‹ Œuvres de M. et Mme Favart; leur vieChapitre 67 sur 88 · IL EUT RAISON · texte numérisé non relu

IL EUT RAISON

C'était un homme sensé qu'Azéma ; il ne voulait point se marier, parce qu'il savait qu'on trompe tous les maris, et il se maria. On lui proposa deux partis : l'un était une jeune beauté qu'il aimait, et qui lui eût été fidèle; l'autre t'tait une veuve ipii lui était indifférente, cl (|ui ne l'était pas pour tout le monde : c'est ce qu'on lui fit connaître clairement. Celte dernière fut l'objet de son choix, et il eut raison. Ceci a l'air d'un paradoxe, cela va devenir un«î démonstration. Yrène, mère d'Azéma, se sentant près de sa dernière heure, fit venir son génie de confiance, et lui tint ce discours sensé : « Prenez soin, je vous prie, de l'éducation d'Azéma; appliquez-vous à lui rendre l'esprit juste ; qu'il voie les choses comme elles sont : rien n'est plus difficile. Il est jeune, qu'il ait les erreurs de son âge, pour en sentir le faux ; qu'il fréquente les femmes, qu'il ne soit

pas méchant ; on doit so former l'esprit awc leurs agréments, excuser leurs défauts, et profiter do leurs faiblesses. Lorsqu'il aura vu le monde et qu'il en sera dégoûté, qu'il finisse par se marier, afin d'avoir une maison qui soit l'asile d'une compagnie choisie. Le bonheur d'un jeune homme, c'est d'être toujours avec les autres ; le bonheur d'un homme raisonnable, c'est d'être souvent avec soimême. Il est bien plus doux de recevoir ses amis que d'aller voir ses connaissances : l'amitié estla volupté de l'âge mûr. »

Yrène expira après avoir dit tant do belles choses : elle n'avait rien de mieux à faire. Il y aurait une grande mortalité si l'on cessait de vivre lorsqu'on n'a plus rien à dire.

Le génie attendit qu'Âzéma eût quinze ans, et lui parla ainsi : « On m'a recommandé de vous rendre prudent ; pour le devenir il faut faire des sottises : vous ne croiriez peut-être pas que pour cela on a quelquefois besoin de conseils; je présinue ce})endant que vous pourriez vous en passer. Je vous laisse jusqu'à ce que vous ne sachiez plus quel parti prendre : je ne vous abandonne pas pour longtemps. )) Azéma se confondit en remercîments fort plats, fort mal tournés. « .le ne vous ai pas recommandé, interrompit le génie, de dire des sottises, mais d'en faire. Agissez toujours, et, toutes les fois que vous voudrez parler, ayez l'attention de vous taire. »

Apiès ces mots il dis[»arut. Azéina, livré à lui-même, voulut se donner l'air de réfléchir aux fautes qu'il commettrait par préférence : on ne peut les choisir qu'en les connaissant, et ce sont de ces connaissances ([ui ne s'acquièrent qu'en chemin faisant. D'ailleurs un jeune homme avantageux ne fait de sottises <iu'en cherchant à s'en garantir. Il avait une présonq)tion qui promettait beaucoup : un air capable est presque toujours réti(iuette du contraire. Son début fut brillant. Il était d'une ancienne noblesse,

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sans pouvoir copondantdire : Un homnio de ma maison. 11 ne distingua pas cette nuance ; il dédaigna les vertus simples et obscures d'un bon gentilhomme, et préf(»ra les vices éclatants dun grand seigneur. Il eut un équipage de chiens courants, grand nombre de chevaux, plusieurs carrosses, des coureurs, trois cuisiniers, beaucoup de maîtresses et point d'amis. Il passait sa vie à tâcher de s'amuser; mais ses occupations n'étaient que le résultat de son désœuvrement.

Le fonds de son bien s'évanouit en peu de temps. Il éprouva qu'un, homme de condition, né riche, ne fait j.nmais qu'un homme de qualité fort pauvie : il se trouva ruiné sans avoir seulement effleuré le plaisir, et vit trop tard que le bonheur s'obtient et ne s'achète pas.

