‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 284 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

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centes, jouira du même bonheur que la vertueuse Elisabeth, mourant en pardonnant à ses bourreaux * .

C'est vous-même, me dira le philosophe, qui ôtez tout frein au crime, en supposant qu'un instant de repentir peut expier une vie entière de forfaits. La religion, il est vrai, me dit qu'un acte d'amour peut tout effacer; et j'en trouve la raison dans la nature des êtres, en considérant qu'amour est pouvoir, et que rien n'est impossible au pouvoir : mais la raison me dit aussi que le crime est haine de la Divinité, et qu'il est comme impossible de passer subitement de la haine à l'amour. Écoutez sur cet important sujet Montesquieu : « La » religion païenne^ qui ne défendait que quelques crimes » grossiers, qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, » pouvait avoir des crimes inexpiables : mais une religion » qui enveloppe toutes les passions; qui n'est pas plus jalouse » des actions que des désirs et des pensées; qui ne nous tient » point attachés par quelques chaînes, mais par un nombre » innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice hu- » maine, et commence une autre justice; qui est faite pour » mener sans cesse du repentir à l'amour et de l'amour au » repentir; qui met entre le juge et le criminel un grand mé- » diateur, entre le juste et le médiateur un grand juge; une » telle religion ne doit pas avoir de crimes inexpiables. Mais » quoiqu'elle donne des craintes et des espérances à tous, elle » fait assez sentir que, s'il n'y a point de crime qui, par sa » nature, soit inexpiable, toute une vie peut l'être; qu'il se- » rait très-dangereux de tourmenter sans cesse la miséricorde » divine par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations; » qu'inquiets sur les anciennes dettes, jamais quittes envers » le Seigneur, nous devons craindre d'en contracter de nou- » velles, de combler la mesure, d'aller jusqu'au terme où la » bonté paternelle finit. »

' Ce n'est pas le dogme de réternité des peines qu'il est pénible de croire, quand on voit à quels forfaits les passions peuvent conduire l'homme; c'est bien plutôt celui de la possibilité du pardon.

Les philosophes ont commencé par nier rétemitédes peines, et puis ils ont déclamé contre les expiations. En effet, si les gouvernements abolissent la peine de mort, il est évident qu'ils n'ont plus besoin de lettres de grâce.

J'ai remarqué que les mêmes hommes qui attaquent le dogme des peines et des récompenses éternelles, abolissent dans la société politique la peine de mort et la récompense héréditaire de la noblesse. Tout se tient dans la société civile; et il ne se fait pas un changement dans une des deux sociétés qui la composent, qu'il ne se fasse bientôt dans l'autre un changement correspondant.

L'homme est essentiellement faible; mais Dieu est essentiellement bon : donc le pardon est dans la nature de Dieu, comme la passion est dans la nature de l'homme. 3Iais Dieu est essentiellement juste, et toute faute est essentiellement punissable : donc la peine pour la faute commise est dans la nature du Dieu juste, comme elle est dans la nature du délit. Le pardon accordé suppose donc la peine infligée, et le délit effacé suppose la peine accomplie : donc le dogme d'un lieu destiné à accomplir la peine infligée au délit pardonné, est un rapport nécessaire qui dérive de la nature des êtres qui composent la société religieuse, aussi nécessairement que la loi civile qui ordonne qu'un homme banni pour un temps, doit garder son ban avant de rentrer dans sa patrie, dérive de la nature des êtres qui composent la société politique.

Le dogme d'un lieu destiné aux expiations est donc un développement nécessaire de la loi des expiations : donc il est virtuellement, implicitement compris dans l'Évangile, qui établit la loi des expiations. Le fond, dit Spanheim, ministre réformé, est certain; mais la manière et les circonstances ne le sont pas. Aussi le concile de Trente, en établissant la certitude du fait, a formé, selon Bossuet, son décret avec une expression générale; car, dit cet illustre auteur, la nature des peines n'est pas expliquée de la même sorte par les saints Docteurs.

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