LIVRE m
mains vivaient, travaillaient et mangeaient avec leurs es- » claves, ils avaient pour eux beaucoup de douceur et d'é- » qui té. » [Esprit des lois.)
Mais lorsqu'il n'y eut plus de pouvoir dans cette société, et que toutes les passions furent déchaînées, l'esclave devint redoutable, parce qu'il avait aussi ses passions, et que la passion de dominer était exaltée par la servitude même. Il fallut suppléer au frein du pouvoir par des lois humaines, et elles furent atroces, insensées, absurdes, comme le législateur. Ecoutez Montesquieu : « On fit le sénatus-consulte Sillanien et » d'autres lois, qui établirent que lorsqu'un maître serait tué, » tous les esclaves qui étaient sous le même toit, ou dans un )) lieu assez près de la maison pour qu'on pût entendre la )) voix d'un homme, seraient sans distinction condamnés à la » mort. Ceux qui, dans ce cas, retiraient un esclave pour le » sauver, étaient punis comme meurtriers. Celui-là même, à » qui son maître aurait ordonné de le tuer, et qui eût obéi, » eût été coupable; celui qui ne l'aurait point empêché de se » tuer lui-même aurait été puni. Si un maître avait été tué » dans un voyage, on faisait mourir ceux qui étaient restés » avec lui, et ceux qui s'étaient enfuis. Toutes ces lois avaient » lieu contre ceux même dont l'innocence était prouvée. »
Je ne connais de lois qui ressemblent à celles-là que les lois révolutionnaires. Non-seulement la loi opprima l'esclave, mais elle permit au maître de l'opprimer; des lois cruelles formèrent des mœurs plus cruelles encore : et l'on se rappelle qu'Auguste, soupant chez Pollion, ne put l'empêcher de faire jeter aux poissons un malheureux esclave qui avait cassé un vase de cristal, et qui implorait l'intercession de l'empereur, qu'en usant ou en abusant de son autorité, pour donner luimême la liberté à l'esclave.
Chez les Germains, peuple barbare, « l'esclave n'a point » d'office dans la maison, parce que les travaux domestiques » sont faits par les femmes et les enfants. » Chaque esclave a sa maison et sa famille. Il paie au maître une certaine quan-
tité de blé, de bétail ou d'étoffe : l'objet de son esclavage ne va pas plus loin : servus hactenus par et. Rarement le maître punit-il son esclave par des coups, par la prison ou par une certaine tâche. « S'il vient à le tuer, ce n'est pas en vertu d'une » loi et comme châtiment, mais dans un premier mouvement, j) et comme il tuerait un ennemi. On ne distingue pas, aux » douceurs de l'éducation, le maître de l'esclave; ils vivent » sur le même sol, au milieu des mêmes troupeaux, jusqu'à » ce que l'âge sépare l'enfant de l'homme libre de celui de » l'esclave, et que sa vertu le fasse reconnaître. »
Ces hommes, que les Romains appelaient esclaves, servi, parce qu'ils n'avaient aucune expression pour désigner cette espèce d'engagement qu'ils ne connaissaient pas, n'étaient précisément que des colons partiaires ; et Tacite le dit expressément.
Les Germains se servaient de leurs esclaves pour la guerre. « Dans la plupart des républiques, dit Montesquieu, on a tou- » jours cherché à abattre le courage des esclaves; le peuple » Germain, sûr de lui-même, cherchait à augmenter l'audace » des siens. »
Ces esclaves, qui cultivaient pour eux-mêmes la propriété de leur maître, et qui combattaient avec lui pour défendre leur propriété commune, sont devenus en Europe les paysans, lorsque la réunion de la religion chrétienne à la société politiaue pour former la société civile, a rendu ce développement nécessaire. Ces terres, que l'esclave travaillait en payant une redevance à son maître, le vassal les a travaillées en payant une redevance à son seigneur. Lors de l'introduction des Germains dans les Gaules, la propriété donnée par le pouvoir ^ç, la socié:é, à titre de bénéfice au viagèreraent, aux chefs particuliers; distribuée par ceux-ci, sous les mêmes conditions, aux soldats qu'ils avaient amenés de Germanie, ou aux Gaulois qui s'étaient rangés sous leurs drapeaux pour échapper à la tyrannie des Romains; cette propriété, dis-je, est devenue fixe et héréditaire sur la tête des chefs et sur celle des soldats. Les