Pressé par ses créanciers, trompé par ses maîtresses, délaissé par ses parasites, il s'écria : « 0 désespoir ! je ne sais plus que faire. » Il entendit une voix aérienne qui prononça ces mots : « Gagnez bien des fontanges. » — Voilà une jolie ressource ! dit Azéma ; je n'aurais pas cru que pour rétablir mes aff.iires il fallût m'adresser à mademoiselle Duchapt. L'absurdité de ce conseil le plongea dans la rêverie. Il marcha longtemps sans s'en apercevoir : la nuit le surprit, il se trouva dans un bois. Il suivit une route, cette route le conduisit à un palais. Il se présenta à la grille ; elle était gardée par un Suisse qui avait un baudrier tout garni de pompons ; et, quoique Suisse, il portait sous ce baudrier une crevée de fontanges. Cet ajustement en imposa à Azénia. «Monsieur, lui dit-il, j'ai sans doute l'honneur de parler au Génie du siècle? — Mon ami, lui repartit le Suisse, vous ne \ ous connaissez pas en génies : j'appartiens à la fée aux Fontaines... — Ah ! voilà ma femme ! reprit vivement Azéma. — Il s'agit de savoir si vous serez son homme, reprit froidement le Suisse : je vais vous re-

mettre entre les mains de son écuyer. » L'écuyer le regarda sans dire un mot, l'examina très-sérieusement, et ne proféra que ces paroles : « Il faut voir : prenons Taune de madame. » Il alla chercher une grande canne, mesura Azéma, et dit d'un ton de protection : « Cela se peut. » Alors il le quitta, revint un instant après, introduisit Azéma dans un appartement superbe, et l'y laissa en lui répétant : « Gagnez bien des fontanges.» Il fut un bon quart d'heure sans croire qu'il fût avec quelqu'un. Il entendit une voix grêle qui criait du fond d'un grand lit : « Rouscha ! Rouscha ! » Cette Rouscha parut en disant : « Que plaît-il à madame ? — Cet étranger, répondit la fée... Tirez mes rideaux... Eh! mais vraiment, poursuivit-elle, ce jeune homme est assez bien ! Retirez-vous, Rouscha, j'ai des conseils à lui donner. »

Rouscha se retira, en disant à Azéma "? « Gagnez bien des fontanges. » Azéma, en voyant la fée à son séant, fut pénétré de respect, et demeura immobile. « Jeune homme, approchez-vous donc, dit la fée. » Le jeune homme recula. « Qu'est-ce que c'est donc, continua la fée, que ce petit garçon-là, qui est timide, et qui ne fait point de cas de rubans .' » En achevant cette phrase, elle étala aux yeux d'Azt'ma un couvre-pied brodé de fontanges qui étaient faites de diamants. « Ah ! madame, s'écria-t-il, le beau couvre- |,iP(l i — Est-il de votre goût'? dit la fée, pensez-vous qu'il vous tiendrait chaud? Je ne demande pas mieux que de vous le céder, mais vous ne pouvez l'avoir qu'en détail ; j'en détacherai' une fontange à chaque trait d'esprit de votre part. — Comment! reprit vivement Azéma, il ne faut que cela i je vais vous enlever toutes vos fontanges. — Je puis vous assurer, repartit la fée, qtie je ne les regretterai pas: il est vrai, poursuivit-elle, que je suis difficile. »

On servit le souper à côté du lit de la fée. Azéma se tua

pour avoir de l'esprit : épigrammes, jeux de mots, méchancetés, choses libres, anecdotes, rien ne fut oublié, et rien ne prit ; il avança même que Nicomède éVàït une tragédie héroï-comi(|ue, sans que la fée se mît en devoir de lui donner la plus petite fontange ; elle mangeait beaucoup et nt* disait pas un mot. Elle lit desservir, et dit à Azéma : « Mon cher enfant, est-ce là ce qu'on appelle de l'esprit dans le monde? — Oui, madame, répondit Âzéma. — Eh bien ! reprit la fée, mes fontanges ne seront pas pour vous. » Azéma lui proposa de les jouer au trictrac : la fée y consentit. Il joua d'un si grand bonheur, qu'il en gagna beaucoup rapidement, tant il est vrai qu'on fait plutôt fortune par le jeu que par l'esprit. Mais tout à coup la chance tourna : il allait tout reperdre. La fée en eut pitié, et lui dit : « Demeurons-en là ; j'attends ce soir quelqu'un dont le bonheur est moins rapide, mais plus soutenu. Croyez-moi, quittez le palais, tirez bon parti de vos fontanges, et ne les perdez pas surtout comme vous les avez gagnées. »

