LIVRE VIL
n'eût pas imité les modes ou les manières Anglaises; on imite bien moins les mœurs des Français, on en parle bien moins, la langue en Espagne qu'en Allemagne ou en Russie;
5" Que la même raison peut rendre dangereux pour le caractère national, le goût excessif des voyages; et c'est ce qui fait que les peuples qui ont fleuri par le commerce, ont peu de caractère, joint à ce que l'amour du gain est chez un peuple, comme dans l'homme, l'ennemi mortel du caractère et des vertus;
6" Que cette philosophie qui a fait en Europe des progrès si effrayants, en isolant l'homme par l'égoïsme, en délayant les peuples par le cosmopolitisme, détruit à la fois les vertus privées et les vertus publiques ou sociales : car il faut, pour le bonheur de l'homme, que l'homme aime et estime son semblable autant et plus que soi-même; et, pour la durée et l'indépendance des sociétés, qu'un peuple s'aime et s'estime plus que les autres peuples;
T*' Qu'un symptôme alarmant des progrès de l'égoïsme dans l'individu, ainsi que de l'altération du caractère des peuples, symptôme auquel les gouvernements ne font peut être pas assez d'attention, est la coupable indifférence, peut-être les vœux criminels de certains peuples, qui, dans la religion, ne voyant que des richesses qu'ils envient, dans le 'pouvoir qu'un frein qu'ils haïssent, dans les professions sociales qu'une distinction qu'ils jalousent, dans l'administration ne considérant que l'impôt, dans le devoir de tout citoyen de défendre sa patrie et son prince, que ce qu'il peut en coûter d'argent au propriétaire, ou de dangers à l'homme, sont prêts à vendre leur religion, leur indépendance, leur existence politique, et le bonheur dont ils jouissent sous des administrations très-modérées, pour l'infâme espoir de se partager les propriétés publiques et particulières.
Ainsi les peuples des Pays-Bas Autrichiens se sont refusés aux invitations paternelles d'un souverain qui ne leur était connu que par des traits de bonté et de valeur, et qui, expo-
sant, pour les défendre, ses armées et sa personne, ne leur demandait que de l'aider à défendre leurs propres foyers '.
Ainsi les peuples des Provinces-Unies, ont abandonné cette famille illustre, à laquelle ils doivent leur existence politique et leur tranquillité intérieure : que dis-je? des traîtres méditaient peut-être de la livrer aux assassins des rois, tandis que son sang coulait pour leur défense; et courant au devant d'un joug honteux qu'il n'avait pas le courage de repousser, le parti le plus lâche osait se dire le plus libre!
Ainsi les peuples d'en deçà la Meuse ont fermé l'oreille à la touchante proclamation de ce prince, leur compatriote, destiné à combattre toute sa vie pour le soutien de cet empire, dont son antique maison a vu jeter les fondements.
' Les peuples des pays envahis par les armées de la Convention, dans la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, étaient les peuples les plus heureux de l'Europe ; et cependant ils ont reçu en beaucoup d'endroits leurs oppresseurs à bras ouverts. D'où viennent ces germes de révolution, c'est-à-dire de corruption et de mort? croit-on que les révolutions soient dans l'intention de la nature, cette sage et bonne mère, qui veut la conservation de l'homme physique et moral, et la durée des sociétés? Non, le père de l'homme et de la société, l'auteur de la nature ^eut que les peuples soient heureux, et \q pouvoir utile; or, pour que le peuple soit heureux, il ne faut pas qu'il soit pouvoir; pour que le pouvoir soit utile, il ne faut pas qu'il soit peuple.
Dira-t-on avec Rousseau : Malo periculosam libertatem, quàm tranquillam servitutem. Ce propos tant cité d'un Palatin Polonais ne devait pas exciter l'admiration de ce philosophe; car il savait bien que celte liberté dont le Palatin regrettait la perte, n'était autre chose que son pouvoir particulier, c'est-à-dire, le pouvoir de perpétuer l'anarchie dans sa patrie. C'est, au contraire, la liberté qui est tranquille, et la servitude qui est orageuse, parce que tout ce qui est bien pour l'homme est dans la nature de la société. La liberté sociale, la seule qui puisse convenir à l'homme en société, se trouve avec la tranquillité dans la monarchie, parce que la monarchie est le gouvernement de la nature : au contraire, dans la république je vois le plus grand nombre dans la servitude, parce que je vois, contre les volontés de la nature, quelquesuns exerçant leur pouvoir particulier, et celui des autres, d'où il résulte le trouble et la confusion pour tous.
Il est à remarquer que les anciens, qui vivaient au sein des républiques, ne nous parlent que du tumulte et de la déraison des assemblées pojjulaires, et que les modernes qui vivent tranquillement sous des monarchies modérées, et qui leur doivent jusqu'à la liberté d'en attaquer les principes, soupirent après le gouvernement républicain.