‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 19 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

cipe absurde, tel, par exemple, que serait celui que la ligne droite n est jtas la plus courte entre deux joints. Mais dans la société non constituée, dans laquelle on a commencé par méconnaître le principe, on ne peut que s'égarer dans les conséquences; et faute d'un régulateur certain, l'homme ne peut apercevoir ses erreurs qu'en en éprouvant les suites funestes, ni les corriger que par des erreurs nouvelles. C'est précisément parce que les modernes législateurs ont senti ce vice radical de leur législation, qu'ils ont essayé de suppléer au principe fondamental par des déclarations préliminaires de droits imaginaires et de devoirs prétendus : véritable manifeste dans la guerre que l'homme déclarait à la nature, déclarations de droits et de devoirs, qui oient à l'honnête homme la force des droits réels, et au scélérat le frein des devoirs nécessaires; bavardage niaisement absurde ou profondément dangereux, dans lequel nous avons vu l'idiot placer une sottise, persuadé qu'il y posait un principe, et le factieux consacrer un forfait, en persuadant aux autres qu'il y développait une vérité.

Si les sociétés non constituées sont dans une agitation continuelle yws(7ii'à ce que l'invincible nature ait repris son empire, et que les rapports contraires à la nature des êtres soient détruits ou changés, ces sociétés seront faibles en elles-mêmes; donc elles seront dépendantes, quelle que soit d'ailleurs leur force extérieure, et elles ne pourront faire cesser l'agitation produite par le conflit des volontés de la nature et des volontés de l'homme, que par une agitation plus forte ou un danger plus pressant, c'est-à-dire, en portant sans cesse la guerre au dehors ou en la redoutant. Rome ne put maintenir la tranquillité dans son sein qu'en portant la guerre dans tout lunivers : Athènes ne fut paisible que tant qu'elle eut à redouter ses voisins. La France démocratique n'a pu subsister sans bouleverser l'Europe, ni Genève être tranquille, même avec trois puissances garantes de sa constitution, parce que des puissances sont bien faibles contre la nature. « Il faut, dit Montesquieu, qu'une » république ait toujours quelque chose à redouter.» Athènes

périt, selon le même auteur, lorsqu'elle n'eut plus rien à craindre; Rome se détruisit elle-même lorsqu'elle n'eut plus rien à détruire.

Si les sociétés non constituées ne peuvent se conserver qu'en faisant la guerre ou en la redoutant, il est évident qu'elles dépendent des autres sociétés, par la nécessité de les détruire, si elles sont puissantes, ou par la crainte d'en être détruites, si elles sont faibles. Elles ne sont donc pas indépendantes en elles-mêmes, puisqu'elles ne subsisteraient pas si elles n'avaient d'autres sociétés à détruire ou à redouter. — Elles ont donc hors d'elles-mêmes, et dans les autres sociétés, le principe de leur conservation, ou leur pouvoir conservateur : elles ne sont donc pas dans les vues de l'auteur de la nature, qui, n'ayant établi les sociétés que pour la conservation de l'homme, ne veut pas que les sociétés se détruisent elles-mêmes ni qu'elles détruisent les autres sociétés; mais qui veut que les sociétés particulières, membres de la grande société de l'univers, liées entre elles par des relations de commerce et de secours réciproques, soient indépendantes les unes des autres dans le principe de leur conservation, sous l'empire des mêmes lois fondamentales; comme il veut que les hommes, liés entre eux par des besoins communs et des services mutuels, soient indépendants les uns des autres dans leurs facultés morales et physiques, sous l'empire des mêmes lois religieuses et morales.

On me dira peut-être, que, par la nature des choses, une petite société constituée dépend nécessairement d'une plus grande, dans le principe de sa conservation; et, pour en donner un exemple dans deux sociétés voisines, égales en constitutions, inégales en forces, on m'objectera que le Portugal dépend de l'Espagne. 3Iais je ferai observer que la société constituée, ou la monarchie, ayant en elle-même un principe de conservation et de résistance, et n'ayant pas, comme les sociétés non constituées, de cause interne d'agitation, ni par conséquent de principe d'agression, l'Espagne emploierait, pour attaquer le

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