CARACTÈRE NATIONAL DANS LES DIVERS GOUVERNEMENTS
J'ai dit ailleurs que le caractère d'une nation se composait de ses habitudes religieuses ou politiques, de son attachement pour les propriétés sociales, c'est-à-dire, de son affection à un culte antique, de son amour pour une famille anciennement régnante, de sa vénération affectueuse pour les familles exerçant les professions distinguées. Le caractère national, plus aisé à sentir qu'à définir, me paraît être l'attachement d'un peuple aux objets sensibles de ses affections. Cet attachement ne peut être formé que par ses habitudes : un peuple qui aura plus d'objets à ses affections, et des objets plus constants, plus invariables, plus sensibles, aura donc plus d'habitudes, plus d'attachement, plus de caractère. Ce sentiment profond, endormi dans la jouissance uniforme et tranquille d'une longue prospérité, se réveille aux jours du malheur; et si la terreur en comprime momentanément les effets, il se replie sur luimême, et caché dans le fond du cœur, il y vit de souvenirs, de regrets et d'espérances, et n'en acquiert que plus d'énergie, semblable à ces ressorts dont on décuple la force en les resserrant.
L'oppression du gouvernement l'affaiblit sans doute, mais son indifférence le tue : Ah! si le roi le savait! s'écriait-on en France, lorsque le caractère national n'y avait pas été altéré. Cette sensibilité précieuse est, dans les nations comme dans l'individu, la cause des plus grands écarts, comme le mobile des plus belles actions : véritable trésor, qu'un gouvernement sage doit accroître avec persévérance, ménager avec habileté, employer avec mesure; principe de cette force de réaction qui
peut rétablir une nation des crises les plus désespérées, et maintenir les plus petites monarchies contre les plus grandes, en donnant aux unes en force de ressort ce qu ont les autres en moyen de puissance.
Ce caractère sera plus ou moins fortement prononcé, selon qu'une nation sera plus une, plus séparée des autres par une langue ou des mœurs particulières, qu'elle sera réunie depuis plus de temps sous un même culte, un même gouvernement, une même maison régnante, dans les mêmes limites; ce caractère sera plus ou moins altéré, selon que les institutions primitives y auront été attaquées avec plus ou moins de succès.
Les peuples soumis à une monarchie bien constituée auront beaucoup de caractère, puisqu'ils ont contracté toutes les habitudes sociales, et qu'ils ont sous lôs yeux des objets à toutes leurs affections.
Dans une aristocratie, le peuple aura moins de caractère, surtout si \e pouvoir est entre les mains d'un grand nombre de familles, parce qu'alors il est, comme je l'ai remarqué, plutôt un objet d'envie que d'affection : cependant si le peuple est heureux, s'il a une religion sévère, et un culte imposant; si cet État est d'une médiocre étendue, et séparé des États voisins par une situation particulière; si les familles patriciennes sont anciennes et considérées; si jouissant en commun de l'effectif du pouvoir, elles savent en tempérer l'éclat par leur modération personnelle, le peuple aura de l'affection pour son gouvernement; et Venise, qui réunit tous ces avantages, a déployé autrefois, dans des moments de crise, une grande force de caractère national.
Dans un État populaire, il ne peut y avoir de caractère national; car où seraient les objets des affections et le motif des habitudes? S'il y a une religion publique, des raisons particulières à ces gouvernements la tiennent dans un état de simplicité, et ses ministres dans un état de dépendance, qui n'inspirent aux peuples ni la vénération ni le respect; s'il n'y a dans l'État aucune religion nationale, aucun culte public et corn-