ce parti eût pu triompher, la postérité abusée les eût regardés peut-être comme des Sullj ou des Fénelon.

Si l'on voulait porter le flambeau, je' ne dis pas du christianisme, mais de la saine morale dans la conduite privée de ces hommes, dont l'antiquité se glorifie, et suivre ces héros de théâtre derrière les coulisses, on vertait trop souvent les déplorables faiblesses de l'homme succéder aux vertus gigantesques du citoyen; on verrait l'austère Caton prêter sa femme à Horlensius, et le régicide Brutus placer son argent à une usure criante *.

' Brutus, sous des noms empruntés, prêta de l'argent aux Salaminiens à 4 pour cent par mois. 11 obtient pour cela deux sénatus-consultes, dans le premier desquels il est dit, que ce prêt ne serait pas regardé comme une fraude faite à laloi. Pompée, pour six cents talents qu'il avait priâtes au roi Ariobarzane, se faisait payer trente-trois talents attiques tous les trente jours. (Voyez les Lettres deCicéron à Atticus, liv. vi, lettr. 1, 2. 3.)

Brutus assassine son ami, son bienfaileur. peut-être plus encore; il épargne Antoine, l'indigne complice du plus aimable des maîtres; il perd la lèie après l'action, il négocie avec Antoine, il a peur du peuple, il perd l'espoir à Philippes,

Opposons le Contrat social à VEsprù des lois, « Que de » choses difficiles à réunir ne suppose pas le gouvernement » démocratique ! » El après une énumération qui prouve que ces choses sont non-seulement difficiles, mais impossibles à réunir, il ajoute : « Voilà pourquoi un auteur célèbre a donné » la vertu pour principe de la république, car toutes ces con- » ditions ne sauraient subsister sans la vertu... Mais, faute » d'avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie a sou- » vent manqué de justesse, quelquefois de clarté, et n'a pas » vu que l'autorité souveraine étant partout la même, le » même principe (la vertu) doit avoir lieu dans tout Étal » bien constitué, plus ou moins, il est vrai, selon la forme » du gouvernement. »

Le même principe, la vertu, doit avoir lieu dans tout État bien constitué : il doit donc avoir lieu dans la monarchie, et il ne doit dans mon système avoir lieu que dans la monarchie, puisque je ne reconnais de constitution que dans la société monarchique. Effectivement la vertu n'est moyen (et non pas principe) du gouvernement que dans la monarchie : elle y est sociale, parce que l'homme y est social; et dans les autres gouvernements, elle n'est qu'individuelle, parce qu'il n'y a que des individus.

Quel est le caractère distinctif et spécial de la société con-

croit voir un fantôme et se tue, parce qu'il a la faiblesse de croire tout perdu; et l'on en fait un grand tiomme ! César ne se fût pas tué. Ah! du moins, pour mériter ce titre et faire excuser le meurtre de son bienfaiteur, aux yeux des partisans mêmes de la république, il eût fallu qu'il l'eût rétablie. On admire, en le détestant, un forfait heureux; mais un assassinat sans succès, n'est que le plus vil et le plus lâche des crimes. Ce n'est qu'à une action conforme aux lois naturelles, religieuses et civiles, que l'intention peut suffire. Et que gagna Rome à la mort de César? ce qu'a gagné la France à la mort de Louis XVI, qui, avec des droits bien plus légitimes, avait le cœur aussi bon. Rome tomba sous la tyrannie d'Antoine, de Lépide et d'Octave, comme la France sous celle deMarat et de Robespierre. Ce n'était au fond que des disputes d'ambilioii. Caton, Cicéron, Brutuset autres voulaient exercer leur pouvoir,- et ils étaient des aveugles de ne pas voir que la volonté générale de la société demandait impérieusement que le pouvoir général se constituât.

stiluée, ou de la monarchie ? La distinction des professions. Le moyen ou le ressort de la monarchie sera donc le moyen ou le ressort particulier de chaque profession, et le moyen ou le ressort commun et général de toutes les professions. Or ce ressort est l'honneur, et l'honneur est la vertu propre de chaque profession et la vertu commune de toutes les professions. Ainsi \ honneur dans l'homme d église est la décence et la gravité, dans l'homme d'épée la bravoure, dans le magistrat l'intégrité, dans le gentilhomme la loyauté, dans l'homme de lettres la vérité, dans le commerçant la bonne foi, dans l'artiste même le bon usage de son talent. Vhonneur Français est la fidélité à son roi, ou, ce qui est la même chose, à sa patrie : Yhonneur d'une femme est une conduite irréprochable. Vhonneur est donc la vertu de chaque profession, et de toutes les professions; car toutes disent : mon honneur, quoique chacune le lasse consister dans une qualité différente. Montesquieu a entrevu cette vérité, lorsqu'il a donné aussi Yhonneur pour principe à la monarchie. Mais ce beau génie, égaré par ses préjugés philosophiques, a manqué de justesse : V honneur qu'il a adopté, et dont il trace les caractères, fait aussi peu d'honneur h son cœur qu'à son esprit; et tout ce qu'il en dit est faux et immoral *.

' Montesquieu prétend que l'honneur permet la ruse, lorsqu'elle est jointe à l'idée de la grandeur de l'esprit, ou de la grandeur des affaires. L'iionneur s'accorde avec la prudence, mais le véritable honneur ne permet jamais la russe, et le faux honneur lui-même défend de l'avouer. Cette morale facile rappelle le trait de l'auteur d'un ouvrage célèbre, à l'égard du cardinal de Fleury '; il est vrai qu'il s'agissait d'un grand esprit et d'une grande affaire; d'tMre de l'Académie Française.

* L'auteur fait ici allusion à un trait de la vie de Montesquieu, rapporté par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV. Cet écrivain prétend que le cardinal de Fleury a\ait écrit à L'Académie que le roi ne donnerait point son approbation à la nomination de l'aulcur des Lettres Persanes, dans lesquelles se trouvaient des sarcasmes impics. « Alors, dit Voltaire. Montesquieu prit un tour fort adroit pour mettre le ministre dans ses intérêts; il lit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre, dans lequel on retrancha ou on adoucit tout ce qui pLU>ait être condamné par un cardinal ou par un ministre. M. de Montes-

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