Azéma profita de l'avis, vendit ses pierreries, retira ses terres, et se mit en bonne compagnie. On a beau la tourner en ridicule, ce n'est que là qu'on apprend à penser. Il eut même le bonheur d'y devenir amoureux d'une femme raisonnable. Dès cet instant il abjura tous les faux airs ; il tacha de mettre à leur place des perfections. Il vit que pour triompher d'elle il fallait l'attendrir, et non pas la séduire : l'un est plus difficile que l'autre. Une femme sensée est toujours en garde contre la séduction, il n'y a que l'estime dont elle ne se défie pas ; elle s'abandonne au charme de son impression sans en prévoir les conséquences, et souvent se livre à l'amour en croyant ne suivre que la raison.

Voilà ce qui fait les vraies passions. La volupté naît du principe qui les a fait naître, et le plaisir de voir qu'on ne s'est point trompé garantit toujours leur durée.

Azéma, dans son ivresse, désirait que Thymon l'unît à un objet si estimable ; mais il eut assez de sentiment pour n'en rien faire. On ne doit point songer au mariage par respect pour l'amour ; l'autorité de l'un découvre trop les mystères de l'autre. Sa maîtresse en était si persuadée, qu'elle fut la première un jour à lui proposer plusieurs partis ; elle lui lit envisager qu'à un certain âge il est de la décence de se marier, pourvu que l'on ne soit point amoureux de sa femme. Il était sensé, mais il était peureux. Effrayé de l'ennui qui assiège un vieux garçon et des dangers que court un vieux mari, il s'écria : « 0 mon Génie tutélafre m'abandonnez-vous? » Le Génie parut, et lui dit : « Que me veux-tu? — Memarierai-je? reprit Azéma. — Sansdoute, répondit le Génie. — Oui; mais, poursuivit l'autre en tremblant, serai-je... — Suis-moi, interrompit le Génie; je vais voir si tu sais prendre ton parti. » Dans l'instant il le transporta dans un palais rempli des plus jolies femmes.

La vivacité de leur esprit augmentait encore celle de leur beauté; elles ne parlaient point d'amour en soupirant, elles ne prononçaient son nom qu'en riant. La gaieté était toujours occupée à recevoir des iTeurs de leurs mains, pour en former les cbaînes de leurs amants. Quoique mariées, elles avaient l'air content; mais les maris n'avaient pas le môme uniforme ; ils faisaient aller la maison, et n'y paraissaient point ; on priait en leur nom, mais on n'y jouait point ; et, lorsque par basard ils voulaient se mettre de quelque souper, ils y faisaient la figure la plus triste ; ils étaient environnés de ris, et paraissaient toujours avoir envie de pleurer. Us ressemblaient à ces escla\es cbinois qui portent des timbales sur leurs épaules, et sur lesquelles on bat la marcbe du plaisir sans les y faire participer. Azéma trouva ce lieu fort amusant ; il y eut même une coquette qui l'aurait épousé pour en faire un représentant. 11 de-

