‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 266 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

3Iais la raison humaine peul-ellc atteindre à la hauteur de ce mystère, demandent les esprits forts et les esprils faibles, et le chrétien timide qui rougil de révérer ce que d'autres nient, et le philosophe plus faible encore qui s'enorgueillit de nier ce que d'autres révèrent? La raison humaine ne pénétrera jamais le comment du mystère de l'Incarnation divine, parce l'intelligence humaine n'a pas la capacité de comprendre la manière dont peut agir l'intelligence divine; car deux intelligences qui se comprendraient mutuellement seraient égales, comme deux corps de même figure et de même volume dont les poids seraient en parfait équilibre. Mais lorsque la religion me présente, lorsque la raison me confirme la nécessité de cette médiation auguste, de cette rédemption ineffable; si ma vue trop faible ne peut se fixer sur la manière dont cette action toute divine a pu se consommer, la religion ne défend pas à ma raison de chercher à en pénétrer les rapports avec ce qu'il m'est permis de connaître de la nature de Dieu, et ce que je connais de la nature de l'homme, rapports qui ne peuvent être que nécessaires et dérivés de la nature des êtres sociaux; et qui sait si, lorsque les lois que ce divin législateur a données aux hommes sont devenues un sujet de dérision et de censure, et lui-môme l'objet de l'outrage et de la haine, il n'entre pas dans les vues de sa providence sur les hommes, de cette volonté générale conservatrice de la société, de laisser percer quelque lumière sur ses opérations merveilleuses? et oserait-on soutenir que l'homme, qui découvre sans cesse de nouveaux rapports entre les êtres matériels, ne peut pas en découvrir de nouveaux entre les êtres intelligents?

Revenons aux principes : je supplie le lecteur de redoubler d'attention sur les conséquences.

L'homme est intelligence, amour et force : et l'homme est fait à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Dieu est donc intelligence, amour, force ou puissance \

' Il est aisé, ce me semble, de justifier l'orihodoxie de cette proposition par

Dans l'homme, être composé, l'intelligence est esprit, la force est corps; l'amour tient à l'un et à l'aulre, puisque l'homme qui a le libre usage de ses facultés intellectuelles |)ense nécessairement a l'objet de son amour, et que l'homme qui a le libre usage de ses facultés physiques, produit nécessairement son amour par l'action de ses sens.

Dans Dieu, être simple, l'intelligence est distinguée de l'amour, puisque Dieu pense au méchant sans l'aimer, et l'intelligence ou la volonté est distinguée de la force, puisque Dieu veut de toute éternité, et qu'il ne fait que dans le temps.

Dieu est amour, et l'amour le plus fort qui puisse exister, puisque son amour est infini. L'amour, parce qu'il est amour,

un passage du chap. V de la première Épître de saint Jean, passage qui a beaucoup exercé les interprètes, et qui s'accorde singulièrement avec les principe^ que j'ai établis. Il y en a trois, dit saint Jean, qui rendent témoignage dans le ciel, c'est-à-dire, dans Dieu, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont'un. Le Père est volonté, le Verbe est force, le Saint-Esprit, amour qui lie l'un et l'autre, et procède de l'un et de l'autre. Il y en a aussi trois qui rendent témoignage sur la terre, c'est-à-dire, dans l'homme, l'esprit, l'eau et le sang, et ces trois reviennent à un.

L'esprit est volonté, le sang est force ou corps ; l'eau désigne le baptême qui est amour : amour de Dieu, amour de nous-mêmes, amour des autres, principe de la société religieuse, de la société naturelle, de la société politique. Car le baptême nous donne :1° l'amour de Dieu, puisqu'il nous fait ses enfants; 2" l'amour de nous-mêmes, puisqu'il nous fait bons; 3° l'amour des autres, puisqu'il nous fait frères. On peut voir dans les commentateurs, que saint Augustin donne ce sens au mot aqua, et qu'il l'appuie par des considérations tirées du premier chapitre de la Genèse, où il semble que l'eau ait été comme la matière première des êtres, puisqu'on parlant de l'Esprit de Dieu, il est dit dans l'hébreu qu'il était porté sur les eaux, comme une mère sur ses petits. [Incubabat.)

