LIVRE VII
tous les chefs-d'œuvre des arts dont la Grèce était ornée; alors la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, dévoilèrent de mille manières, et dans le langage le plus séduisant, ce que la nature jusque-là n'avait confié qu'en secret à la pudeur. Chez les Grecs, peuple faible, les imaginations n'étaient que sensibles; chez le Romain, dur et féroce, elles devinrent ardentes; les institutions religieuses et politiques s'altérèrent dans les troubles civils, les mœurs se perdirent; cruel par l'effet de ses institutions primitives, voluptueux par l'effet de ses nouvelles mœurs, le Romain devint extrême dans ses vices, comme il l'avait été dans ses vertus, et les mêmes temps virent éclore les horribles proscriptions de Sjlla et la prodigieuse mollesse de Lucullus.
Je passe à l'Italie moderne. Lorsqu'elle commença à respirer des dévastations des Barbares, les mômes causes vinrent l'embellir et la corrompre. Les arts ne s'étaient pas perdus en Italie, « où régnaient les papes et les empereurs Grecs, où il y » avait des villes florissantes, et presque le seul commerce » qui se fît pour lors; » le commerce, cause unique de prospérité, selon les modernes politiques, et source la plus féconde de corruption particulière et publique. Les arts se ranimèrent à la voix de Léon X, des Médicis, des princes ou des particuliers auxquels un grand commerce avait procuré d'immenses richesses.
Les savants échappés a la destruction de l'empire Grec, accueillis en Italie, y avaient réveille le goût des connaissances de tous les genres. On rechercha avec soin les monuments des arts et des sciences que le temps et les Barbares avaient respectés; les chefs-d'œuvre anciens en firent éclore de nouveaux, et la Grèce corrompit encore une fois l'Italie, et par elle toute l'Europe : elle lui fut doublement funeste, et par l'imitation de ses arts, et par l'introduction de ses institutions politiques. Dans les pays du midi de l'Europe, il y eut plus de désordres, plus de licence, plus de passions, parce qu'il y eut plus de commerce, de voyages, de richesses, de tableaux, de statues, de
romans, de théâtres \ Mais le climat ne fait rien de tout cela; c'est le gouvernement qui le fait ou le laisse faire, et qui, au lieu de considérer le commerce, les richesses, les arts, les productions de l'esprit ou de l'imagination, comme de nouveaux moyens de conduire les hommes au bonheur par la vertu, abandonne ce ressort puissant à des mains corrompues ou malhabiles, et content de réprimer l'homme physique, livre l'homme moral, c'est-à-dire, tout l'homme, au dérèglement de son esprit, à la dépravation de son cœur, au délire de ses sens, souvent même le pousse sur cette pente rapide, par de coupables exemples, ou des institutions imprudentes et dangereuses, et le conduit ainsi au malheur par le vice ^
Je le répète : les gouvernements font les institutions, les institutions font les hommes, et les hommes se transmettent les qualités bonnes ou mauvaises qu'ils tiennent de leurs institutions. Les souverains qui régnent sur des peuples d'une imagination plus mobile, ont, si l'on veut, plus de précautions à prendre que ceux qui ont à gouverner des peuples plus constants dans leurs goûts, plus tranquilles dans leurs manières; mais ils ont aussi un ressort de plus à employer : ressort actif, d'une force irrésistible, incalculable, tel que la poudre, dont l'explosion, dirigée par un mineur habile ou par un ouvrier ignorant, peut renverser, en un clin d'œil, l'obstacle le plus formidable, ou faire sauter l'édiOce le plus précieux.
' Le moyen, dit un homme d'esprit, dans ses Lettres sur l'Italie, d'avoir des mœurs et des statues !
2 Dans l'Orient, et chez les peuples qui suivent la religion Mahomclane, les institutions religieuses ajoutent aux causes de corruption, puisque, nou contentes de permettre les plaisirs des sens dans cette vie, elles les promettent dans l'autre.