M. SUBTIL, ALAIN, MADAME MADRÉ. NICETTE. L'ÉVEILLÉ, FINETTE
M. SUBTIL
Ne puis-je savoir, Alain, pourquoi je vous trouve chez madame Madré?
' L'entrée d'Alain est un coup de théâtre qui change la situation de tous les personnajjes, et fait le dénoùment d'une manière naturelle, quoique inattendue. Les meilleurs dénoùnicnts sont ceux qui n'ont besoin que d'un mot pour être amenés, et ce mot es! dit par ?JiceUe, lorsqu'elle appelle : Alain ! Alain !
80 FAVAHT.
FINETTE, à M. Subtil.
Ah! vous voilà, monsieur le tabellion? j'ai couru tout le \illage pour vous trouver. On dit que vous avez à me parler.
M. sunrii,.
Oui vous a dit cela ?
FINETTE
C'est Nicette.
l'éveillé, à Finette.
Pardi, mademoiselle Finette, est-ce que nous jouons aux bai"res? Queu caprice vous prend d'être f.àchec contre moi?
n.NETTE.
Qui vous a dit cela?
l'éveh-lé.
C'est Nicette.
MADAME MADHÉ.
Alain, qu'est-ce qui vous a fait entrer chez nous?
ALAIN
Hé, hë, hé, c'est Nicette !
MADAME MADRÉ
C'est Nicette ! c'est Nicette !... Expliquez-nous ça, morveuse !
NICETTE
Dame! ma mère, vous savez bien que vous m'avez dit comme ça : Petite liUe, que je ne sache pas que vous parliez avec Alain.
MADAME MADRÉ
Eh bien! est-ce ainsi que vous m'obéissez?
NICETTE
Vraiment, oui. Afin que vous ne le sachiez pas, ni personne, j'ai envoyé Finette d'un coté, l'Éveillé de l'autre.
LA CIlEllCllEUSE U'ESPUIT. «I
M. Subtil a bien voulu avoir la bonté de faire le guet, et j'ai fait caclnM' Alain chez nous.
l'éveillé.
Parfi;u('! on v'ià d'une bonne !
M. SUBTU..
Quelle innocente !
FINETTE, lit.
Ah, ah, ah !
MADAME MADRÉ
Il est bien question de rire !
NICETTE, vivemcnl.
Air : Loin que le travail m'épouvante.
tDelaHarodiecl'ATï» )
A présent je ne dois plus feindre :
De vous je n'ai plus rien à craindre ;
Alain m'épousera demain.
Au plaisir mon âme se livre ;
Si je n'avais mon cher Alain,
.Te crois que je ne pourrais vivre.
l'Éveillé.
Comme elle en dégoise !
FINETTE
Qui est-ce qui dirait ça?
MADAME MADRÉ, à Nicetle.
Quel galimatias me faites-vous'? Vous me paraissez bien alerte !
NICETTE
C'est qu'Alain m'a donné de l'esprit ; vous ne me gronderez plus de n'en point avoir.
ALAIN
Oh ! vraiment ! je lui ai donné bian autre chose : voyez, voyez ; je lui ai donné encore votre bouquet et vos rubans :
c'^st mon amoureuse, j'ai bian retenu tout ce qu'eus avais dit.
ViR : Chacun à son tour, liron, lirolte.
Bon effet ça viant de produire :
Oand merci, madame Madré ; Vous avez bian voulu m'instruire, Morgue! je vous en sais bon gré.
.rinstruisons votre fiU' Nirctli', Je li montre à faire l'amoin- :
Chacun à son tour, Liron, lirette,
Chacun à son tour.
M. SUBTIL
Que Jites-vous à cela, madame Madrt'"'.'
MADAME MADRÉ
Vous-même, monsieur Subtil '.'
M. SUBTIL
Je dis que je cbercbais une Agnès, et que je n'en trouve phis. Us sont plus fins que nous, puisqu'ils nous ont attrapés ; ainsi mon avis est qu'on les marie ensemble, pour arrêter les progrès de l'esprit..
MADAME MADRÉ
Aiii : Ne vous laissez jamais cliarnior, Iris, c'est une errour extrême.
Vous penseriez à les unir?
Connaissent-ils le mariafie ?
ALAIN, [/esprit commence à nous venir :
l'en trouvarrons bientôt l'usane.
MADAME MADRÉ
Je ne m'attendais pas à ce qui nous arrive.
M. SUBTIL
Ni moi. Puisqu'il m'est impossible de tioiivi'r ce ipieje
désirais, je vous épouserai, si bon vous semble, madame Madré.
MADAME MADRÉ
Je voulais épouser un nigaud; mais... c'est la même cbose, je vous prends : laissons-les ensemble,
FINETTE, à Nicelto.
Je vous félicite, cousine.
Am : Non, je ne ferai pas ce qu'on veut que je fasse.
De vous voir de Tesprit, je suis fort satisfaite : Alain, le sot Alain, a dégourdi Nicette.
Morïué ! c'est à bon droit que le proverbe dit : Vivent, vivent les sots pour donner de l'esprit !
V'Ià les violons qui viennent nous rejoindre ; parguenne, en l'bonneur de ça, dansons un petit branle, en attendant ([ue tout not' monde soit rassemblé.
VAUDEVILLK.
NICETTE
Partout l'esprit est à la mode ; J'en cherchais, et j'en ai trouvé; S'il est sans art et sans métiiode, C'est qu'il n'est pas fort éprouvé ; Mais s'il était aisé, commode, Il serait bientôt approuvé.
