LIVRE I
» resserrer jusqu'à la moitié. » Ces vérités intéressantes et pratiques seront mises dans tout leur jour.
Mais si les lois ou rapports non nécessaires sont l'ouvrage de la volonté dépravée et particulière de l'homme, ils ne peuvent détruire les lois ou rapports nécessaires qui existent entre les êtres, et que la volonté générale de la société ou la nature veulent nécessairement produire. Il y aura donc dans les sociétés, dans lesquelles se trouveront ces rapports non nécessaires, un combat continuel entre la volonté de l'homme et la volonté de la nature, dont l'homme peut retarder, mais non empêcher l'exécution. C'est celte vérité que l'auteur du Contrat social, qui pénétrait le principe, mais qui s'égarait dans les conséquences, exprime en ces termes : « Si le législateur se » trompant dans son objet, prend un principe différent de » celui qui naît de la nature des choses, l'état ne cessera d'être » agité jusqu'à ce que ce principe soit détruit ou changé, et que » l'invincible nature ait repris son empire. »
Les sociétés non constituées tendent donc inévitablement et invinciblement à se constituer, et les sociétés constituées à devenir plus constituées; c'est-à-dire, que la législation de la nature tend à détruire celle de l'homme, et à substituer ses lois ou rapports nécessaires à des rapports qui ne le sont pas. « Le » gouvernement, dit l'inconséquent Genevois, passe de la dé- » mocratie à l'aristocratie, de l'aristocratie à la royauté; c'est » là son inclination naturelle, le progrès inverse est impos- » sible. » 11 est évident, d'après cet aveu, qu'il aurait dû intituler le Contrat social : Méthode à l usage des sociétés pour les éloigner de leur inclination naturelle, ou de la nature. C'est parce que ce prétendu sectateur de la nature est sans cesse, dans cet ouvrage, en opposition avec elle, qu'il a mérité d'être flétri solennellement par le décret qui, le plaçant dans le Panthéon à côté de Marat, met l'insensé qui réduit en théorie la révolte contre la nature, à côté du furieux qui la réduit en pratique.
C'est parce que le progrès inverse de la royauté à la démo- L 5
cratic est impossible, et que l'inclination naturelle des sociétés est de passer de la démocratie à la royauté, que les troubles éternels des républiques finissent tôt ou tard par y établir le pouvoir d'un seul, et que les crises violentes que les monarchies essuient quelquefos, loin d'y changer la forme du gouvernement, y perfectionnent souvent la législation. La nature, qui travaille sans interruption à substituer ses lois ou rapports nécessaires aux lois défectueuses que l'homme introduit dans la société, avertit l'administration de la nécessité du changement, par les troubles intérieurs dont l'état est agité; et lorsqu'une administration faible, insouciante ou corrompue, refuse d'écouter les avertissements de la nature, elle remédie au désordre, en rejetant ces lois de la société par une explosion violente. Ainsi, dans l'homme dont l'estomac est surchargé par des aliments dangereux, des symptômes fâcheux indiquent le mal et le remède.
C'est parce que l'auteur du Contrat social a aperçu que V inclination naturelle des sociétés était vers la royauté, qu'il a osé avancer que la société n'était pas dans la nature de l'homme, et qu'il a été absurde, de peur d'être conséquent.
C'est parce que la volonté générale, ou la nature, fait des lois dans les sociétés constituées, et que la volonté particulière de l'homme en imagine dans les sociétés non constituées, qu'on ne voit de législateurs que dans les états despotiques ou républicains, et qu'on ne peut assigner d'origine, ni de date certaine, à la plupart des lois fondamentales des sociétés constituées.
Dans celles-ci, on peut toujours corriger une loi défectueuse, et faire le changement dont la nature indique la nécessité, en remontant au principe, là où tous veulent doUfiiner, par la suite des propositions intermédiaires. Ainsi je juge vicieuse, une loi ou un rapport qui me ramène à un principe contraire à l'unité et à l'indivisibilité du pouvoir; comme je découvre le vice d'une démonstration géométrique, qui, par la fdiation des propositions génératrices, me ramène à un prin-