‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 264 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

langue particulière, méprisé des peuples policés pour sa religion môme, odieux à ses voisins par des mœurs insociables et des lois extraordinaires, inconnu au reste du genre humain, faible et pressé de tout le poids de l'empire Romain, était-ce par l'éloquence de ses écrits, par la réputation de sa sagesse ou par la force de ses armes, que l'obscur habitant d'un coin de l'Asie devait répandre le dogme de l'unité de Dieu au sein du polj'théisme le plus accrédité?

Ici un fait étonnant attire mon attention. A toutes les époques de son histoire, dans tous les événements de sa vie politique, le peuple Juif a attendu un libérateur.

Il s'attendait à le voir paraître vers les temps d'Auguste; et il était naturel en effet que son libérateur parût au moment où il venait d'être asservi.

Je parcours les livres qu'il conserve si religieusement, comme les monuments de son histoire et le code de ses lois; je cherche quels seront les caractères de ce libérateur, et à quel signe le Juif pourra le reconnaître, et je découvre des caractères opposés et des signes en apparence contradictoires; je remarque surtout, dans les traits qui le désignent, des caractères d'universalité, qui conviennent bien moins au libérateur d'un petit peuple, qu'au Sauveur de toutes les nations.

Ce libérateur promis au premier homme sous des enblômes obscurs, aux patriarches d'une manière plus développée, au peuple Juif sous des figuresplusexpresses, ce libérateur que les écrivainsrévérésdu Juif commeinspirés de Dieu même, voient, montrent, signalent par des expressions moins équivoques et des marques plus certaines, à mesure que les temps de sa venue semblent s'approcher; ce libérateur est, dans les livres des Juifs, tantôt le Roi de gloire, et tantôt l'homme de douleurs; tantôt le Désiré des nations, et tantôt le rebut du peuple; dans un endroit il est le Précepteur des Gentils, et dans un autre l'opprobre des hommes; celui-ci le voit rassemblant ses sujets (les quatre parties du monde, celui-là le voit les pieds et les mains percés, abreuvé de fiel et d'amertume : l'un le voit sur le

trône, et l'autre sur la croix. S'il ne doit être le libérateur que du peuple Juif, pourquoi ces caractères qui ne peuvent convenir qu'au libérateur de tous les peuples? C'est Mn signe donné aux nations, afin quelles Finvoquent; sous lui un peuple inconnu se joindra au peuple de Dieu, et il ne fera quun peuple composé de tous les peuples de V univers : les prêtres et les Lévites, qui ne sortaient que d'Aaron, sortiront dorénavant du milieu des 'peuples idolâtres : le Juste descendra du ciel comme une rosée; la terre produira son germe, et ce sera le Sauveur avec lequel on verra renaître la justice... Tout genou fléchira devant lui, et tout reconnaîtra sa souveraine puissance. Si les livres saints parlent de sa royauté, ils ne parlent pas moins de son sacerdoce : et j'y remarque à la fois ce culte nouveau dont il doit être le pontife et la victime, cette alliance nouvelle dont il doit être le médiateur et le garant, cette nouvelle société dont il doit être le fondateur et le pouvoir.

J'ouvre les histoires profanes; et je lis dans Tacite et dans Suétone, que c'était une opinion constante et répandue dans tout rOrient vers le temps d'Auguste, qu'on ne serait pas longtemps sans voir sortir de la Judée ceux qui régneraient sur toute la terre.

En effet, sous le règne d'Auguste, lorsqu'une paix générale vient d'être donnée à l'univers, et que la Judée a subi le joug des Romains, naît chez les Juifs, et de la race de leurs rois, un homme qui, dans les circonstances de sa naissance, de sa vie et de sa mort, et surtout dans les événements qui l'ont suivie, me paraît réunir tous les caractères attribués h ce libérateur attendu des Juifs; un homme qui, dans l'établissement et les progrès de la société religieuse dont il est le fondateur, me paraît aussi réunir tous les caractères qui conviennent au chef, AUfouvoir de la grande société religieuse, de la religion sociale, c'est-à-dire universelle, au Sauveur du genre humain, qui, constituant la société civile par la société religieuse, a assuré la conservation de l'homme intelligent et physique, et fondé pour toujours la liberté des enfants de Dieu, en les arrachant

à la fois à l'oppression religieuse et à l'oppression politique.

