LIVRE JLV
pour l'homme et qui lui mérite son pardon de Dieu, est un être nécessaire, ou tel qu'il ne 'peut exister autrement.
Un crime infini suppose une justice infinie dans l'être qui punit, ou une bonté infinie dans l'être qui pardonne. Or, Dieu est l'être infiniment juste et l'être infiniment bon. Il punira donc l'homme infiniment coupable avec une rigueur infinie, il lui pardonnera avec une infinie bonté.
Quel est l'acte de la justice infinie de Dieu qui veut punir l'homme du crime infini dont il s'est rendu coupable? c'est l'acte de le détruire.
Quel est l'acte d'une bonté infinie dont Dieu peut user envers l'homme coupable qu'il veut pardonner? c'est l'acte de le conserver.
Mais Dieu lui-même peut-il à la fois détruire et conserver l'homme?
Oui : il peut détruire un homme à la place de tous les hommes; il peut conserver tous les hommes à la considération d'un homme détruit; et la justice humaine nous donne l'idée et l'exemple d'une pareille compensation.
Cet homme détruit à la place de tous les hommes, et à la considération duquel tous les hommes devront leur pardon, sera donc l'homme universel, l'homme général, il sera l'humanité même; puisqu'il sera puni à la place de tous les hommes, puisque tous les hommes seront pardonnes à cause de lui.
Cet homme qui sera détruit à la place de tous les hommes sera donc infiniment haï de Dieu, puisqu'il sera chargé du crime infini de tous les hommes; cet homme aux mérites duquel tous les hommes devront leur pardon sera infiniment aimé de Dieu, puisqu'il méritera à tous les hommes le pardon d'un crime infini.
Or, Dieu ne peut haïr infiniment que l'être infiniment haïssable, qu'un homme coupable, ni aimer infiniment qu'un être infiniment aimable, que lui-même, que Dieu : cet homme sera donc Dieu; il sera homme-Dieu : ce sont là, j'ose le dire.
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des rapports nécessaires, dérivés de la nature des êtres; donc ce sont des lois.
Lhomme-Dieu sera donc détruit à la place de tous les hommes, pour satisfaire à la justice de Dieu; et tous les hommes seront pardormés et conservés par les mérites et à la considération de cel homme-Dieu. Cet homme-Dieu qui réconciliera les hommes avec Dieu, sera donc le médiateur d'une nouvelle alliance entre Dieu et les hommes; le fondateur d'une société constituée ou d'une société de conservation dont le principe est l'amour, à la place d'une société non constituée, d'une société de destruction dont le principe est la crainte sans amour, ou la haine : il sera donc le Sauveur, le Rédempteur du genre humain et le fondateur de la société religieuse constituée ou de la Religion chrétienne.
Tous ces rapports sont nécessaires, tous dérivés de la nature des êtres sociaux; donc ils sont des lois.
Cet homme-Dieu a aimé les hommes d'un amour inlini; puisqu'il s'est abaissé pour eux d'une manière infinie, et que de Dieu qu'il était, il est devenu homme et a pris la forme d\m esclave; puisqu'il s'est volontairement chargé du crime infini dont ils s'étaient rendus coupables, et que pour l'expier h leur place, et les conserver en apaisant la justice de Dieu, il s'est dévoué à la haine infinie de Dieu et aux rigueurs infinies de sa justice. Cet amour a donc été le principe de conservation des hommes; cet amour se produisant au dehors par la force ou par le corps, puisque Dieu a pris un corps et a souffert dans son corps, a donc été le pouvoir conservateur des hommes : car on a vu dans la première partie de cet ouvrage, chap. I ', que l'amour des hommes était le principe de leur conservation, et que V amour agissant par la force était, dans la société constituée, h pouvoir conservateur des hommes. Jésus-Christ, ou Thomme- Dieu, est donc le pouvoir général conservateur, le monarque de la société religieuse constituée, de cette société réunion d'êtres semblables pour leur conservation mutuelle, de la religion chrétienne.
