‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 241 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tera en vain de renverser. Déjà les sociétés ne s'entendent plus entre elles; je vois naître la diversité des langues, puissant moyen de réunion entre les familles, de séparation entre les sociétés. J'ai remarqué ailleurs qu'aujourd'hui, comme alors, la diversité des langues a été le plus grand obstacle à Vachèvement de Vouvrage de Vimpiélé et de Vorgueil; et j'ajouterai ici que le parti philosophique, pour conduire son œuvre à sa perfection, cherchait, autant qu'il le pouvait, à faire disparaître la diversité des langues, en répendant en Europe le goût de la langue de la société dans laquelle son œuvre était le plus avancée. Chaque peuple doit conserver sa langue^ parce que toute langue suffît aux besoins du peuple qui la parle, et qu'elle peut se perfectionner avec sa constitution.

Il est impossible à la raison humaine d'expliquer le phénomène de la diversité des langues; et si la philosophie prétend, contre toute vraisemblance, que toutes les langues sont dérivées d'une seule, elle remonte à un seul peuple, elle remonte à une famille, elle remonte à la création.

Quand le genre humain est divisé en sociétés, il s'élève au milieu d'elles des pouvoirs; car nulle société ne peut exister sans pouvoir, parce que l'homme ne peut exister sans un amour.

L'homme devenu 'pouvoir dans la société extérieure, aux passions de l'homme joint les moyens du pouvoir, c'est-à-dire la force; et dans des sociétés où le pouvoir n'était pas encore constitué, c'est-à-dire, défendu et limité, il se sert de la force pour satisfaire ses passions. La force, qui ne doit être que l'action du powi^oiV général de la société, devient l'instrument du pouvoir particulier de l'homme. Ce pouvoir est ambition chez l'homme fort, volupté chez l'homme faible; mais, sous tous ces rapports, il est également oppresseur, parce qu'il est toujours amour déréglé de soi ou passion de dominer. Les hommes soumis à ç^q pouvoir particulier partagent les passions qui les oppriment : tyrans de leurs semblables, esclaves euxmêmes et toujours malheureux, soit qu'ils soient l'instrument

de loppression, ou qu'ils en soient le sujet, ils ne voient dans la nature qu'oppression et que malheur. Le sentiment consolateur d'une Divinité bienfaisante s'altère, mais il ne peut s'effacer du milieu de la société; la religion se corrompt, mais le culte ne peut se détruire. La religion était amour et crainte; l'amour sans crainte ou l'amour profane de l'homme, la crainte sans amour ou la haine de Dieu font des dieux, et ces nouveaux dieux demandent un nouveau culte : la volupté leur donne un sexe, la haine leur prête ses fureurs; les premières divinités sont des déesses impures et des dieux altérés de sang. Les sacrifices qu'on leur offre sont la prostitution et le meurtre; et remarquez que la prostitution comme le meurtre sont également le don de l'homme.

On ne peut en douter aujourd'hui que la révolution Française a ramené une nation à l'état barbare et sauvage des sociétés primitives. Ce fut le despotisme qui produisit l'idolâtrie, ce furent les passions qui défigurèrent la religion. Lorsque le pouvoir général de la société a fait place, en France, au pouvoir particulier le plus oppresseur, des déesses impudiques, des dieux antropophages sont exposés à la vénération des peuples.

O honte éternelle de l'humanité! au sein de la société religieuse la plus éclairée et de la société politique la plus policée, on a vu renaître l'idolâtrie et ses impures et cruelles extravagances : la raison de Thomme personnifiée par de viles courtisanes, sa force personnifiée par des hommes abominables ' ont obtenu d'un peuple en délire les hommages que Minerve et Mars recevaient à Athènes d'un peuple idolâtre; et il est affreux de penser que si cette orgie d'assassins et de bacchantes, appelée gouvernement révolutionnaire, eût pu subsister, la société, aux affections de laquelle il faut des objets

' On a rendu, dans plusieurs lieux, à Marat et à Robespierre les honneurs que tous les peuples se sont accordés à ne rendre qu'à la Divinité; on a baptisé des enfants au nom de ces deux antropopbngcs.

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