Je cherche si la raison peut me conduire à reconnaître, pour le genre humain, la nécessité d'un médiateur, ou autrement, si la rédemption du genre humain est un rapport nécessaire dérivé de la nature des êtres, une loi.

La société en général est une réunioîi d'êtres semblables, réunion dont la fin est leur production et leur conservation mu~ tuelle.

Le principe de production et de conservation des êtres est Vatnour. Or je vois entre Dieu et tous les peuples de la terre, hors un seul, une société dont le principe est la haine ou la crainte sans amour.

Dieu et l'homme font donc une société d'êtres semblables réunis pour leur destruction mutuelle. Destruction de Dieu pour l'homme intelligent, par les idées fausses qu'il se fait de la Divinité, et par les honneurs divins qu'il rendait à l'homme; destruction de Dieu même pour l'homme physique, par les représentations impures ou affreuses, par lesquelles il le peint à ses sens; destruction de l'homme intelligent, qui, en perdant la connaissance de Dieu, perd l'idée de la perfection, et par conséquent cesse lui-même de se conserver dans la perfection conforme à sa nature : car la perfection de l'être intelligent consiste à avoir l'idée de la perfection qui est Dieu; destruction de l'homme physique, et par le déchaînement de sa force, et par l'oppression de sa faiblesse, et par la barbarie du culte, et par l'atrocité des guerres, et par la férocité des spectacles, et par la prostitution, et par le divorce, et par l'exposition publique, et par les misères de l'esclavage, etc.;' destruction de tout l'homme, après cette vie, par les châtiments nécessairement réservés au plus grand des crimes, la haine de l'être infiniment aimable.

Il faut donc que la haine réciproque de Dieu et de l'homme se change en amour mutuel, pour que Dieu et l'homme puissent faire ensemble une société véritable, c'est-à-dire, constituée, réunion d'êtres semblables, dont la fin soit leur production

et leur conservation mutuelle. Il est donc nécessaire que Dieu <ît l'homme soient réconciliés. Ce sont là des rapports nécesnaires dérivés de la nature des êtres sociaux; donc ce sont des lois.

Mais cette réconciliation de Dieu et de l'homme ne peut s'opérer sans médiateur.

En effet, la haine de la Divinité, c'est-à-dire, de l'être infiniment bon, est le rapport le moins nécessaire qui puisse exister entre les êtres, le rapport le plus contraire, c'est-à-dire, infiniment contraire à la nature des êtres. La haine de Dieu est donc un crime infini; car un crime est un rapport non nécessaire entre les êtres, ou contraire à leur nature.

L'homme qui hait Dieu le hait d'une haine infinie; puisque cette haine a pour motif la crainte du mal le plus grand que l'homme puisse éprouver, d'un mal infini, la crainte de sa destruction; et pour ohjel, l'être le plus puissant qu'il puisse redouter, un être infini. Dieu qui hait l'homme coupable, le hait d'une haine infinie; parce que tous les sentiments en Dieu sont infinis, et que le sujet de sa haine est un crime infini, et son objet un être infiniment coupable.

L'homme ne peut se réconcilier avec Dieu s'il n'en est pardonné, ni Dieu se réconcilier avec l'homme s'il n'est satisfait. Ce sont des rapports nécessaires dérivés de l'être infiniment juste et de l'être infiniment bon. Mais pour que l'homme satisfasse à Dieu, il faut qu'il l'aime; et il le hait d'une haine

infinie ! Pour que Dieu pardonne à l'homme, il faut qu'il

l'aime; et il le hait d'une haine infinie! Dieu et Thomme ne peuvent donc se réconcilier l'un à l'autre, puisqu'ils ne peuvent s'aimer.

Ce sont là des rapports nécessaires; donc ce sont des lois. Si l'homme ne peut se réconcilier avec Dieu sans satisfaire à sa justice, ni Dieu pardonner l'homme sans être satisfait, Dieu ne pourra jamais pardonner l'homme puisque l'homme ne pourra jamais satisfaire à Dieu.

Donc un médiateur entre Dieu et l'homme, qui satisfasse

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