XVI SUR M. J. CHÉNIER
donc enfin juste, clis-je à cet apologiste: l'esprit de parti ne vous aveugle donc plus? — Il ne m'a jamais aveuglé : telles ont toujours été mes opinions sur Chénier,me répondit en souriant ce galant homme. — Mais, pendant dix-huit mois, ne lavez-vous pas journellement accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait réel? — Moi ! pas un moment. —Pourquoi donc ces accusations quotidiennes? — Vous me le demandez? me dit-il, avec un regard où se peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois. — Eh hien ! — Sachez que, quand il s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont hons. Chénier était un des appuis du parti répuhlicain ; voulant la ruine de ce parti, nous avons fait tout pour discréditer un de ses chefs , pour le démonétiser : voilà toute l'histoire. »
Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait été fait. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.
Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant d'innocence et de douleur.
Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, madame de Genlis ne les a probablement pas lus. Autrement aurait -elle osé reproduire les lâches interprétations qu'ils réfutent si puissamment?
A L'ÉDITEUR. xvii
•< Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, « à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à a Chénier, de laisser périr son malheureux frère, quU « aurait pu sauver, en employant son ci'édit sous le règne « de la terreur. On a même dit généralement quil aidait « participé à sa condamnation : ce que je ne puis croire; « mais cette odieuse imputation fut accréditée dans le « tems par son silence; car il aurait pu sans danger se « justifier autrement. »
Renvoyons, pour toute réponse, madame de Genlis à l'épître sur la Calomnie , publiée à l'époque où Chénier est accusé de s'être tu; ou, plutôt, transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si madame de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goi\t, tout en éclairant sa justice.
Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs, De ces meuteurs gagés se font les protecteurs. De toute renomniée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires, Odieux proconsuls, régnant par des complots. Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes; Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes, "'"■ '
Par le souvenir même inspire la terreur. Et dénonce à Clio leur stupide fui-eur. J'entends crier encor le sang de leurs victimes; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser! Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser! Moi! jouet si long-tems de leur lâche insolence ; Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence; Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois! Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, OEuvres anciennes. I. O