LIVRE I
formée, il se sert d'hommes animés par une intelligence supérieure. Il donne aux premiers un corps supérieur à celui de l'homme, et aux seconds, un esprit supérieur à celui de l'homme.
Mais Dieu, en chargeant des hommes de la fonction sublime de communiquer aux hommes de tous les lieux, et de tous les temps, ses pensées par la parole ou par l'écriture, a dû donner à leurs discours, à leurs écrits, et à eux-mêmes, un caractère de divinité qui pût autoriser leur mission. Ce caractère donné à leurs discours et à leurs écrits est la connaissance de l'avenir; et le caractère donné à leurs personnes est le pouvoir d'interrompre les lois générales des êtres, c'est-à-dire, le pouvoir de substituer des lois générales que nous ne connaissons pas, aux lois générales que nous connaissons; car l'Etre suprême, ordre et intelligence par essence, ne peut agir que par des lois. -
Or, la connaissance de l'avenir, comme le pouvoir de changer les lois générales connues, sont des caractères également divins. Car la prédiction de ce qui doit arriver est une création; puisque créer est donner l'existence à ce qui n'est pas, ou voir ce qui n'est pas encore, comme ce qui est actuellement, ou ce qui n'est, plus; et substituer des lois inconnues aux hommes, aux lois qu'ils connaissent, est avoir une connaissance et une puissance supérieures à la force et aux connaissances de l'homme. Or, cette puissance et cette connaissance de l'avenir ont été regardées par tous les peuples comme un attribut essentiel de la Divinité; puisqu'ils ont, dans tous les temps, décerné les honneurs divins à tous les hommes chez qui ils ont cru en apercevoir une émanation, et par là ils ont hautement déclaré qu'ils regardaient l'Etre suprême comme le créateur de l'univers et l'auteur des lois de la nature.
Ainsi, pour reprendre en peu de mots la série des propositions qui ont conduit à cette démonstration : les hommes pensent à Dieu; donc Dieu peut exister. Les hommes ont le sentiment de Dieu; donc Dieu existe. S'il existe une intelligence suprême dont les hommes intelligents aient la pensée et
le sentiment, il y a donc société d'intelligence entre cette intelligence suprême et l'homme : donc il y a réunion d'intelligences : donc il y a communications d'intelligences, donc il y a parole, donc il y a écriture, qui n'est que la parole fixée, ou transmissible et transportable; donc il y a parole divine et écriture divine.
Cette démonstration me paraît aussi rigoureuse que le serait la suivante.
L'homme pense à l'homme; donc l'homme peut exister : l'homme a le sentiment de l'homme, donc l'homme existe. S'il existe des êtres appelés hommes qui aient la pensée et le sentiment les uns des autres, il y a donc réunion de sentiments et de pensées, c'est-à-dire, d'intelligence entre ces êtres : donc il y a entre eux communication d'intelligence. Mais le seul moyen de communication entre des intelligences unies à des corps est la parole : donc il y a parole humaine; donc il y a écriture humaine, qui n'est que la parole fixée, ou transmissible et transportable.
J'oserai aller plus loin, et dire : Tout ce qui est social, ou tout ce qui sert à la conservation de la société, être nécessaire, est aussi nécessaire, c'est-à-dire, est tel qu'il ne peut être autrement sans choquer la nature des êtres. Or, l'écriture sert à la conservation de la société des intelligences, puisqu'elle fixe, étend et transmet la parole, qui est le moyen de communication entre les intelligences : donc l'écriture est nécessaire. 3Iais l'écriture fait communiquer les intelligences entre elles, malgré la distance des lieux et la différence des temps : donc les intelligences vivent en divers lieux et en divers temps; donc les intelligences vivent d'une autre manière ou d'une autre vie que celle que nous voyons.