manda du temps et consulta le Génie. «Je vois ce que vous craignez, lui dit son protecteur, et je dois vous rassurer en vous apprenant que c'est ici le séjour de rinfidélité ; les amants y sont en titre, et n'y sont jamais en charge ; les femmes y sont sages avec l'apparence du dérangement, et les maris n'y ont que l'air de la sottise. — C'est donc le pays des Dupes? reprit Azéma. — C'est son vrai nom, reprit le Génie : visitons-en un autre. » Il le conduisit dans une ville voisine, et le présenta dans une maison où il se rassemblait des gens aimables, qui prévenaient ceux qu'ils ne connaissaient pas, et qui n'aimaient que ceux qu'ils estimaient. Un esprit liant, des mœurs douces, une âme simple et sensible, caractérisaient la maîtresse de cette maison. Elle était amoureuse sans cesser un seul instant d'être décente et honnête, polie avec ses connaissances, gaie avec s.i société; pleine de confiance, d'égards et d'attentions pour son mari, elle le consultait moins par besoin que par respect pour elle-même; elle avait soin de n'inviter que des gens qui lui convinssent autant qu'à elle ; elle voulait qu'il fût sûr, quand il lui prenait envie de rentrer chez lui, d'y être fêté comme un ami aimable qui arrive sans qu'on s'en soit flatté.

Elle était persuadée, avec raison, que le peu de cas qu'on fait d'un mari n'est jamais qu'aux dépens de sa femme, et qu'on ne doit sa considération qu'à celui de qui l'on tient son état. Azéma fut enchanté du ton qui régnait dans cette maison : il y fit connaissance avec une veuve qu'il estima, sans aucun sentiment plus tendre.

Le Génie le mena dans plusieurs autres sociétés dont la première étaitl'image. «ie suis bien sûr, ditAzéma, que, de toutes ces femmes-là, il n'y en a [las une qui ne soit fidèle à son mari. — Vous vous trompez, répliqua le Génie, il n'y en a pas une seule qui n'ait son affaire arrangée ; il est aisé de rendre un amant heureux sans que cela prenne sur

no MADAME FAVART.

le bonheur d'un époux : il ne s'agit que de respecter l'opinion. Une femme étourdie fait plus de tort à son mari qu'une femme sensée et tendre. ))

Âzéma tomba dans la méditation, s'en tira comme d'un profond sommeil, et parla ainsi : « Et vous dites, monsieur, qu'il faut absolument me marier? -^ Oui , sans doute, répondit le Génie ; le garçon le plus aimable, quand il est vieux, doit songer à s'amuser et à se garantir d'être incommode ; en prenant une femme, il remplit ces deux objets; à un certain âge on ne peut plus joindre le plaisir, mais il y a toujours des moyens sûrs de l'attirer chez soi ; l'homme qui a été le plus recherché dans sa jeunesse ne vit qu'un certain temps sur sa réputation; on le supporte, mais il attriste ; la gaieté des autres se trouve enveloppée dans ses infirmités. Si au contraire il tient une bonne maison, on se fait un devoir d'aller lui rendre des respects ; et sa femme, lorsqu'elle est aimable, dfnicnt un voile couleur de rose qui couvre sa caducité.

— Me voilà déterminé! s'écria Azéma ; je veux me marier, et je vais peut-être vous étonner. Si j'épouse cette cotjuette ({ue j'ai trouvée dans le palais des Dupes, elle me >era fidèle, maison n'en croira rien, et pour lors l'on m'accablera de brocards : souvent un mari passe pour une bête, moins parce qu'il manque d'esprit que parce (p^i'il joue le rnle d'un sot. Si je m'unis à cette veuve que j'ai connue ici, elle aura un amant, je l'avoue ; mais cet amant sera'un galant homme qui sera digne d'être mon ami ; il aura des égards pour moi, et j'en tirerai peut-être un meilleur parti que ma femme mêm(\ »

Tel fut le raisonnement d'Azéma. En conséquence il se proposa à la veuve,, fut accepté et épousa. Il eut raison.

IL EUT TOKT.

Eh! qu'est-ce qui ne l'a pas? On n'est, dans le monde, environné que de torts; ils sont nécessaires, et sont les fondements de la société : ils rendent l'esprit liant, ils abaissent l'aniour-propre. Quelqu'un qui aurait toujours raison serait insupportable : on doit pardonner tous les torts, excepté celui d'être ennuyeux ; celui-là est irréparable. Lorsque l'on ennuie les autres, il faut rester chez soi tout .seul ; mais ceci est étranger à mon sujet.

Passons à l'histoire de Mondor : c'était un jeune homme malheureusement né ; il avait l'esprit juste, le cœur tendre et l'àme douce ; voilà trois grands torts qui en produiront bien d'autres.

