LIVRE I
ne pourrait avoir la pensée ni de Dieu ni de l'homme; il ne penserait pas, il ne serait pas intelligent.
Mais la société est une réunion d'êtres semblables : donc des intelligences qui sont en société doivent avoir le moyen de se réunir, c'est-à-dire, de communiquer ensemble, ou de se communiquer leurs pensées; car des êtres semblables qui ne pourraient pas ne' réunir, ne seraient pas en société.
Pour que les intelligences forment société, il faut donc qu'elles puissent se réunir, ou se communiquer leurs pensées; et comme les intelligences unies à des corps existent dans divers lieux, et que séparées du corps, elles existent dans divers temps, il est nécessaire qu'elles puissent se communiquer leurs pensées, malgré l'éloignement des lieux et la distance des temps; c'est-à-dire, qu'il est nécessaire que les pensées soient transportables d'un lieu à un autre et transmissibles d'un temps à un autre. Or, entre des intelligences unies à des corps, les pensées ne peuvent se rendre sensibles ou se communiquer que par la parole; il faut donc que la parole soit transportable et transmissible, pour pouvoir transporter et transmettre la pensée dont elle est l'expression. Mais la parole est de sa nature périssable comme l'organe qui la produit, et fugitive comme le milieu qui la transmet; il est donc nécessaire qu elle soit fixée, pour être transportable dans tous les lieux et transmissible à tous les temps, c'est-à-dire, pour être le lien, le moyen de réunion et par conséquent de société des intelligences de tous les lieux et de tous les temps. Ce sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres en société : donc ce sont des lois.
La parole fixée ou l'écriture est donc nécessaire à la société des intelligences unies à des corps; donc l'art de multiplier la parole fixée ou l'écriture par l'impression est un développement nécessaire, produit par la nature même de la société, et l'abus qu'en ont fait les passions des hommes, par la coupable négligence des pouvoirs des sociétés, n'empêche pas que la découverte de cet art précieux ne soit, selon la pensée du savant
abbé Fleury, un des plus grands bienfaits de la volonté générale de la société intellectuelle, de Dieu même, parce que cet art est nécessaire au perfectionnement des sociétés.
La parole et l'écriture sont donc données aux êtres intelligents unis à des corps, c'est-à-dire aux hommes, et aux hommes seuls, comme le lien de la société des intelligences, et le moven de leur réunion.
L'animal est égal ou supérieur à l'homme par ses facultés physiques : il a même un instinct qui semble le rapprocher de l'intelligence humaine : mais il n'a pas de pensées, puisqu'il ne peut ni les communiquer ni les transmettre; il ne forme avec ses semblables qu'une société animale dont la fin est la production, une société de rapprochement et non de reunion; les moyens de la société intelligente lui sont refusés. Ils sont l'apanage exclusif de l'homme, parce que l'homme est de tous les êtres subliinaires le seul pensant; et la question qu'élèvent quelques mélaphysiciens sur la possibilité qu'il y a que le Créateur donne à la matière la faculté de penser, est du matérialisme en pure perte : car si la matière peut penser, sans qu'elle ait un moyen de communiquer ses pensées, cette faculté est sans objet, et même on peut dire qu'elle n'existe pas, puisque son existence ne peut se produire; et si la matière pensante a un moyen de communiquer ses pensées, celte matière qui a la faculté de penser, et de communiquer ses pensées, n'est autre chose que l'homme \
Si les intelligences humaines n'ont que la parole et l'écriture pour se communiquer leurs pensées dans tous les lieux et dans
' Sans entrer dans aucune discussion sur le fond des systèmes de métaphysique du /*. ^Jalebrar^che cl de Locke, on peut dire en général que le système (lu P. Malcbranchc est la métaphysique de V intelligence et du sentiment, et que le système de Locke est la métaphysique des sens ou des sensations. Aussi, |)ar une suite de cette pente secrète vers le matérialisme que la réforniB a donnée à l'Europe, le système de Locke a fait oublier celui du P. Malebranchfi (jjUi avait eu tant de partisans en France, et même en Angleterre, parmi les meilleurs esprits; et enfin la physique ou la science des corps a fait négliger la métaphysique même ou la science de rinlelligencc.
