LIVRE IV
muniquer à un grand nombre d'hommes intelligents, à une société tout entière, et se communiquer aux hommes qui existent dans d'autres temps et dans d'autres lieux, il ne peut em~ plo^^erque la parole écrite; et comme dit un poëte, il peint la parole, il parle aux yeux, et donne un corps à ses pensées.
Mais Dieu a aussi une parole, puisqu'il est intelligence, et qu'il fait société avec des intelligences unies à des corps : cette parole est, suivant les livres saints, sa puissance ou sa fo7xe : car il n'est pas dit, en parlant de la création, il a voulu et tout a été fait; mais, il a dit et tout a été fait : dixit et facta sunt; et ailleurs, « les cieux ont été faits par sa parole; » verho Domini cœli firmati sunt. Cette même expression. Dieu dit, se trouve répétée dans la Genèse, à tous les actes de la création.
Dieu, pour parler à l'homme, a employé des hommes qu'il a chargés du soin de parler sa parole, olim loquens Deus patrihus inprophetis : pour parler à une société, et lorsqu'il est nécessaire que sa parole soit plus générale, il emploie sa parole écrite dans les livres saints, loquens in scripturis. Mais lorsqu'il veut parler à la société générale, à l'univers, il est nécessaire qu'il emploie la parole la plus générale et la plus universelle : la parole la plus générale et la plus universelle est la parole la plus extérieure; la parole la plus extérieure est la parole qui se fait entendre au plus grand nombre de sens : mais la parole extérieure est corps ou matière; elle sera donc la matière la plus parfaite, puisqu'elle représentera la parole de Dieu la plus générale, la plus universelle; et en même temps elle sera la matière la plus extérieure, c'est-à-dire qui frappe à la fois le plus grand nombre de sens. Elle sera donc l'homme; car l'homme est la matière la plus parfaite, et celle qui frappe à la fois le plus grand nombre de sens, ou la plus extérieure.
Dieu fera donc un homme de sa parole ; et cette parole humanisée, devenue homme ou personne, sera le Fils de Dieu ; parce que la parole est fille de celui qui parle, et l'action fille de celui qui agit. Elle sera Dieu même, comme la parole est l'homme qui parle, et l'action l'homme qui agit; novissimè die- I 43
510 THÉORIE DU POrV'OIR.
bus istis locutus est nohis in Filio. Cette parole devenue homme paraîtra au milieu des hommes, et Verbum (qui signiGe parole) caro factum est, et hnbiiavit in nobis.
Ce sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres; donc ce sont des lois.
Comment s'est opéré ce prodige d'amour et de force? Je l'ignore, et ne cherche pas à le pénétrer; mais si l'Être suprême a pu former un corps qu'il a animé d'une portion de son intelligence, qui oserait nier qu'il ne puisse former un corps qu'il animera de toute son intelligence?
Je vais plus loin, et je ne crains pas de dire qu'à méditer profondément sur les opérations de l'esprit que suppose l'art de lire et d'écrire, cet art que, par un prodige auquel l'habitude seule nous rend insensibles, on apprend à l'enfant comme aux plus grossiers et aux plus bornés des hommes, on doit regarder comme un mystère incompréhensible, que l'homme aussi puisse matérialiser sa pensée et donner un corps à sa parole.
J'oserai faire voir l'accord des principes que je viens d'exposer, avec un dogme fondamental de la religion chrétienne, en soumettant cette explication et mes principes à l'infaillible décision de l'autorité de l'Eglise. Dieu est intelligence ou volonté; il se produit ou il agit par sa parole ou par son Verbe. Son Verbe est donc force ou puissance; omnia per ipsum fada sunt. Mais l'action de sa force ou de sa puissance a pour motif \ amour de soi et l'amour des êtres qu'il veut créer et conserver. L'amour est donc le lien de la volonté et de la puissance; il procède donc de Dieu et de son Verbe, comme l'amour dans l'homme tient à l'esprit et au corps, à la volonté et à la force '. J'ai dit que la force était l'action de l'amour producteur ou conservateur; aussi lorsque le Verbe veut se produire au dehors,
' Qu'on prenne garde que partout où il existe deux êtres, il y en a nccessairemenl un troisième qui procède de l'un et de l'autre, et qui est le rapport qui existe nécessairement entre eux.