XII SUR M. J. CHÉNIER
tion aurait été ramenée, par le malheur, à la pratique des douces vertus dont un gouvernement féroce redoutait jusqu'au simulacre.
La tragédie de Caïus Gracchus elle-même déplut à ces forcenés , quoiqu'elle respire dans toutes ses parties l'esprit démocratique dont était alors transportée la législature. L'humanité, il est vrai, n'y était pas outragée.
Passionné pour les mœurs répuhhcaines , Chénier tendait de tous ses efforts à les substituer en France aux mœurs monarchiques ; mais il n'était pas de ceux qui voulaient qu'on décimât la société pour la revivifier, et que, pour le faire croître, on arrosât avec du sang l'arbre de la Liberté. Des lois et non du sanif! avaitil fait dire à son tribun. Ce svdilime élan lui fut imputé à crime. Un des bourreaux qui régnaient alors, interrompant l'acteur au moment où il prononçait cet hémistiche , osa ordonner qu'on intervertît l'ordre de ce#* paroles , et que d'un principe de philantropie et d'organisation sociale on fît une maxime de meurtre et d'anarchie: du sang et non des lois! s'écria- 1- il ; et c'était un législateur!
Dès lors, Caïus Gracchus disparut de la scène, qui fut aussi fermée non-seulement aux ouvrages qu'avait fait représenter Chénier, mais à ceux qu'il pouvait faire. Cette interdiction avait particulièrement pour objet sa tragédie de Timolêon , qui était alors en répétition , et dont on attendait un grand succès.
Parlons un peu de cet ouvrage, qui attira sur son auteur tant de persécutions et tant de calomnies. Entraîné par son amour pour la liberté , et , saisissant
A L'ÉDITEUR. xiii
tous les sujets où il pouvait le développer, Ghénier crut pouvoir refaire sans inconvénient le sujet de Timoléon qui avait été manqué par La Harpe. Ne réfléchissant pas que les circonstances l'avaient mis vis-à-vis de son frère André Ghénier, qui défendait vivement contre lui les principes monarchiques, dans une position analogue à celle de Timoléon vis-à-vis de son frère Timophanes, il traita donc ce sujet, où, comme dans celui de Brutus, les plus tendres sentimens de la nature sont sacrifiés à une passion politique.
La tragédie de Timoléon^ quoiqu'elle eût pour but d'inspirer l'horreur de la tyrannie , ou peut-être à cause de cela même, fut défendue par Tordre exprès du comité que présidait Roberspierre. Bien plus, on exigea que Ghénier fît à l'intérêt du dictateur le sacrifice de son manuscrit, et le brûlât: Ghénier s'y soumit, non pour son propre salut, mais pour celui de ce même André, dont on osa depuis lui imputer la mort.
Je me suis déjà élevé contre cette infâme accusation ; je l'ai combattue, je l'ai tuée sur la tombe même de Ghénier par des argumens sans réplique pour toutes les âmes honnêtes , car ils sont tirés de la Nature. On l'a ressuscitée: je la combattrai de nouveau avec l'espérance de vaincre; car je la combattrai par des faits dont je puis parler avec certitude : je n'atteste rien que je n'aie vu.
Une tendre amitié me liait dès-lors avec l'un des plus grands compositeurs dont la France puisse s'honorer, avec ce Méhul , qu'il est superflu de louer quand on l'a nommé. 11 se passait peu de jours où je n'allasse le