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tous les temps, Tintelligence divine elle-même n'emploiera pas d'autre moyen pour former société avec les intelligences humaines, et leur communiquer ses pensées, c'est-à-dire se communiquer elle-même à elles. En effet. Dieu a voulu que les intelligences unies à des corps reçussent la communication des pensées par les sens extérieurs de l'ouïe et de la vue : or Dieu est soumis lui-même aux lois générales qu'il a établies, puisque ces lois sont sa volonté et que Dieu, essentiellement libre, fait sa volonté, il ne peut donc pas établir un autre moyen de communication avec les intelligences humaines, sans déroger à sa loi générale, c'est-à-dire sans cesser de faire sa volonté; et si quelquefois il a dérogé aux lois générales que nous connaissons, il .n'a fait alors qu'exécuter une autre loi générale dont il lui a plu de dérober aux hommes la connaissance.
Ce qu'on appelle inspiration particulière de la Divinité est un esprit plus capable de comprendre, un cœur plus capable d'aimer, donnés à des hommes que Dieu destine à ses grands desseins sur la société, en même temps qu'il dispose les événements et les circonstances qui les mettent à portée de remplir les vues qu'il se propose, sans cependant porter atteinte à ce libre arbitre qui constitue l'homme, et qui peut seul le rendre digne et capable de former société avec Dieu.
Je n'ai parlé jusqu'à présent que des communications entre l'intelligence divine et l'intelligence unie à un corps; car, s'il plaît au créateur de l'homme, de détacher, pour ainsi dire, l'âme de l'homme de son corps, et d'anticiper en quelque sorte leur séparation, qui oserait douter qu'il puisse communiquer avec l'intelligence de l'homme, d'une manière qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître? Et ce qui vient à l'appui de cette observation, est que ces communications, assez fréquentes dans les livres saints, ont lieu dans le sommeil, état dans lequel l'âme nous paraît avoir avec le corps une union moins intime, puisqu'alors elle a, du moins à ce qu'il nous semble, des volontés auxquelles le corps n'obéit pas : ce qui, sans
doute, est la seule cause du délassement qu'éprouve, dans le sommeil, le corps que 1 ame, hors du sommeil, fatigue et use par ses volontés. On peut remarquer à l'appui de ce que je dis, que saint Paul, rendant compte d'une révélation qu'il a eue, ne sait, si dans cet état son âme était, ou non, unie à son corps. (/ Cor. xii. 2. )
L'intelligence suprême a donc du se servir d'une parole extérieure et fixée par l'écriture, pour communiquer ses pensées à la société générale des intelligences unies à des corps, c'est-à-dire, pour se communiquer elle-même aux hommes; ce sont là des rapports nécessaires, dérivés de la nature des êtres : donc ce sont des lois.
Mais Dieu ne peut parler ni écrire extérieurement, sans cesser d'être une pure intelligence, sans cesser d'être Dieu '; comme l'homme ne pourrait entendre une parole purement intérieure, c'e^t-à-dire, une pensée, qu'en devenant lui-même une pure intelligence, qu'en cessant d'être homme : ce sont encore des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres; des lois.
Dieu n'a donc pu se servir que d'un être corporel pour faire entendre à l'homme, esprit et corps, sa parole, et pour la fixer par l'écriture. ISon nisi per creaturam visibiliter factum est, dit saint Augustin, en parlant des communications de Tintelligence suprême avec le premier homme.
Dieu ne parle donc pas lui-même; mais obéissant aux lois générales qu'il a établies, c'est-à-dire, faisant sa volonté, il se sert du ministère d'intelligences unies à des corps pour transmettre sa parole à des intelligences unies à des corps; il éclaire les uns pour qu'ils puissent éclairer les autres. Ainsi, dans ses communications avec la société naturelle ou patriarcale, telle que nous la connaissons par les livres saints, il se sert d'esprits célestes revêtus de corps; et lorsque la société politique est
' Idipsnm qaod Dens est, quidquid illud est, corporaliter videri non potesl. [Saint Augustin.)