‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 185 sur 300 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

tuellement l'occasion d'une lutte de ce genre, la plus opiniâtre qu'on eût vue depuis longtemps.

Il ne faut pas s'en étonner. Dans ce moment, l'Angleterre est en équilibre entre la démocratie et la monarchie. Si le bill ne passait pas, elle tomberait infailliblement dans le gouvernement populaire, elles vrais amis de l'humanité ne pourraient que donner des larmes au sort de cette belle partie de l'Europe. Mais il sera adopté, et il sera peut-être Tépoque d'une amélioration dans la constitution de ce pays. Car quelle constitution, que celle qui donne aux députés des professions conservatrices de la société, aux représentants de la nation propriétaire, le droit d'invoquer impunément, dans l'assemblée même de la nation, la force du peuple contre les décrets du corps législatif, au moment où cette force s'est dirigée de la manière la plus criminelle contre la personne sacrée du monarque; et qui leur permet de soutenir, sans encourir l'interdiction civile, que cent mille sans-culottes peuvent s'assembler en plein champ, et sous la présidence d'un énergumène ou l'influence d'un factieux; censurer les opérations du gouvernement et la conduite de ses agents; prendre parti pour ou contre une loi soumise à la discussion la plus réfléchie et la plus solennelle; exprimer leur vœu sur les questions politiques les plus importantes; décider de la paix et de la guerre; embrasser toutes les opinions que l'éloquence peut dicter à la sottise; se communiquer tous les désirs que la cupidité peut suggérer à la misère; se livrer peut-être à tous les attentats que l'ambition ou la vengeance peuvent conseiller à la force; et que ces démarches ne sont pas seulement compatibles avec l'ordre public et la sûreté individuelle, mais qu'elles sont l'effet et le gage de cette liberté sage et réglée à laquelle l'homme est appelé par la nature même de la société?

Les circonstances qui ont produit la constitution Anglaise n'existent nulle part les mêmes qu'en Angleterre, pas mémo dans les Provinces -Unies, où le commerce est moins national, parce que la société politique est moins constituée

et moins une. Celle-ci est une confédération informe composée à peu près de cinquante républiques, très- inégales entre elles quant aux forces réelles et à l'influence politique, et surtout quant aux principes constitutifs de leur gouvernement particulier. La société politique, la société commerçante, y sont républicaines, et par conséquent elles tiennent toutes les deux de leur nature un caractère d'inquiétude et un principe d'agression réciproque, par lequel on peut expliquer beaucoup d'événements des temps passés et des temps modernes.

En Angleterre,-la société commerçante n'est pas incompatible avec la société politique, qui, comme monarchique et constituée, tend encore plus à se conserver qu'à entreprendre sur l'autre : mais dans les Provinces-Unies, la société commerçante a tout à appréhender de la société politique, parce que là où il y a d'immenses richesses nationales, si le pouvoir est entre les mains de plusieurs, il sera bientôt entre les mains de tous, ce qui doit entraîner la ruine des deux sociétés; et à cet égard, les fails qui se passent sous nos yeux s'accordent avec le raisonnement. Je crois qu'il n'y a pas un État en Europe à qui un pouvoir unique soit plus nécessaire qu'aux Provinces-Unies : c'est le seul moyen de préserver leur commerce et leurs possessions éloignées, s'il en est temps encore, des troubles du dedans et des attaques du dehors. Ce qui pourrait arriver de plus heureux pour la société commerçante, serait que la société politique s'étendît assez pour devenir monarchique. « Tout peuple, dit Rousseau, qui, par sa position, » n'a que l'alternative entre le commerce et la guerre, est » faible en lui-même, il dépend de ses voisins, il dépend des » événements;... il ne peut se conserver libre qu'à force de » petitesse ou de grandeur.

C'est donc forcer la nature des choses et méconnaître tous les principes, que de vouloir établir en France deux pouvoirs, lorsqu'il ne peut y avoir qu'une société. Un gouvernement lépublicaiu n'y choquerait pas plus la nature qu'un gouverne-

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