En entrant dans le monde, il s'appliqua principalement à tâcher d'avoir toujours raison. On va voir comme cela lui H'ussit. 11 fit connaissance avec un homme de la cour : la femme lui trouva l'esprit juste , parce qu'il avait une jolie ligure ; le mari lui trouva l'esprit faux, parce qu'il n'était jamais de son avis.

La femme fit beaucoup d'avances à la justesse de son esprit; mais, comme il n'en était point amoureux, il ne s'en aperçut point. Le mari le pria d'examiner un traité

sur la guerre, qu'il avait composé, à ce qu'il prétendait. Mondor, après l'avoir lu, lui dit tout naturellement qu'en examinant son ouvrage il avait jngé qu'il serait un fort bon négociateur pour un traité de paix.

Dans cette circonstance, un régiment vint à vaquer. Un petit marquis avorté trouva l'auteur de cour un génie transcendant, et traita sa femme comme si elle eût été jolie. 11 eut le régiment; le manjuis fut colonel. Mondor ne fut qu'un homme vrai ; il eut tort.

Cette aventure le rebuta ; il perdit toutes vues de fortune, vint à Paris vivre en particulier, et forma le projet de s'y faire des amis. Ah î bon Dieu, comme il eut tort ! Il crut en trouver un dans la personne du jeune Alcipe. Alcipe était aimable, avait le maintien décent et les propos d'un homme essentiel.

Un jour, il aborda Mondor avec un air affligé. Aussiti'tt Mondor s'affligea ( car il n'y a point de plus sottes gens que les gens d'esprit qui ont le cœur bon ). Alcipe lui dit qu'il avait perdu cent louis sur sa parole; Mondor les lui prêta sans vouloir de billet: il crut par là s'être ac(piis un anii : il eut tort, il ne le revit plus.

Il donna dans les gens de lettres ; ils le jugèrent capable d'examiner leurs pièces : ils obtinrent audience de lui plus aisément que du public. Il y en eut un en qui Mondor crut reconnaître du talent ; il lui sembla digne de la plus grande sévérité : il lut son ouvrage avec attention ; c'était une comédie. Il retrancha des détails superflus, exigea plus de fond, demanda à l'auteur de mieux enchaîner ses scènes, de les faire naître l'une de l'autre, de mettre toujours les acteurs en situation, de prendre bien plus garde à la justesse du dialogue qu'au faux brillant de l'esprit, de soutenir ses caractères, de les nuancer finement, sans trop les contraster. Il lui fit remarquer que les pa-

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(juets de vers jettent presque toujours du froid sur Taciion. Voilà les conseils qu'il donna à l'auteur : il corrigea sa pièce en conséquence. Il éprouva que Mondor l'avait mal conseillé ; les comédiens ne trouvèrent pas qu'elle fut jouable.

Cela le dégoûta de donner d(»s avis. Le même auteui', <|ui aurait dû se dégoûter de faire des pièces , en composa une autre, qui n'était qu'un amas de scènes informes et décousues. Mondor n'osa pas lui conseiller de ne la point donner; il eut tort. La pièce fut sifflée; cela le jeta dans la perplexité: s'il donnait des conseils, il avait tort ; s'il n'en donnait pas, il avait tort encore.

Il renonça au commerce des beaux esprits, et se lia avec des savants; il les trouva presque aussi tristes que des gens qui veulent être plaisants. Ils ne voulaient parler que lorsqu'ils avaient quelque chose à dire ; ils se taisaient souvent. Mondor s'impatienta, et ne parut qu'un étourdi. Il fit connaissance avec des femmes à prétention; autre méprise : il se crut dans un climat plus voisin du soleil : c'était le pays des éclairs, où presque toujours les fruits sont brûlés avant que d'être mûrs. Il remarqua que la plupart de ces femmes n'avaient qu'une idée, qu'elles subdivisaient en petites pensées abstraites et luisantes : il s'aperçut que tout leur art n'était que de hacher l'esprit ; il connut le tort qu'il avait eu de rechercher leur société. Il voulut y raisonner, il panit gauche: il voulut y briller, il parut lourd; en un mot, il déplut, quoiqu'il sût fort bien ses auteurs latins, et sentit qu'on ne pouvait pas dire à un Jeune homme : « Voulez-vous réussir auprès des femmes : lisez Cicéron. »

Mondor était l'homme du monde le plus raisonnable, et ne savait quel parti prendre pour avoir raison. Il éprouva que, dans le monde, les torts viennent bien moins de pren-

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dre un mauvais parti que d'en prendre un bon maladroitement.

