LIVRE VI
Dans les républiques, où tous les éléments de la société mêlés et confondus étaient emportés dans un tourbillon de passions violentes, allumées par de grands intérêts, on voyait fréquemment des vertus hors de leur place naturelle, et elles en étaient plus remarquées. On admirait la continence d'un guerrier et le courage d'une femme; c'étaient les vertus de l'homme et non celles de la profession, les mœurs privées et non les mœurs politiques; mais aussi l'on trouvait souvent l'ambition du pouvoir suprême dans un général, et l'esprit de faction dans un magistrat. Règle générale, les républiques périssent par la corruption des individus, et les monarchies par la corruption des professions, c'est-à-dire, que les sociétés non constituées périssent par la dépravation des mœurs privées, et les sociétés constituées, par l'altération des mœurs publiques. A Rome, dans les derniers temps de la république, la corruption des mœurs privées était à son comble : en France, les mœurs privées étaient meilleures de nos jours que sous Henri III et la régence; mais l'esprit des professions ou les mœurs publiques s'étaient extrêmement altérées : et lorsqu'on voyait dans une monarchie toutes les professions se confondre dans les clubs, et y perdre leur esprit particulier, le ministre de la religion devenir administrateur ou académicien; le militaire, bel esprit; le magistrat, philosophe; la noblesse, avide d'argent; le commerçant, agioteur; et les sociétés littéraires, devenues les dépositaires de l'instruction et de la morale politiques, décerner des prix aux actions louables et mettre un tarif à la vertu; il ne fallait pas une extrême sagacité pour prévoir une révolution.
Les monarchies ont ce grand avantage sur les républiques,
quieu porta lui-même l'ouvrage au cardinal, qui ne lisait guère et qui en lut une partie; cet air de conflance, soutenu par l'empressement de quelques personnes en crédit ramena le rardinal, et Montesquieu entra à l'Académie, » Celte anecdote, quoique rejiHéc par les biographes modernes, n'a été contredite par aucun des contemporains et des amis de Montesquieu.
{Note de l'Editeur.)
que le gouvernement peut toujours empêcher lallération des mœurs publiques ou la corruption des professions; mais les mœurs privées ne sont pas de son ressort, et ne lui donnent pas la même prise. Au reste, je ne borne pas la signification de ce mot mœurs à celle qu'on lui donne communément, quand on dit d'un homme qu'il a de mauvaises mœurs; ce genre de corruption est plus funeste à l'homme que nuisible à la société, et il n'est pas impossible à un gouvernement attentif, et qui se donne la peine de veiller sur l'homme moral comme sur l'homme physique, d'en ôter le scandale, et de rendre les mœurs plus décentes, et par conséquent meilleures; mais la corruption vraiment à redouter pour la société, parce qu'elle y éteint tout esprit public, tout sentiment généreux, qu'elle flétrit l'âme et dessèche le cœur, est le goût immodéré des richesses. Dans les monarchies, cette passion trouve un correctif dans les mœurs qui permettent le luxe au citoyen., ou qui honorent la pauvreté dans le noble; mais dans les républiques, dans lesquelles toutes les institutions favorisent l'acquisition des richesses par le commerce, et où les mœurs, et souvent les lois, en interdisent l'emploi par le luxe, elle est devenue une avarice insatiable, dont les progrès sont d'autant plus effrayants, qu'ils sont moins aperçus. C'est là ce qui perdrait les républiques moJernes, si les monarchies cessaient de les protéger. A combien d'Etats en Europe ne pourrait-on pas appliquer ce que Jugurlha disait de Rome : 0 urbem venaîem, si cmptorem invenerit!
Je reviens à la vertu publique ou à l'honneur, ressort des monarchies. La constitution, qui ordonne tout avec sagesse, ne cherche donc pas à forcer la nature de l'homme en lui inspirant le goût de la vertu pour la vertu même, perfection idéale à laquelle la religion même ne nous élève pas; mais elle substitue à cette brillante chimère le désir de la gloire, la crainte.de l'infamie. Lhonneur est dans la monarchie ce qu'était la censure chez les Romains; avec cette différence, que confiée à toute une nation, elle ne peut être abolie ni
usurpée. L'honneur peut avoir ses excès, mais un gouvernement qui gouverne^ doit en réprimer les écarts et peut quelquefois armer avec succès l'honneur contre V honneur même.
On reproche à l'honneur d'épargner un coupable pour étouffer une faiblesse, et d'étendre sur les familles la honte du châtiment. C'est une conséquence nécessaire de la constitution, qui ne considère jamais l'individu, mais la famille, et qui ne considère les familles que dans les professions. Ce qui fait que le crime de l'individu est celui de la famille, et que le crime de la famille retombe sur la profession; et comme la profession est nécessaire à la conservation de la société, tout ce qui peut l'avilir diminue sa force et son utilité. « Il y a, dit Montes- » quieu, de mauvais exemples qui sont pires que des crimes; » et plus d'Etats ont péri, parce qu'on a violé les mœurs, » que parce qu'on a violé les lois. » Maxime profondément vraie, et qui reçoit dans ce moment une application bien étendue! Cette attention à dérober certaines fautes à la connaissance du public et à l'animadversion des lois est un nouveau trait de ressemblance de nos mœurs à celles des Germains. « Les peines chez les Germains, dit Tacite \ varient selon les » délits. Les traîtres et les transfuges sont pendus à des arbres » élevés; on étouffe dans des bourbiers, en les accablant avec » des clais, les lâches, les faibles, les infâmes. Quand on » punit, disent les Germains, il faut que le crime soit connu, » que la faiblesse soit ignorée. »
• Dislinclio pœnarum ex deliclo : proditorcs et transfugas arboribus suspendant : ignavos, et imbelles, et corpore infâmes cœno ac palude, injecta insuper crate, mergunt. Diversitas supplicii illuc respicit, tanquam scelera ostendi oporteat, dam puniuntar, flagitia abscondi. (ïacit. de Mot. Germ. XII.)