‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 25 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

religion et la constitution : vérité frappante, sur laquelle j'appelle l'attention de l'homme sans préjugés, qui, ne renfermant pas tous les temps dans un instant, ni toutes les sociétés dans un point, porte à la fois ses regards sur tous les temps et sur toutes les sociétés.

Il remarquera, dans les faits incontestables dont je vais mettre sous ses yeux le rapprochement, l'unité de Dieu et l'unité de pouvoir général se détruire à la fois dans la société; la multiplication des dieux suivre de près la multiplication des pouvoirs ou la division du pouvoir général; l'oppression religieuse et l'oppression politique peser ensemble sur la société; le pouvoir s'anéantir, et bientôt le sentiment même de l'existence de l'Être suprême s'effacer de l'esprit de l'homme. Etonné de ces rapports, il se dira à lui-même que le père des hommes et des sociétés, attentif à conserver, dans la société comme dans l'homme, non-seulement le sentiment de son existence, mais encore la croyance de son unité et la connaissance de ses perfections; a donné à la société la constitution politique la plus propre à maintenir au milieu d'elle la foi de ces vérités essentielles à son existence et à sa prospérité, comme il a donné à l'homme la religion la plus propre à conserver dans son âme la connaissance de ces vérités essentielles à sa conservation et à son bonheur : vérités immuables, éternelles, mais qui s'effacent de la société, comme de l'esprit et du cœur de l'homme, lorsque la société s'écarte de ses lois constitutives, et l'homme de ses lois religieuses et morales.

Le tableau que je vais mettre sous les yeux du lecteur offre, avec la preuve de ces vérités, une démonstration de l'existence de Dieu, d'une évidence sociale, si j'ose me servir de cette expression.

Les méchants, ou ceux qui transgressent les lois religieuses et morales, portent le trouble dans la réunion des hommes, ou dans la société politique; les sociétés non constituées, celles qui s'écartent des lois fondamentales de leur existence, portent le trouble dans la réunion des sociétés, ou l'univers; car il y

aurait une paix inaltérable dans la société, si tous les hommei voulaient obéir aux lois religieuses et morales, et dans l'univers, si toutes les sociétés voulaient se conformer aux lois fondamentales de leur existence.

Le caractère d'inquiétude particulier au méchant, et le principe d'agitation intestine, caractère des sociétés non constituées, sont la cause ou l'occasion de tous les troubles qui affligent la société et l'univers. Le spectacle qu'offre la société prouve la première partie de cette proposition : l'histoire établirait la seconde avec la même évidence.

La guerre naquit donc avec la société, parce que les passions naissent avec l'homme. Avec la guerre commença le despotisme, qui n'est pas le pouvoir général de la société, mais le pouvoir particulier d'un seul homme; avec le despotisme commença l'oppression. Ceci est conforme aux plus anciens monuments. Nemrod, premier despote, fut, dit l'Écriture, un puissant guerrier. Il n'y a plus de pouvoir général dans la société; bientôt, il n'y aura plus de Dieu unique. Le pouvoir, devenu individuel, est en proie à l'usurpation ou à la révolte; l'idée de l'Etre suprême est défigurée par les sens et les passions. — Chaque homme veut faire de son pouvoir particulier le pouvoir général de la société; chaque homme, de ses passions, veut faire des dieux. Les sens leur donnent l'être, les distinguent par des noms, les désignent par des emblèmes, leur attribuent des figures : c'est le polythéisme.

Le culte public de ces dieux des sens, ou l'idolâtrie, était licencieux ou cruel ; à son tour \e pouvoir devient voluptueux et oppresseur. La société religieuse, la société politique na remplissent plus leur objet, la conservation de l'homme; que dis-je? elles concourent h sa destruction. L'homme périt, victime d'une superstition barbare, ou d'une ambition effrénée; un sexe est opprimé par la guerre, un autre par la volupté; le vainqueur ne laisse au vaincu que le choix entre l'esclavage ou la mort : c'est le despotisme. Le polythéisme naît avec le despotisme, l'idolâtrie avec l'oppression ; des dieux impurs et

sanguinaires dressent leurs premiers autels sous les tentes d'un farouche conquérant.

