SUR LES QUERELLES LITTÉRAIRES
1760, 1" mars.
Un enfant de cinq ans fait l'admiration de Paris par ses connaissances prématurées : on l'a présenté à rAcadémie des sciences ; il a été interrogé sur la g(''ographie, l'histoire, la géométrie, etc. Il a répondu, sans être pn'paré, avec une justesse qui a frappé d'étonnement. Monseigneur l'archevêque l'a voulu voir, et lui a fait d'abord cette question : Dites-moi où est Dieu, et je vous donnerai une pomme. Monseigneur, a répondu l'enfant, je vous en donnerai cent si vous pouvez me dire où il n'est pas. Que ne doit-on pas espérer d'une tête si bien organisée dès l'âge le plus tendre? Mais malheureusement le physique influe sur nous comme sur les végétaux. Les fruits précoces ne sont point de garde ; entre plusieurs exemples, on peut citer celui d'IIermogène : à quinze ans, c'était un prodige d'éloquence et d'étude ; il ne savait plus rien à vingtquatre ; et, selon Yollateranus, dans son Antliropoloçiic, le sophiste Ântigonus disait : « llcrinogenes in pucrlùa se- « nex, in senectute puer. »
Paris n'est occupé maintenant que de querelles littéraires ; il suffit de se distinguer dans la carrière des sciences et des arts pour être en butte aux traits de la critique, de la satire même la plus envenimée. Les personnes les plus respectables par leurs talents et par leurs mœurs sont
les premiers objets de cet acharnement. Je ne sais si la littérature y gagne, mais à coup sûr les auteurs de libelles et les faiseurs de fouilles périodiques en profitent : c'est assez pour eux. M. Palissot, auteur de la comédie des Philosophes, que Ton vient de donner au Théâtre-Français, a traduit sur la scène MM. Diderot, d'Alembert, Rousseau, et tous les auteurs de VEncijcIopédie; il renouvelle à leur égard la licence de Tancienne comédie grecque. Il ne s'est point contenté de les désigner par leurs ouvrages ; il les personnifie eux-mêmes; c'est peu de les couvrir de ridicules, il s'efforce de les rendre odieux. L'extrait suivant fera connaître jusqu'à quel excès il porte l'abus de la critique. Cet extrait est de M. Lemière, auteur iïlhjpermnestre. Je n'y change rien; je ne fais qu'y ajouter des notes marginales.