X SUR M. J. CHÉNIER
du tems , et qu'elle perd en mémoire ce qu elle gagne en imagination. Rien de plus imaginaire en effet que l'incident qu'elle mêle ici à un fait dont elle peut n'avoir pas conservé un exact souvenir, puisque, après tout, il appartient à une époque déjà reculée , et à laquelle le narrateur n'était plus de la première jeunesse.
Si madame de Genlis, qui sentira sans doute qu'il est de son devoir de se rétracter, désirait s'éclairer quant à ce fait, qu'elle consulte les journaux du tems, y compris ceux qui combattaient avec le plus de fureur le parti que défendait Chénier; qu'elle consulte aussi les nombreuses éditions qui ont été données de Charles IX.
Ce n'est pas, au reste, la seule occasion dans laquelle cette dame se soit trompée relativement à Chénier. Persuadé qu'elle me saura gré de lui signaler ses autres erreurs , je le ferai , mais dans l'ordre où se présenteront les faits auxquels ces erreurs se rattachent.
Après Charles IX ^ Chénier donna successivement Calas, Henri P^III , Fénélon , et Caïus Gracchus, pièces de genres différens, mais désignées toutes par le nom de tragédie.
A ne considérer que la condition des personnages, Calas ne serait qu'un drame j à ne considérer que le fait qui s'y développe et la catastrophe qui le dénoue , c'est une véritable tragédie. Rempli de scènes pathétiques et touchantes, il est écrit avec une rare élégance ; mais peut-être serait-on fondé à s'étonner que Chénier ait prêté un langage si recherché à des individus qui appartiennent à la classe du peuple. Cela peut avoir nui au succès de cette pièce, si recommandable dail-
A L'EDITEUR. xi
leurs. Il est peu d'ouvrages qui portent un caractère plus éminemment philosophique et plus éminemment philantropique.
La tragédie de Henri VIII nobûnt pas non plus le succès de Charles IX; elle ne flattait pas autant la passion du jour. Je n'en regarde pas moins cette pièce comme supérieure à l'autre de heaucoup 5 et je ne doute pas de la profonde sensation qu'elle produira, quand il sera permis de la représenter de nouveau.
Si l'effervescence révolutionnaire contribua au succès de quelques-unes des pièces de Chénier, ce n'est pas à celui de Fénélon, qui fut donné en 1793. Rien n'est plus en opposition avec les passions véhémentes et despotiques dont était agité le parti à qui restait la victoire que l'esprit d'indulgence et de charité dont est animée cette tragédie: elle amollissait les âmes les plus dures; elle adoucissait les cœurs les plus féroces ; mais l'impression durait peu. Au sortir du théâtre, la majeure partie des spectateurs, rappelée dans les assemblées tumultueuses dont la capitale était remplie , allait s'y réconcilier avec les sentimens les plus opposés à ceux qu'elle avait applaudis avec enthousiasme.
C'est dans Fénélon qu'on voit clairement vers quel but Chénier s'était flatté de pouvoir diriger la révolution, et à quel terme il pensait qu'elle devait s'arrêter.
Illusion ! Au fanatisme religieux en avait succédé un autre, non moins intolérant, non moins sanguinaire. Après une longue série de représentations, Fénélon ^ accusé de tendre à énerver l'énergie républicaine , fut exilé de la scène pour n'y revenir que lorsque la na-