LIVRE IV
l'idolâtrie, le sacrifice sera le plus imparfait; c'est-à-dire que le sentiment ou la haine sera la plus forte, l'action par laquelle le sentiment se manifeste, la plus destructive, et le don de l'homme et celui de la propriété, le don de l'homme le plus imparfait et de la propriété la plus imparfaite.
Parcourons les différents âges de la religion, et n'oublions pas que la religion est toujours sociale, parce que l'homme est toujours en société ou naturelle ou politique, en société de production ou en société de conservation.
Dans la religion de la première société, de la société naturelle ou de la famille, dans la religion naturelle, premier âge du monothéisme, telle que nous la connaissons par nos livres sacrés, l'homme social fait à la Divinité le don de lui-même, c'est-à-dire, le don de l'homme et celui de la propriété; mais l'homme est le prêtre et la victime du sacrifice, il est tout, parce qu'il est seul; c'est-à-dire que Thomme extérieur fait à la Divinité le don de l'homme intérieur ou le sacrifice de sa volonté, et qu'il joint à l'offrande de sa propriété ou des prémices de ses troupeaux et de ses moissons, les dispositions d'un cœur soumis et reconnaissant : et la raison seule, indépendamment de l'autorité des livres saints, me fait voir, dans la religion naturelle, la première société religieuse, comme elle me montre, dans la famille, la première société extérieure ou physique.
A cette société religieuse constituée correspond une société religieuse non constituée; au sacrifice de l'amour correspond le sacrifice de la haine. Dans la religion naturelle constituée, l'homme de la famille s'offrait lui-même à la Divinité, en lui sacrifiant sa volonté déréglée; dans la religion naturelle non constituée, Fhomme de la famille s'offre lui-même à ses affreuses divinités, en leur sacrifiant ses propres enfants. Les premiers sacrifices du polythéisme sont les horribles sacrifices offerts à Moloch. «Une aveugle frayeur, ditBossuet, poussait les » pères à immoler leurs enfants, et à les brûler à leurs dieux » au lieu d'encens. Ces sacrifices étaient communs du temps » de Moïse;... et il n'y a point eu d'endroit sur la terre ori
» on n'ait servi de ces tristes et affreuses divinités, dont la ); haine implacable pour le genre humain exigeait de telles » victimes. »
Que le philosophe demande à présent si le polythéisme a précédé le monothéisme, si la haine a précédé l'amour, si le sentiment négatif di précédé le sentiment positif, et si le premier culte de l'épouse devenue mère a été de faire brûler vivant le gage innocent de sa tendresse dans les bras d'airain d'une horrible idole. Le premier sentiment de l'homme fut l'amour; et si, dans l'homme physique, l'amour de soi, s'enflammant à la vue de l'objet qui pouvait le partager et le satisfaire, produisit l'homme; dans l'homme intelligent, l'amour de Dieu, qui ne put être excité que par le bienfait de la création, produisit la connaissance de Dieu.
Dans la première société politique constituée, la société d'Abraham combattant contre des rois voisins, la société religieuse se distingue, pour la première fois, de la société politique. Dans la religion domestique ou de la famille, l'homme était à la fois le prêtre et la victime du sacrifice : dans la religion publique, celle de la société politique, je vois un pontife, je vois l'offrande de la propriété la plus pure, du pain et du vin; mais la société politique, dont Abraham était le chef, ne s'était constituée que pour un moment et pour une circonstance : aussi le prêtre et l'offrande disparaissent sans retour. Cependant Dieu, qui veut apprendre à l'univers que le sacrifice sanglant de l'homme juste entre dans ses desseins de miséricorde sur les nations, demande à ce saint patriarche le sacrifice de son fils : mais ce Dieu, qui a fait avec l'homme une société dont la fin est leur conservation mutuelle, ne peut être honoré par la destruction de l'homme; satisfait de la volonté, il empêche l'acte; h la place du sacrifice de l'homme, il accepte le sacrifice de la propriété; et par là il condamne à la fois les affreux sacrifices de sang humain, et il prépare le peuple qu'il a choisi au sacrifice de l'homme juste.
Dans la société des Hébreux, la religion Judaïque, second