LE MARÉCHAL DE SAXE A MADEMOISELLE DE CUAÎSTILLY
« J'ai reçu, au moment où j'allais partir pour Chambord, la lettre que vous m'avez écrite de Lunéville, ma chère Fémine. Je n'ai point entendu jiarler de Favart. Vous vous pressez toujours trop. 11 doit èlre bion llatté que vous lui sacrifiiez fortune, agrément, gloire, enfin tout ce qui eût fait le bonheur de votre vie, pour le suivre dans un genre de vie que la seule nécessité fait embrasser. Je souhaite qu'il vous en dédommage, et que vous ne sentiez jamais le sacrifice que vous lui faites. J'ai vu hier au soir M. le maréchal de Richelieu, qui était furieux contre vous, parce que M. Rérier lui avait échauffé les oreilles. Je rabats cependant tous les coups qui portent sur vous. Plus ne vous en dirai sur ce qui me regarde : vous n'avez point voulu faire mon bonheur et le vôtre; peut-être ferez-vous votre malheur et celui de Favart. Je ne le souhaite point, mais je le crains.
Adieu.
(( M. DE Saxe. »
Pour bien comprendre le sens odieux de cette lettre, il faut dire ici que, poursuivi de ville en ville, Favart avait été réduit à se cacher dans une cave, où il peignait des éventails pour vivre; tâche qui, continuée longtemps sous des voûtes humides, et à la lueur fatigante de la lampe, épuisa sa santé et altéra pour toujours sa vue. C'était son meilleur ami, le maréchal, qui lui
DE M. ET MADAME FAVART. Tvl
avait ménagé cette affreuse existence, afin d'abaisser la résistance de sa femme. Ployant sous tant de persécutions, madame Favart céda enfin avec résignation ; elle pensa que la vie de son mari valait bien un sacrifice qui ne déshonorerait que celui qui l'exigeait et ne savait pas le mériter. Aussitôt sa captivité s'adoucit ; d'Angers elle passe à Tours, de Tours à Issoudun ; et, quelques mois après, les deux lettres de cachet, dont elle et son mari avaient été frappés, sont révoquées. Elle et lui furent admirables dans leur constance à refuser, après leurs malheurs, tous les genres de réparation offerts par le maréchal. Tous les billets de mille et de douze cents livres qu'il leur envoyait étaient déchirés ou jetés au feu, et pourtant ils avaient à peine de quoi vivre après une longue absence de Paris et du IhéAlre, qui était leur profc>sion. Cette conduite était généreuse; elle devint noble à la mort du maréchal, arrivée à la suite d'une chute de cheval, le 30 novembre 1730. A cette occasion le bon Favart écrivait ces lignes. « Je crois qu'il m'est permis de dire sur la mort de cet illustre homme de guerre ce que le père de notre théâtre disait sur le cardinal de Richelieu :
Qu'on parle bien ou mal du fameux rcaréchal. Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien; Il m'a lait trop de bien pour en dire du mal, 11 m'a lait trop de mal pour en dire du bien.
Tout s'éteint ensuite; plus de haines : tout est dit. Favart et sa délicieuse femme rentrent au théâtre, l'un pour y écrire de petits chefs-d'œuvre, l'autre pour y jouer avec le même succès qu'auparavant. Vingt ans s'écoulent dans cette heureuse union, qui, quoique très-étroite, admet cependant l'abbé de Voisenon, qui devient de la famille; triple amitié, où la bonté, l'indulgence et l'esprit, remplacent les liens du sang.