Tous ces rapports sont nécessaires; donc ils sont des lois. Cet être extraordinaire, cet homme-Dieu, s'il est homme, il doit naître et mourir comme un homme; s'il est Dieu, il ne peut naître ni mourir comme un homme; il doit précéder sa naissance et survivre à sa mort : et la religion chrétienne me montre en effet l'homme-Dieu venant au monde par une génération ineffable, et ressuscitant par sa propre vertu, le troisième jour après sa mort. Mais si la religion chrétienne a Dieu même, Dieu fait homme, pour fondateur et \iO\iY pouvoir, elle est donc la religion constituée, le dernier état sur la terre, le dernier âge de la société religieuse de l'unité de Dieu. Car quel être pourrait fonder une société plus parfaite que celle que Dieu même a fondée et qu'il conserve? Je dois donc retrouver dans ses différents âges et dans tous les états par lesquels elle a passé, le germe de son état présent, et par conséquent l'annonce de la rédemption qui constitue son dernier état, la promesse, ou la figure de l'homme-Dieu qui lui a donné sa dernière forme. Car la société constituée, religieuse ou politique, a, ainsi que l'homme, un principe intérieur de perfectionnement: et, dans les différents états par lesquels elle passe, on peut apercevoir le germe de la perfection à laquelle elle doit parvenir, comme dans tous les âges de l'homme on peut apercevoir le germe de la perfection physique et morale à laquelle il doit s'élever.
L'on retrouve en effet, dans les différents âges de la religion chrétienne ou constituée, le germe et l'annonce de ces grands événements. L'un et l'autre sont plus développés à mesure que la société est plus constituée. Ainsi, nécessité d'un Médiateur, promesse d'un Sauveur, établissement d'une nouvelle alliance plus générale et plus parfaite, et dans le même être, les infirmités de l'homme et les grandeurs de Dieu, la naissance de l'homme et l'éternité de Dieu, la mortalité de l'homme et l'immortalité de Dieu; tous ces caractères se présentent à moi dans les temps qui ont précédé l'état présent de la religion chrétienne, et dans tous les écrits que cette religion^
révère comme divins; et c'est le trait le plus marqué de sa perfection, de sa nécessité, de sa divinité.
« On peut, dit Bossuet, suivre aisément l'histoire des deux » peuples Juif et Chrétien, et remarquer comment l'homme- » Dieu fait l'attente de l'un et de l'autre; puisque, attendu ou » donné, il a été, dans tous les temps, la consolation et Tespé- ); rance des enfants de Dieu. »
Dans la religion naturelle, premier âge du monothéisme ou de la religion de l'unité de Dieu, le Médiateur est promis à la première famille après sa chute : la promesse est obscure et enveloppée; c'est le germe jeté en terre, et qui y reste longtemps enseveli.
Les familles s'unissent, la société religieuse se développe, le germe mûrit, et les promesses deviennent plus claires et plus répétées.
« Le peuple de Dieu, dit Bossuet, a pris, sous Abraham, » une forme plus réglée. Dieu fait une alliance particulière » avec ce saint Patriarche, et lui promet qu'en lui et en sa )) semence toutes ces nations aveugles, qui oubliaient leur )) Créateur^ seraient bénies, c'est-à-dire, appelées à sa con- » naissance, où se trouve la véritable bénédiction.
» Par cette parole, Abraham est fait le père des croyants, et » sa postérité est choisie pour être la source d'où la hénédic- » tion doit s'étendre par toute la terre.
