LIVRE m
autre chose que le bon sens appliqué à un plus grand nombre d'objets; mais je demande : Quelle arme que le bon sens pour défendre un peuple contre les Romains? et s'il n'eût été question, dans celte lutte, que de bon sens, qui. en avait plus que les Romains? Les Carthaginois, les Espagnols, les Gaulois et tant d'autres peuples soumis par les Romains, ne manquaient pas de bon sens, et cependant ils subirent le joug. Il faut le dire, les Germains résistèrent par leur constitution, comme les autres peuples furent subjugués avec leur forme de gouvernement, ou par leur forme même de gouvernement. (( Car, dit Tacite, la liberté des Germains est plus forte que » toute la puissance des Parthes; » quipperegno Arsacis, acrior est Germanorum libertas. L'ouvrage de l'homme ne pouvait arrêter les Romains : la puissance Romaine ne devait céder qu'à la puissance de la nature. « tl est extrêmement singulier, » remarque Montesquieu en parlant du démembrement de l'empire Romain par les peuples du Nord, « que les nations les » plus faibles aient été celles qui firent les plus grands éta- » blissements. » On en voit la raison, que cet auteur ne donne pas; et, en général, toutes les fois que, dans ses systèmes, il ne peut pas expliquer un fait, il s'en tire en disant qu'il est singulier, inconcevable. Les Huns, les Arabes ravagèrent; les Germains s'établirent : les premiers n'étaient que des armées commandées par un général, les seconds étaient des sociétés soumises à des rois.
Il ne manquait à la société politique des Germains qu'une religion digne de l'Etre suprême, digne de l'homme, protectrice de la société, fondée sur la connaissance de l'unité de Dieu et de ses perfections. Les Germains trouvent la religion chrétienne répandue avec les Romains et par les Romains, dans tous les pays soumis à leur empire; il se fait un échange entre ces peuples. Le Dieu du cœur et de la pensée remplace chez le Germain les fantômes de l'imagination ; la constitution politique de la nature remplace chez le Gaulois-Romain les institutions politiques de l'homme. Le Germain, en entrant
dans la société religieuse du Romain, voit s'adoucir la férocité de ses passions, et l'oppression absurde ou cruelle de ses dieux. Le Romain, en entrant dans la société politique du Germain, voit cesser les désordres de son gouvernement et la faiblesse anarchique de ses maîtres; désormais ces deux peuples, ces deux sociétés, ne feront plus qu'un peuple, qu'une société. Si les contrées d'où les Germains sont sortis sont encore livrées à leurs superstitions barbares ou insensées, le fondateur de l'Europe, Gharlemagne, y portera, avec la terreur de ses armes, sa religion et ses lois; le christianisme pénètre chez les peuples les plus sauvages et dans les parties les plus reculées de l'Europe; la civilisation marche à sa suite, et vient embellir son ouvrage \ Les nouveaux peuples se placent, s'étendent, se fixent; les vainqueurs se mêlent aux vaincus, les familles s'unissent, les terres se partagent, les territoires se limitent, les sociétés se perfectionnent, la constitution se développe, les nations prennent un caractère, et l'Europe commence.