‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 272 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

tion de la vie se trouvât sans modèle, et par conséquent qu'un seul homme se trouvât sans consolation '. Il meurt du supplice des scélérats, pour apprendre à l'homme que la vertu la plus pure, le rang le plus élevé, les services les plus éclatants ne le mettent pas toujours à l'abri de la fin la plus ignomineuse; et après avoir donné ce mémorable exemple aux hommes, et cette dernière leçon aux rois; après avoir fait voir à l'univers le

empereurs Romains, celle même d'Auguste, n'était pas usurpée sur la société, puisqu'avant lui, il n'y avait pas de pouvoir général dans la société Romaine. Il faut se faire des idées justes et précises. Lorsqu'il y a un pouvoir général dans une société, celui ou ceux qui le détruisent, pour substituer à sa place leur pouvoir particulier, sont des usurpateurs. Ainsi le long Parlement d'Angleterre, ainsi l'Assemblée nationale de France ont été des usurpateurs. Celui qui établit son pouvoir particulier dans une république n'est pas un usurpateur, puisqu'il n'y a pas de pouvoir général ; il est un tyran. Pisistrate, Marins, Sylia, César ont été des tyrans. Cromwel et Robespierre ont été à la fois usurpateurs et tyrans, parce que le pouvoir général ou le monarque existait pour l'Angleterre comme il existe pour la France, et que l'Angleterre alors n'était pas plus une république que la France ne l'est aujourd'hui : l'Angleterre était une monarchie en révolution, comme la France l'est actuellement.

Auguste ne fut pas un usurpateur, puisque la société Romaine n'avait jamais eu de pouvoir général, au moins depuis ses rois ; il ne fut pas un tyran, puisque le pouvoir particulier du sénat ou l'aristocratie n'était plus rien et qu'il ne pouvait plus être rétabli. Il fut un despote, puisqu'il devint le chef de l'armée, seul powmr qui existât dans ce désordre universel. Auguste fut nécessaire; postquam omnem potestatem ad unum conferri pacis interfuit, dit Tacite : et s'il ne se fût pas élevé un homme au milieu de cette anarchie qu'on appelle république Romaine, cette terre infortunée eût dévoré jusqu'au dernier de ses habitants. Quant à Néron, Caligula, c'étaient des fous, et encore Rome et l'univers étaient plus heureux sous leur règne qu'ils ne l'avaient été sons la république Romaine, depuis les Gracques. Néron même fut regretté par le peuple, par ce peuple à qui nos philosophes attribuent la souveraineté. Un monarque dur ou faible est un maître fâcheux.

' Jésus-Christ avait consacré, par son exemple ou ses préceptes, toutes les professions qui conservent la société ; mais il y a des professions qui la détruisent, et l'homme-Dieu ne voulait pas laisser un crime sans espoir, ni un devoir sans modèle. Il choisit un scélérat condamné pour ses forfaits, et il pardonne à son repentir, toutefois après qu'il a expié ses crimes envers la société. Il apprend par là aux hommes, que le pouvoir de la société religieuse peut pardonner, mais que le pouvoir de la société politique doit punir; que Dieu n'interdit à l'homme la vengeance personnelle que parce qu'il charge le souverain de la vindicte politique, comme il ne permet la guerre aux sociétés que parce qu'il la défend aux hommes.

Dieu de ^intelligence pour le désabuser des dieux des sens, le Dieu à'amour pour l'arracher aux dieux de haxne^ sa mission est remplie, et il s écrie : Tout est consommé.

(( Si la mort de Socrate, s'écrie Rousseau, est la mort d'un » sage, la mort de Jésus est la mort d'un Dieu. » Rien ne doit plus étonner l'homme vertueux; il est préparé à tous les événements de la vie, à tous les désordres des passions; et s'il voit sans étonnement le crime obtenir les récompenses de la vertu, il pourra voir sans scandale la vertu punie du supplice réservé au crime.

Ce n'était pas sous ces dehors obscurs et souffrants que le Juif charnel pouvait reconnaître son libérateur, objet de sa longue attente : aigri par ses malheurs, il voulait la puissance et non la sagesse. Si quelques-uns croient en Jésus, la nation entière demande sa mort. Dans son aveugle fureur, elle se dévoue elle-même, pour la suite des temps, à la malédiction attachée au meurtre de l'homme-Dieu. Que son sang, s'écriet-elle, retombe sur nous et sur nos enfants! Et dès cet instant, rapprochement terrible! la nation entière est réprouvée; sa ruine effroyable, prédite par Jésus-Christ dans tous ses détails, et arrivée peu d'années après sa mort, la prise de sa capitale, où périrent onze cent mille âmes, après un siège sans exemple, la désolation de son temple, sont accompagnées de circonstances surnaturelles, dont il faut lire le détail dans Joseph, et le rapprochement dans Bossuet. Depuis sa dernière catastrophe, le Juif est dispersé dans tout l'univers, plus nombreux aujourd'hui qu'aux beaux jours de son existence politique; signe élevé au milieu de toutes les nations, mêlé à tous les peuples, il ne peut se confondre avec aucun d'eux : et lorsque le temps amène insensiblement l'uniformité de mœurs et d'habitudes entre les peuples, il reste toujours seul, toujours étranger, toujours empreint du caractère moral et physique dont sa religion et les événements l'ont marqué; il semble toujours le voyageur qui arrive des pays éloignés, et il traverse les siècles et les nalions sans pouvoir se fixer à aucun temps,

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