» En cette promesse était renfermée la venue du Messie, » toujours prédit comme celui qui devait être le sauveur de » tous les Gentils et de tous les peuples du monde. Ainsi ce » germe béni, promis à Eve, devint aussi le germe et le reje- » ton d'Abraham. »
Le sacrifice de l'homme parfait est figuré dans celui de l'homme juste; et le sacrifice volontaire d'Isaac était, selon le même auteur, « une belle et vive image de l'oblation vo- » lontaire de l'homme divin. »
La distinction des tribus, qui forme la base de l'état politique du peuple Juif, commence aux enfants de Jacob : la
religion se développe avec la société, et la promesse du i\Ié~ diateur avec la religion. « Le sceptre, (c'est-à-dire, l'autorité) » dit Jacob mourant à ses enfants, ne sortira point de Juda, » et on verra toujours des capitaines et des magistrats, ou » des juges nés de sa race, jusqu'à ce que vienne celui qui doit » être envoyé, et qui sera l'attente de tous les peuples. »
Le peuple de Dieu se forme, sous la conduite de Moïse, en société extérieure, en corps de nation : la religion, jusqu'alors domestique et renfermée dans l'enceinte de la famille, devient publique et nationale. Moïse confirme au peuple Hébreu la venue du grand prophète qui devait sortir d'Abraham, d'isaac et de Jacob. « Dieu, dit-il, vous suscitera du milieu de votre Y) nation, et du nombre de vos frères, un prophète semblable » à moi; écoutez-le. Ce prophète semblable à Moïse, et légis- » lateur comme lui, qui peut-il être, demande Bossuet, sinon j) le Messie, dont la doctrine devait un jour régler et sancti- » fier l'univers? »
Dans la religion naturelle, le Médiateur a été promis; dans îa religion Judaïque, il est montré, et son sacrifice est figuré. Tous les ans l'agneau était immolé, était mangé, en mémoire de la délivrance de TÉgyple. Tous les ans, dans le sacrifice expiatoire qu'offrait le grand prêtre au nom de toute la nation, deux animaux chargés de toutes les iniquités du peuple étaient offerts : l'un était sacrifié, l'autre était renvoyé libre. « Ces » deux animaux, dit un savant interprète, étaient visiblement » la figure de l'homme-Dieu; un seul n'aurait pu marquer » ses deux natures, l'une passible, l'autre impassible. Mais » celui qui était offert marquait très-bien Vhumanité sainte, » qui, étant mortelle, a pu souffrir et mourir; et l'autre qui, » étant chargé de tous les péchés du peuple, était renvoyé » libre dans le désert, figurait la Divinité qui est impassible » et immortelle. » (Théodoret.)
A mesure que les temps approchent, les caractères de l'homme-Dieu, du Médiateur, du Messie, deviennent plus marqués, et la promesse d'une nouvelle alliance, ou d'une nou-
rUEORIE DU POUVOIR.
velle société, plus expresse. Ces caractères, ces promesses, sont rassemblés d'une manière admirable dans leloquent Discours sur l'Histoire universelle, par Bossuet. On y voit prédites par les prophètes toutes les circonstances de sa naissance, toute la suite de sa vie, tous les détails de sa mort, et eu même temps, l'éternité de sa génération, la sainteté de sa vie, l'immortalité de son être. Ce double caractère de divinité et d'humanité se développe à la fois; et je ne vois jamais l'homme que je n'aperçoive aussitôt le Dieu.
Les temps sont accomplis. Cet homme parait sur la terre; il vient, dit-il lui-même, accomplir la loi et non la détruire, et perfectionner la religion en la conduisant à son entier développement. L'amour parfait est substitué à l'amour imparfait chez le Juif, à la haine chez le Gentil; le don de l'homme parfait remplace le don de l'homme coupable, et l'offrande de la propriété la plus pure, la sanglante destruction des animaux. L'alliance de Dieu avec un seul peuple fait place à son alliance avec tous les peuples, et la religion en esprit et en vérité termine la religion des figures, et abolit la religion des passions. Tous les crimes par lesquels Ihomme social opprimait sou semblable, cessent dans l'univers policé. « Sur ce principe, » dit Bossuet, que Dieu ne dédaignait pas de former société » avec l'homme, était bâtie toute la loi; loi sainte, juste, bien- » faisante, honnête, sage, prévoyante et simple, qui liait la )) société des hommes entre eux par la sainte société de l'homme » avec Dieu; » c'est-à-dire, qui liait la société politique par la société religieuse pour n'en former qu'une seule société, la société civile; société qui est la réunion des hommes physiques intelligents par l'amour général des uns pour les autres personnifié dans le monarque pouvoir général conservateur de la société politique, et la réunion des hommes intelligents physiques par leur amour pour Dieu et par l'amour de Dieu pour eux personnifié dans l'homme-Dieu pouvoir général conservateur de la société religieuse; société civile constituée, réunion de Dieu et des hommes, réunion d'êtres semblables intelligents et physiques pour la fin de leur production et de leur conservation mutuelle.