Dieu ne pourrait parler et écrire lui-même, sans cesser d'être une pure intelligence, et sans gêner le libre arbitre de Thomme : il fait donc parler et écrire par d'autres hommes; il autorise donc la mission qu'il leur donne par le caractère dont il les revêt. Si la mission est divine, le caractère doit être divin. Or,
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Dieu est, comme l'homme, intelligence, amour et force; mais il a la plénitude de l'intelligence, de l'amour et de la force : donc il communiquera à ceux qu'il chargera d'annoncer ses volontés une partie de son intelligence, par le don de prophétie, de son amour, par une charité ardente, de sa force, par le pouvoir de suspendre les lois connues de la nature. Ces hommes extraordinaires parleront et écriront la parole de Dieu, que Dieu ne peut parler ni écrire lui-même : Multifariam, multisque modis olim Deus loquens patribua in propketis. (Hebr. i.) Et, comme les volontés de Dieu sont des volontés immuables, la parole qui les exprimera sera fixée par l'écriture.
Ce ne sera que pour des développements nécessaires au perfectionnement de la société civile, pour l'établissement de la religion sociale, que Dieu parlera par un homme plus extraordinaire que ceux qui l'auront précédé, et qu'il fixera sa nouvelle parole par une nouvelle écriture : Novissime diebus istis locutus est nobis in Filio. Et cet homme sera, comme les autres, et bien plus que les autres, intelligence divine, amour divin, force divine. Ainsi ses œuvres auront, par-dessus celles de tous les autres hommes, un caractère de puissance; et sa parole aura, par-dessus celle de tous les hommes, un caractère de prophétie.
Dieu ne parlera que rarement; car il ne peut parler sans changer les lois générales qu'il a établies, et sans accompagner sa parole de signes extérieurs qui puissent en constater la divinité.
C'est cette parole et cette écriture divines qu'on appelle révélation ou manifestation. Il y a donc un livre qui contient la parole de Dieu à l'homme et aux sociétés. Ce livre doit être le plus ancien de tous les livres, et le plus sublime de tous les écrits : il doit donc avoir été conservé de siècle en siècle, avec le soin le plus religieux, et transmis à la société avec la fidélité la plus scrupuleuse. Ce livre doit contenir l'histoire de la société de Dieu avec l'homme, et de tous ses divers états, ou de la religion dans ses différents âges; et comme la société religieuse et la société politique sont unies dans la société civile,
44B THÉORIE DU t>OUVOIR.
ce livre doit contenir l'histoire des divers états et des différents âges de la société civile; et comme Dieu est une intelligence infinie, qui connaît tout ce qui n'est pas encore comme tout ce qui n'est plus, ce livre doit renfermer l'histoire prophétique des divers états et des différents âges de la société civile, c'està-dire, de la société religieiise et de la société politique; et cette histoire se développera à mesure que les événements eu fourniront la démonstration, parce qu'une connaissance parfaite des événements futurs ôlerait tout libre arbitre à l'homme. Ce livre doit contenir l'histoire de tout ce que Dieu a fait pour les hommes, et de tout ce que Dieu demande des hommes; il doit être à la fois l'histoire et le code des sociétés, et il doit convenir à toutes les situations de l'homme, et à tous les événements de la société.
Je trouve tous ces caractères d'antiquité, de sublimité, de sagesse, de prophétie, dans le livre que le plus étonnant de tous les peuples a conservé à l'univers, avec une fidélité si inviolable et en même temps si aveugle. J'y trouve tout ce que la société a été; et, s'il m'était donné d'en pénétrer les profondeurs, j'y découvrirais sans doute tout ce qu'elle doit devenir. C'est le long entretien de Dieu avec les hommes; c'est le livre de l'alliance de Dieu avec les hommes, c'est-à-dire, de l'aZ/iaîice de la société religieuse et de la société politique, de la religion et du gouvernement : qui fecit utraque unum. {Epkes. ii. 14.)
Ce livre est donc divin. En effet, ce livre est nécessaire à la conservation de la société civile, puisqu'il contient le recueil des préceptes donnés aux sociétés, et l'histoire de leurs développements. Donc il n'est pas fait par l'homme, car l'homme, être borné, ne peut rien faire de nécessaire; donc il est fait par Dieu; donc il est la parole et l'écriture de Dieu; donc il est divin.
Je laisse l'athéisme pâlir, sécher sur quelques dates obscures, parce qu'on veut faire accorder l'écriture de Dieu avec l'écriture de l'homme; sur quelques faits étonnants, comme si Dieu ne pouvait que ce que peut l'homme; et je poursuis, et l'histoire de la société se développe à mes yeux.