ALAIN
Sans l'esprit la boiiulé nous tente; L'esprit sans la beauté séduit :
L'âme la plus indifférente Cède à l'objet ({ui les nuit; Mais j'aime mieux mon ignorante Qu'une ft-nime d'un grand cspr.l.
8i lAVAliT.
FINETTE
r.liaque esprit a bien son usajfe; . L'cspril fin est un séducteur ; L'esprit savant a pour partage SooKent moins de bien que d'honneur; L'esprit brillant lait grand tapage, Mais l'esprit doux va droit au cœur.
MADAME MAOnÉ.
L'esprit se perd bien avant l'âge ; Le mien est usé pour le coup.
Je croyais faire un mariage Dont je me promettais beaucoup ; Mais je n'ai qu'un vieux en partage, N'est-ce pas là manquer son coup?
l'Éveillé.
D'esprit je n'ai pas fait emplette ; Le mien n'est point entortillé; Je profite du lète-à-tête, Quand je devrais être étrillé ; Car, pourcroqueruue fillette, Il faut nu amant éveillé.
KICETTE.
Ne conservons plus de tristesse.
L'esprit trouvé doit la bannir.
Il est temps que noire erreur cesse.
Au moment qu'on va nous unir ; Le cœur inspire la tendresse L'esprit apprend à s'en servir.
ALAIN
Nicelte, vous voilà contente ;
Je ne le suis pas moins que vous :
Vous cessez donc d'être ignorante.
Ah ! pour rendre mon sort plus doux,
Ne paraissez jamais savante
A tout autre qu'à votre époux.
FINETTE
Plaint esprit nous est inutile.
LA i:iiL'i\(:iii:i:si' u'EsriuT. 80
Nous n'eu trouvons qu'un de cliaruiaulj
Ce n'est point cet esprit habile,
Ni cet autre vif et brillant ; .^.
Non; mais c'est un esprit docile tfÇMK^-.
Qui satisfait le mieux l'amant.
M. SOBTIL.
En amour que sert la science, L'esprit, l'adresse, le babif?
On est dupe de l'ignorance, Malgré l'esprit le plus subtil; Ilélas! j'en fais l'expérience Avec un tendron bien gentil.
l'Éveillé.
J'ai reçu le meilleur en partage, Un esprit du goîit d'à-présent, Éveillé, fait au badinage :
Il plaît, non pas également ; La fille le trouve fort sage, La mère trop entreprenant.
M. SUBTIL
Esprit subtil, voire science Ne garantit point votre cœur 1 Vous aimez avec violence, Mais on se rit de votre ardeur ; Une Agnès sans expérience Trompe en amour un grand docteur,
MADAME MADRÉ
Pouvions-nous former l'espérance D'inspirer encor de l'amour?
Hélas ! fatale confiance !
Non, ce n'était plus notre tour ; Et nous rentrons dins l'ignorance Dont ils vont sortir en ce jour.
LA MÊME, au parterre.
Notre erreur, indulgent parterre, Semblait amuser vos loisirs; Mais si. par un effet contraire.
80 FAVAKT.
^olre esprit nuit à nos désirs, Nous sacrifierons pour vous plairr, Et noire esprit et nos plaisirs.
Voici une anecdote que les annales de nos tliéàtrcs nous ont conservée, et qui peut faire juger de la faveur dont jouil cette pièce à l'époque où elle fut donnée.
« Les principanx vaudevilles de cet ouvrage furent parodiés par un jeune homme bel esprit, qui crut que, pour donner plus de vogue à ses couplets, il devait les rendre très-méchants. Il prit pour objet de ses satires toutes les actrices qui jouaient dans la pièce qu'il parodiait, et les déchira cruellement. Ces pauvres victimes de la licence poétique convoquèrent entre elles une assemblée secrète, pour méditer une vengeance d'éclat. Mademoiselle Brille se mit à la tête du complot; et, dès le lendemain, toutes ses mesures étant prises, elle alla se placer à côté du bel esprit qui se pavanait à l'amphilhéâtre. Elle le comble de politesses, et parle de sa chanson avec les plus grands éloges. « Vous « ne m'avez pas ménagée, dit-elle; mais je suis bonne princesse, j'en- « tends raillerie, et je ne saurais me fâcher quand les choses sont dites « avec autant de fmesse et d'esprit. Il y a de mes compagnes qui font « les bégueules ; je veux les désoler. Il me manque quelques couplets ; « faites-moi l'amitié de venir les écrire dans ma loge. » Le jeune homme la suit après le spectacle, sans se douter du piège. Dès qu'il est entré, toutes les actrices qui l'attendaient, armées de longues poignées de verges, fondent sur lui toutes à la fois, et l'étrillent impitoyablement. L'officier de police, accouru aux cris aigus du patient, eut beaucoup de peine à faire cesser cette sanglante exécution, et beaucoup plus à s'empêcher de rire. Dès que l'auteur fustigé se vit en liberté, sans se donner le temps de se rajuster, il traversa, voile au vent, une foule de monde que cette rumeur avait attirée; il alla, toujours courant, jusque chez lui. accompagné de huées et de brocards, et fut si honteux de son aventure, qu'il partit pour les îles trois jours après. On n'a point eu depuis de ses nouvelles. »
FIN It F. I, A C H E 11 C II F. I' s F, T) ES r l\ I T .