Le polythéisme défigure l'idée de l'unité de Dieu par ses extravagances; le despotisme détruit le pouvoir par ses excès.

« Si la société politique, me dis-je à moi-même, ne peut » exister sans un pouvoir général, la nature de la société dé- » fendra le pouvoir général contre les excès du despotisme, et » constituera la société politique. Si la société intellectuelle de » Dieu avec les hommes ne peut exister sans la connaissance » de l'unité de Dieu, Dieu maintiendra parmi les hommes la » foi de son unité contre les progrès du polythéisme, etconsti- » tuera la société intellectuelle ou religieuse. »

El je vois naître la monarchie égyptienne et la religion judaïque.

Ces bases de la foi de l'unité de Dieu et de la conservation de l'unité de pouvoir restent séparées : l'homme peut aisément distinguer la société religieuse de la société politique.

Cette séparation était nécessaire, de peur qu'à la vue de leur rapport étonnant, l'homme ne confondît un jour la religion et la politique.

Le Juif, avec sa religion sublime, jusqu'au temps de ses rois, na pas de gouvernement humain; et lorsque, mécontent de ses derniers juges, il demande des rois \ Dieu qui n'a pas voulu faire de son peuple une société politique, ne lui annonce que des despotes.

L'Egyptien, avec sa constitution excellente, n'a qu'un culte ridicule et grossier ; et lorsqu'il demande des dieux à ses prêtres, ces oracles de l'antiquité, incapables de s'élever d'eux-

• On ne peut pas appeler un gouvernement civil ou humain, un gouvernement où Dieu intervient sans cesse visiblement et où la première magistrature de la nation est presque toujours entre les mains d'hommes inspirés; de quel gouvernement pourrait -onfdire ce qu'il est dit du peuple juif à la fln du livre des Juges? £n diehus illis non erat rex in Israël, sud unusquisque quod sibi rectum videbatur, hoc faciebat.

Les derniers Juges, enfants de Samuel, ne marchèrent pas dans les voies de leur père, ils se laissèrent aller à l'avarice et corrompirent le jugement.

mêmes à la hauteur de la révélation, ne proposent à ses adorations que les animaux de ses étables ou les légumes de ses jardins. Et remarquez que les dieux de cette monarchie ne sont pas, comme ceux du despotisme, impudiques ou barbares, ils sont vils, mais ils sont utiles ; ils défigurent l'idée de Dieu, mais ils n'outragent pas la divinité.

Par la religion seule, le peuple juif survit aux plus effroyables revers, à une captivité générale; il survit à sa destruction même; et malgré sa constitution, l'Égyptien périt par ses divisions, avant d'être la proie d'un conquérant insensé.

Le sort différent de ces deux nations apprend à l'homme que la religion, sans la constitution politique, peut conserver un peuple ; et que la constitution politique, sans la religion, ne peut défendre la société.

Les Grecs, peuple ingénieux et sophiste, font une révolution dans la religion, et bientôt il se fait une révolution dans le gouvernement.

Les poètes mettent la religion en allégories, les législateurs mettent le pouvoir en fictions.

Ce peuple croit voir le pouvoir unique et général dans son sénat, comme il croit voir une religion dans sa mythologie.

La théologie païenne et ses fables, les dieux et leurs amours, amusent la Grèce; et dans son oisiveté, elle est gravement occupée de ses orateurs, de ses scrutins et de ses assemblées.

Mais sans unité de pouvoir général, il n'y a pas de société politique; sans unité de Dieu, il n'y a pas de société religieuse; et hors de la société civile, il n'y a pas, pour l'homme, de moyen assuré de conservation.

Ce culte dissolu, ce gouvernement licencieux exaltent les passions de l'homme; tous les esprits, tous les corps, tous les talents, toutes les sociétés, veulent dominer dans la Grèce : et sous les dehors séduisants d'une civilisation perfectionnée, tous ses hommes, tous ses peuples cachent les passions des hommes et des peuples dans l'étal sauvage.

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