‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 271 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

avec ce qu'il aurait eu sous les yeux, et avec ce qu'il aurait éprouvé lui-même; mais à la vue de l'ingratitude du peuple, de la jalousie de ses égaux, de l'indifférence de ses supérieurs, l'homme est forcé de convenir que le législateur des chrétiens a bien connu les hommes, et l'homme goûte mieux sa morale sublime à mesure qu'il connaît mieux la société.

Que Jésus connaît bien l'homme! Ce n'est qu'avec un profond étonnement que je réfléchis au sens caché de ce mot simple et sublime que le gouverneur Romain, ignorant également ce qu'il fait et ce qu'il veut dire, adresse au peuple égaré, en lui montrant Jésus : Voilà l'homme. Mes regards se flxent sur cet homme : ses mains sont chargées de liens, son sceptre est un roseau, sa couronne un tissu d'épines, un manteau de pourpre cache des plaies douloureuses. Voilà l'homme, me disje à moi-même, et tous les hommes; voilà V humanité. 3Iaîlre de l'univers, l'homme n'est pas maître de lui-même; roi de la nature, sa royauté a la fragilité du roseau, et la piqûre déchirante de l'épine; l'extérieur imposant de la dignité humaine ne cache que les honteuses faiblesses de l'humanité ou les infirmités de la nature... Oui... Voilà V homme...

Et moi aussi j'ai vu un homme qu'un satellite aveugle et féroce montrait à une populace en délire, en lui disant : Voilà votre roi. J'ai vu des mains augustes chargées d'indignes liens; j'ai vu un sceptre brisé comme un roseau; j'ai vu une couronne qui n'a été qu^un tissu d'épines cruelles; j'ai vu sous ia pompe et l'éclat du trône les chagrins les plus cuisants, les affronts les plus amers, les traitements les plus barbares;... et à ce rapprochement mes larmes coulent en abondance.

Ce n'est pas à des persécutions obscures, mais à la rage la plus déclarée que le divin fondateur du christianisme prépare l'homme vertueux; il l'arme contre l'injustice des hommes, et les révolutions de la société *. Il le dispose, par la leçon efficace

' C'est sans doute pour donner à l'homme politique des leçons sur la con- -duile qu'il doit tenir dans les circonstances les plus diiliciles auxquelles il

51 G TUÉORIE DU POUVOIR.

de l'exemple, aux événements les plus extraordinaires, aux malheurs les plus inouïs. Il ne voulait pas qu'une seule posi-

puisse être exposé, c'est pour le prévenir du sort auquel il doit se préparer en servant les hommes, que Jésus Christ a voulu mourir dans une révolution. En effet, une révolution est l'état d'une société politique dans laquelle an nombre plus ou moins grand d'individus établit son pouvoir particulier, à la place du pouvoir général, dont il usurpe ou trouble les fonctions. Or, one partie plus ou moins considérable du peuple Juif troubla, pour faire mourir Jésus-Christ, la fonction essentielle de la souveraineté, celle de juger: puisqu'elle empêcha le gouverneur Romain, par ses clameurs séditieuses ou ses insinuations perfides, d'écouter la voix de la justice et le cri de sa conscience, et qu'elle le força à condamner, malgré lui-même, Jésus-Christ à mort : car il est égal que le peuple juge lui-même ou qu'il force l'opinion des juges. Reçu dans Jérusalem aux acclamations du peuple, et quelques jours après victime de sa fureur, objet du zèle le plus empressé de ses disciples, et bientôt après, vendu par l'un, renié par l'autre, abandonné de tous, Jésus-Christ apprend à l'homme de bien que la faveur populaire n'offre qu'un appui trompeur, et que la reconnaissance est un port peu sûr dans les grands orages de la société. Sa mère l'accompagne jusqu'à la croix, parce que l'amour est plus fort que la crainte, et que seul il triomphe des révolutions.

Jésus-Christ comparaît devant le gouverneur Romain, et il reconnaît la légitimité de son autorité en répondant à ses interrogations avec autant de dignité que de modestie; mais il ne daigne pas répondre aux furieux qui s'étaient érigés en tribunal, parce qu'ils n'avaient aucune autorité politique devant le gouverneur Romain, ni aucune autorité religieuse devant lui. S'il rompt le silence, c'est pour leur déclarer ce qu'il est, et le sort qu'il leur prépare : grande Uçon que Jésus-Christ donne aux hommes en société politique, de ne jamais fléchir sous un pouvoir usurpé, et de ne passe permettre de démarche, qui soit une reconnaissance même tacite de l'usurpation. Sans doute la tentation peut être forte, parce que le péril peut être grand : mais aussi Jésus- Christ prémunit l'homme contre le péril, en l'avertissant de ne pas craindre ceux qui ne tuent que le corps; et il lui donne le moyen de ne pas succomber à la tentation, en lui conseillant de s'enfuir sur les montagnes, et de ne pas même rentrer dans sa maison pour en emporter quelque chose. L'allacheracnt à la vie et à la propriété a fait en France la révolution et en prolonge la durée. Combien de gens en France, vertueux autrefois, qui cherchant un asile contre la persécution dans des fonctions qu'ils abhorrent en secret, ont la force de tuer parce qu'ils n'ont pas le courage de mourir? Qu'on ne m'oppose pas que l'Évangile prescrit d'obéir à un maître même fâcheux, car 1° l'autorité même légitime est fâcheuse à l'amour-propre ; 2' l'Apôtre ne s'adresse dans cet endroit qu'aux esclaves, qui ne sont, à proprement parler, membres que de la société naturelle; 3" l'Apôtre a dit dans le verset précédent d'honorer le roi, Regcm honorifuate. Or, l'expression houorificate, qui signifie amour mêlé de crainte, ne peut convenir qu'au pou\oir général de la société politique. Les chrétiens, dit-on, ont obéi a Néron; je le crois L'autorité des

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