LIVRE I
Dans les aristocraties, (et selon Rousseau lui-même) il n'y eut jamais de véritable démocratie, ou une partie plus ou moins nombreuse de citoyens était exclue des assemblées poli tiques, et des emplois publics. On chercha à distraire leur attention, et à faire oublier à Thomme naturel l'oppression exercée sur l'homme politique; on multiplia les distributions et les spectacles, panem et Circenses. Le peuple se crut riche, parce qu'on lui distribua du blé; heureux, parce qu'on lui donna des spectacles ; libre, parce qu'il eut des esclaves.
J'attribuerais volontiers à cette raison l'introduction de l'esclavage dans les républiques anciennes; et s'il n'eut pas ce motif, il eut du moins cet effet.
En Egypte, il résultait des lois sur les professions, que chaque citoyen était à sa place; en Grèce au contraire, où rien ne fixait l'inconstance naturelle à l'homme et n'occupait son oisiveté, effet et cause de ces gouvernements, il y eut beaucoup d'hommes déplacés, et qui, n'ayant rien à faire, s'occupaient à chanter ce qu'avaient fait les autres, ou à disserter sur ce qu'ils devaient faire. Les poêles et les philosophes pullulèrent dans la Grèce : on crut les poètes des hommes utiles, parce qu'ils amusaient les autres, et les philosophes des hommes vertueux, parce qu'ils discouraient sur la vertu.
Le caractère de la monarchie était : dépendance égale de tous les citoyens de la volonté générale; indépendance égale de tous les citoyens de toutes volontés particulières.
Le caractère de la république fut: nulle dépendance de la volonté générale, puisqu'il n'y eut point de volonté générale; assujétissement à des volontés particulières, puisque les lois ne furent que l'expression de volontés particulières; inégalité d'assujétissement à ces mêmes lois, puisqu'elles permirent aux uns de manifester leur volonté, ou d'exercer leur pouvoir, et rinterdirent aux autres.
dire que !e cœur et l'imagination ne parviennent à l'âge de puberté que chez l'homme policé.
Or il ne peut exister ni liberté ni égalité sociales, là où le citoyen est assujéti à des volontés particulières, et où tous les citoyens ne sont pas également assujétis aux. mêmes volontés.
Il n'y eut donc ni liberté ni égalité dans les républiques.
Rousseau en convient à peu près, lorsqu'il dit : « Ceci sup- » pose que tous les caractères de la volonté générale se trouvent » dans la pluralité : quand ils cessent d'y êlre, quelque parti » que l'on prenne, il n'y a plus de liberté. » Et selon luimême, ces caractères sont si difficiles à déterminer, et les conditions qui les constituent si impossibles à réunir, qu'il est évident q^i'il ne peut exister de liberté dans une république.
La république n'est donc qu'une forme de gouvernement; elle n'est pas une constitution, puisqu'elle n'est point établie sur des lois fondamentales : les lois que ses défenseurs appellent lois fondamentales, ne sont que des lois politiques, qui ne sont pas fondées sur la nature de l'bomme. C'est ce qui va faire le sujet du chapitre suivant.