‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 190 sur 300 · LIVRE VIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE VIÏ

rageux du monde : et cependant le Lapon est si peureux qu'on n'a jamais pu le faire aller à la guerre, et que Gustave- Adolphe essaya en vain d'en faire un régiment; et cependant l'extrême froid est plus contraire à la constitution phj'sique de l'homme que l'extrême chaleur, puisqu'on trouve des habitants sous la ligne, et que, selon toutes les apparences, il n'en existe pas sous les pôles, et qu'il est même prouvé que nos corps peuvent s'habituer à supporter des degrés excessifs de chaleur.

Une observation constante apprend que les animaux féroces, uniquement exposés à l'influence du climat, sont plus forts, plus courageux, plus féroces, dans les climats brûlants que sous les températures froides ou humides. « Sur les animaux, » dit Buffon, l'influence du climat est plus forte, et se marque » par des caractères plus sensibles. Dans les pays chauds, les » animaux terrestres sont plus forts et plus grands que dans » les pays froids et tempérés; ils sont aussi plus hardis et plus » féroces : toutes leurs qualités naturelles semblent tenir de » l'ardeur du climat. »

Cette observation, à force de prouver contre Montesquieu, prouverait contre moi-même, si l'on pouvait oublier que, même sous les rapports physiques, l'homme ne peut être considéré comme un pur animal.

L'auteur de VEsprit des lois veut que les peuples du Nord aient plus de masse et une taille plus avantageuse que les peuples du Midi; cela n'est vrai que des nations Germaines d'origine, chez lesquelles cette taille est héréditaire, et Tacite le remarque. Mais cela n'est pas vrai des Russes, des Suédois, encore moins des Lapons, peuples que Buffon croit de la même race que les plus septentrionaux. Si les Germains doivent à une plus grande quantité d'aliments, et à des boissons * plus nourrissantes, plus de taille et d'embonpoint, les peuples du Midi

• Les Germains connaissaient la bierre dès le temps de Tacite : Potuihwnor ex hordeo aut frumento, in quamdam similitudinem vini corruptus , {De Mor. Germ. xxiii.) « Ils usent d'une boisson faite avec de l'orge ou du blé qu'on » fait fermenter à peu près comme le vin. »

sont plus nerveux, plus agiles : le Basque ou le Catalan aurait certainement de l'avantage à la course, à la lutte, sur le Hollandais ou le Danois; le soldat le plus robuste de l'Europe est le soldat Espagnol : et si ma mémoire ne me trompe pas, Tabbé Dubos, dans ses excellentes Réflexions sur la poésie et la pein- (ure, avance que le Napolitain est le plus bel homme de l'Europe. « Le peuple Napolitain, dit le comte d'Albon dans ses » Discours sur l'Italie, offre un assemblage d'hommes robustes » et nerveux, d'une taille assez haute, d'un port assuré, d'un » regard pénétrant, vif et plein de feu; d'hommes qui portent » empreinte sur leur front Vancienneté de leur origine, et qui » ressemblent peut-être plus aux anciens Grecs que nos Grecs » modernes. Quoique extrêmement sobres, ils ne perdent rien » de leur embonpoint, et ils savent également souffrir le froid » et supporter la chaleur. » Y a-t-il des peuples plus forts et plus nerveux que les noirs d'Afrique?

L'histoire ne s'accorde pas mieux avec cette théorie qui calcule les degrés de force et de courage sur les degrés de froid du climat. Jusqu'à la destruction de l'empire Romain, le Midi avait triomphé du Nord, puisque les Romains avaient soumis l'univers. César et d'autres après lui, battirent les Bretons et les Germains; et si les Romains ne poussèrent pas plus loin leurs conquêtes sur ce dernier peuple, c'est qu'il avait une constitution, c'est que plus éloigné d'eux, il en fut attaqué plus lard, et que \q pouvoir unique, qui s'éleva dans Rome à cette époque, y éteignit l'ardeur des conquêtes, comme je l'ai dit ailleurs. Les Romains vinrent même plus aisément à bout des Bretons, peuples très-septentrionaux, que de l'Espagnol : sera Cantaber (lomitus catenâ, indomitus Cantaber, dit Horace; et il est à remarquer que les Arabes et lesParthes, peuples des pays chauds, lurent les seuls des peuples connus qui échappèrent à leur joug.

Lorsque les peuples du Nord envahirent l'empire d'Occident, j'ai fait voir que les circonstances étaient telles qu'il ne pouvait se soutenir plus longtemps, et qu'il se serait détruit luiinêaie, s'il ne l'eût pas été par une force étrangère.

Page 1