M. NARQUOIS, NICETTE
NICETTE, continue en abordant M. Narquois. Monsieur, dites-moi comme Je dois l'aire pour m'en pourvoir.
M. NARQUOIS
Il faut savoir...
NICETTE
Daignez, non pas pour grosse somme.
LA CHERCHEUSE U'ESIMUT. 45
M'en faire avoir, Si vous en avez le pouvoir. M. NARQUOIS.
Explique/, donc la chose.
NICETTE
Excusez-moi, si j'ose...
M. NARQUOIS
Expliquez donc la chose.
NICETTE
C'est...
M. NARQUOIS
Elle hésite, elle rougit.
NICETTE
C'est qu'il s'agit. .
C'est que je voudrais une chose...
M. NARQUOIS
De quoi?
NICETTE
D'esprit.
Voulez-vous m'en ftiire crédit?
M. NARQUOIS, riant.
Ah, ah !
NICETTE
On dit com' ça, monsieur Narquois, que vous êtes bien savant ; et que vous avez été obligé de quitter Paris parce que vous aviez trop d'esprit ?
H. NARQUOIS
C'est la vérité, ma fille.
NICETTE
Je ne puis donc mieux m'adresser pour en avoir.
M. NARQUOIS
Air : Je veux garder ma liberté.
Cela ne s'acquiert qu'à grands frais, Ali ! monsieur, quel dommage !
Je n'ai pas de grands moyens ; mais, Rn attendant davantage, Prenez mon anneau.
M. NARQUOIS
Gardez ce joyau ; Je n'en puis faire usage.
J'agis sans intérêt, mon enfant ; mais de quelle espèce d'esprit voulez-vous? car il y en a de plusieurs sortes.
NICETTE
Dame ! je veux du meilleur.
M. NARQUOIS
De cet esprit chef-d'œuvre de l'art, brillante par l'imagination, et rectifié par le bon sens?
NICETTE
Je ne connais pas ces gens-là.
M. NARQUOIS
Air : Conûteor.
On peut définir cet esprit.
Saillie aimable et raisonnée ;
Ou, comme un de nos auteurs dit.
C'est la raison assaisonnée.
Mon enfant, vous comprenez bien ?
Comme si vous ne disiez rien '.
M. NARQUOIS
L'esprit que vous me demandez est une chose bien rare !
* La raison peut quelquefois s'exprimer en saillies, et c'est ce que l'auteur a voulu dire ; mais c'est précisément quand elle est en saillies, qu'elle n'est pas en raisonnements, et saillie raisonnée offre deux mots incohérents (L\ H.) — La Harpe oublie que M. Narquois n'est homme d'esprit que relativement à Nicette, et que l'auteur le l'ait parler comme un savant de village. Aussi Nicetle lui répond-elle, quand il lui ilemande si elle le comprend : C'e^t comme si vous ne di^ie-. rien.
LA CHKRCHEUSE D'ESPRIT. 47
WICETTE.
Comment avez-vous trouvé le vôtre ?
M. NARQUOIS
En feuilletant de bons livres.
NICETTE
C'est donc pour feuilleter des livres que ma mère s'enferme dans le cabinet de M. lé bailli?
M. NARQUOIS
Cela peut être.
NICETTE
Prêtez-moi celui que vous tenez.
M. NARQUOIS
Pourquoi faire?
NICETTE
Pour le feuilleter, afin de trouver tout d'un coup de l'esprit comme vous.
H. NARQUOIS
Ah, ah ! L'esprit ne se trouve pas si promptement. Le inien est le fruit d'une longue étude ; j'ai commencé par les humanités.
NICETTE
Je suis déjà fort humaine.
M. NARQUOIS
Ensuite, j'ai étudié la rhétorique, la philosophie, le droit.
NICETTE
Et ma mère a-t-elle aussi étudié tout cela T
M. NARQUOIS
Non, vraiment.
NICl^TTE.
Air : Suivons l'amour ; c'est lui qui nous m^ne. Oh ! bien, tenez, c'est trop de mystère? Monsieur Narcjuois, donnez-moi plutôt
Du même esprit dont se sert ma mère ; Car c'est, je crois, de celui qu'il me faut.
M. NARQUOIS
C'est-à-{lire que vous me demandez de l'esprit naturel.
NICETTE
Naturel, soit.
M. NARQUOIS
Oh, oh ! celui-là est un présent de la nature, que l'éducation ne saurait donner.
NICETTE
Comment?
M. NARQUOIS
Air : G riguingué, ô Ion lan la!
On peut fort bien le cultiver, Mais non pas en faire trouver.
NICETTE
Vous me voulez faire endêver.
M. NARQUOIS
Ma fille, en cette conjoncture, L'art ne peut rien sans la nature.
NICETTE
Est-ce que vous n'avez pas de cet esprit-là, vous?
M. NARQUOIS
J'en ai, mais...
NICETTE
Mais vous ne voulez pas m'en donner. C'est bien vilain
Ain : Tu n'as pas le pouvoir.
En vous j'ai mis tout mon espoir.
M. NARQUOIS
J'aurais beau le vouloir : [bis.) Hélas! malgré tout mon savoir, Je n'ai pas ce pouvoir. (61.».) (Il sort.)
LA CIIEUCIIEUSE D'ESIMUT. 49