Aussi lorsque, dans le verset précédent, saint Jean dit que le Fils de Dieu est venu, non-seulement avec l'eau, mais avec le sang, cela veut dire que son amour pour nous s'est manifesté par sa force ou son corps. Ainsi la suite du passage, 5e nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand, signifierait que, quoique nous trouvions dans nous-mêmes, dans l'homme, une preuve, un témoignage de la certitude du dogme de la Trinité, le témoignage de Dieu qui nous l'a révélé est encore plus croyable que le témoignage que nou? trouvons en nous-mêmes. Ce passage n'est pas le seul de l'Ancien, et plus encore du IN'ouvcau Testament, dont mes principes sur les sociétés donnent une explication assez naturelle.

cherche à se produire par la force ou par une action extérieure; car si l'amour qui est en Dieu n était pas semblable, en lui-même et quant à son essence, à l'amour qui est dans l'homme, l'homme ne serait pas fait à Vimage et à la ressemblance de Dieu; il ne pourrait former avec Dieu, société d'intelligence et d'amour; il ne pourrait aimer Dieu; ni même penser à lui.

Ainsi l'amour que Dieu avait pour lui-même s'est produit au dehors et par l'action extérieure de la création, parce que l amour de soi est le principe de la création des êtres ^ et qu agissant par la force ou par une action extérieure, il est pouvoir créateur des êtres '.

Mais l'amour des êtres est le principe de conservation des êtres; et lorsqu'il agit par la force ou par une action extérieure, il est pouvoir conservateur des êtres ; or, on vient de voir que la conservation des êtres sociaux demande nécessairement l'Incarnation de Dieu ou que Dieu se fasse homme.

Donc l'amour des êtres se produira au dehors par la force de Dieu, ou l'action extérieure de l'Incarnation.

Dans l'homme, être fini, l'amour se produit par une action finie.

Dans Dieu, être infini, l'amour se produit par une action infinie.

L'action de l'amour producteur ou conservateur des êtres est le don que l'objet aimant fait de soi-même à l'objet aimé. « Personne, dit le divin fondateur de la religion chrétienne, » ne peut donner un plus grand témoignage d'amour que de » donner sa vie pour ses amis » ou de se donner soimême.

Donc dans Dieu, l'action de l'amour créateur et conservateur des êtres est le don que Dieu fait de lui-môme à l'homme qu'il aime.

Ainsi l'amour créateur s'est manifesté par le don que Dieu

' Voyez liv. I, chap. i, première Partie.

a fait à l'homme d'une portion de lui-même ou de soa intelligence, en le créant semblable à lui; et l'amour conservateur se manifestera par le don que Dieu fera à l'homme de tout luimême, en se donnant tout entier à lui.

Tous ces rapports sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres; donc ils sont dos lois.

Nous avons vu qu'une intelligence ne peut se donner ellemême ou se communiquer à une intelligence unie à un corps, que par la parole soit verbale, soit écrite. Mais Dieu ne peut parler ni écrire lui-même, sans cesser d'être une pure intelligence, sans cesser d'être uniquement Dieu. Lorsqu'il a voulu parler à l'homme, il a donc employé le ministère des créatures; car Dieu, dit saint Augustin, ne peut parler que par des organes matériels, non nisi per creaturam visibile factum est. Ainsi nous voyons, dans les livres sacrés de l'ancien Testament, que l'ange du Seigneur apparaît, et jamais le Seigneur lui-môme. Les hctions de la mythologie s'accordent avec les faits rapportés dans les livres sacrés. Quand les dieux, dans l'âge d'or, se communiquent aux mortels, ils apparaissent sous divers déguisements. Lorsque Dieu veut parler à la société des Hébreux, il emploie l'organe imposant des éléments pour frapper leurs sens : c'est l'air et le feu, le tonnerre et les éclairs; aussi les Hébreux effrayés demandent que le Seigneur ne leur parle pas lui-même, de peur qu'ils ne meurent. Et remarquez encore ici l'accord de l'histoire et de la fable, même dans ses lictions les plus absurdes. Lorsque Sémélé, mère de Bacchus, qui, suivant tous les mythologistes, a de grands rapports avec Moïse ^ demande à voir Jupiter dans sa majesté, et la foudre à la main, elle en est consumée.

Lorsque l'homme intelligent veut se communiquer à l'homme intelligent qui existe avec lui dans le même temps et dans le même lieu, il emploie la parole verbale; mais s'il veut secom-

' Bacchus, cnire autres ressemblances, portait le nom de Mo-yses, c'est-àdire, sauvé des eaux. [Diction. JHythol)

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