Il avait voulu être courtisan,- il s'était cassé le cou; il avait cherché à se faire des amis, il en avait été la dupe ; il avait vu de beaux esprits, il s'en était lassé ; des savants, il s'y était ennuyé; des femmes, il avait été ennuyeux. Il entendit vanter le bonheur de deux personnes qui s'aiment véritablement; il crut que le parti le plus sensé était d'être amoureux : il en forma le projet ; c'était précisément le moyen de ne pas le devenir. Il examinait toutes les femmes; il mettait dans la balance les agréments et les talents de chacune, afin de se déterminer pour celle qui aurait une perfection de plus. Il croyait que l'amour est un dit'u avec lequel on peut marchander.

Il eut beau faire cette revue, il eut beau s'efforcer d'être amoureux, cela fut inutile ; mais un jour, sans y penser, il le devint de la personne la plus laide et la plus capricieuse : il se remercia de son choix; il vit cependant bien qu'elle n'était pas belle ; il s'en applaudissait ; il se flattait de n'avoir point de rivaux : il avait tort. Il ignorait (jue les femmes les plus laides sont les plus coipiettes. Il n'y a point de minauderie, point de regard, point de petit discours qui n'ait son intention ; elles so donnent autant de soin pour faire valoir leur figure qu'on en prend ordinairement pour faire rapporter une mauvaise terre. Cela leur réussit; les avances <[u'elles font ilattent l'orgueil, et la vanité d'un homme efface presque toujours la laideur d'une femme.

Mondor en fit la triste expérience ; il s(> trouva environné de concurrents; il en fut inquiet: il eut tort; cela le conduisit à un plus grand tort, ce fut de se mjirier. Il traita sa femme avec tous les égards possibles : il eut tort. Elle prit sa douceur pour faiblesse de caractère , et le maîtrisa rudement. Il voulut se brouiller : il eut tort, cela lui mé-

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nagea le tort de se raccommoder. Dans les raccommodements, il eut deux enfants, c'est-à-dire deux torts : il devint veuf : il eut raison; mais il en fit un tort : il fut si affligé, qu'il se retira dans ses terres.

Il trouva dans le pays un homme riche, mais qui vivait avec hauteur; il ne voyait aucun de ses voisins; il jugea qu'il avait tort; il eut autant d'affahilité que l'autre en avait peu : il eut grand tort. Sa maison devint le réceptacle de gentillâtres qui l'accahlèrent sans relâche. Il envia le sort de son voisin, et s'aperçut trop tard que le malheur d'être obsédé est bien plus fâcheux que le tort d'être craint. On lui fit un procès pour des droits de terre ; il aima mieux céder une partie de ce qu'on lui demandait injustement que de plaider ; il se comporta en honnête homme, donna à dîner à sa partie adverse, et fit un accommodement désavantageux : il eut tort. Un si bon procédé se répandit dans la province ; tous ses petits voisins voulurent profiter de sa facilité, et réclamèrent, sans aucun titre, quelque droit chimérique; il eut vingt procès, pour en avoir voulu t'viter un;, cela le lévolta, il vendit sa terre : il eut tort. Il ne sut que faire de ses fonds; on lui conseilla de les placer sur le concert d'une grande ville voisine, qui était très -accrédité. Le directeur était un joli homme qui s't'tait fait avocat pour apprendre à se connaître en musique. Mondor lui confia son argent : il eut tort. Le concert fit banqueroute au bout d'un an, malgré la gentillesse de monsieur l'avocat. Cet événement ruina Mondor. Il sentit le néant des choses d'ici-bas; il voulut devenir néant luimême ; il se fit moine, et mourut d'ennui : voilà son dernier tort.

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