SCÈNE IL
LE ROI DE FRANCE, LA REINE-MÈRE, LE CARDINAL DjE LORRAINE.
LA REINE-MERE
Venez, Monsieur, venez vous joindre à moi. Vous savez que, le jour où la paix fut conclue, La mort des protestans fut aussi résolue; Et ce coup, nécessaire au bonheur de l'Etat, Punissant des mutins l'éternel attentat, Des rives de la Seine aux bords de la Durance, Devait ensanglanter les cités de la France; Notre espoir est trahi ; nos vœux sont superflus : Mon fils craint de régner; il veut, et n'ose plus. Ramenez, s'il se peut, sa jeunesse imprudente.
LE CARDINAL
Quoi, Sire! est-il bien vrai.^* Quoi! votre âme flottante Refuse d'obéir aux vœux de l'Eternel !
Si telle est en effet la volonté du Ciel, Celui de qui je tiens mon rang et ma puissance Me trouvera toujours prêt à l'obéissance. Cependant je ne puis concevoir aisément Comment le Roi des Rois, le Dieu juste et clément, Devenant tout à coup sanguinaire et perfide, Peut ainsi commander la fraude et l'homicide; Comment il peut vouloir qu'à l'ombre de la paix Un roi verse à longs flots le sang de ses sujets. Pontife du Très-Haut, c'est à vous de m'instruire.
3i4 CHARLES IX.
L,ECAUDINAL.
Ecoutez donc son ordre , et laissez-vous conduire.
LE ROI DE FRANCE
J attends avec respect cet ordre redouté.
LE CAR DIN AL
Le Dieu que nous servons est un Dieu de bonté;
Mais ce Dieu de bonté, de paix et d'indulgence,
Commande quelquefois la guerre et la vengeance.
Sur le mont Sinai , ( l'avez-vous oublié .•' )
Etouffant les clameurs dune indigne pitié,
Les enfans de Lévi , ministres sanguinaires ,
Pour plaire au Dieu jaloux ont immolé leurs frères ;
Et la faveur du Ciel , apaisé désormais ,
Sur les fils de leurs fils descendit à jamais.
S'il a tonné, ce Dieu, par la voix de Moïse,
Il emprunte aujourd'hui la voix de son Eglise.
Pensez-vous qu'un monarque ait droit d'examiner
Ce que veut l'Eternel, ce qu'il peut ordonner?
Mais vous, Roi très-chrétien; vous de qui la jeunesse
Semble avoir obtenu le don de la sagesse;
Vous, de tant de saints rois noble postérité,
De leur zèle héroïque avez- vous hérité ?
Fils aîné de l'Eglise , en vous l'Eglise espère :
Eveillez-vous, frappez, et vengez votre mère;
Frappez ; n'attendez pas que son sein déchiré
Accuse votre nom vainement imploré.
Craignez, jeune imprudent, de recevoir des maîtres;
Tremblez que, vous ôtant le rang de vos ancêtres,
Dieu ne vous fasse encor répondre de nos pleurs ,
Et des maux de l'Eglise, et de tous vos malheurs.
LE ROI DE FRANCE
Arrêtez : loin de moi cet avenir honible !
ACTE II, SCÈNE II. ' 3i5 Arrêtez : de mon Dieu j'entends la voix terrible ; 11 m échauffe, il me presse, il accable mes sens. Eh bien ! j'obéirai; c en est fait, j'y consens: Je répandrai le sang de ce peuple perfide. Après tout, ce n'est pas le sang qui m intimide: Je voudrais me venger; mais, ce grand coup porté, Ma couronne et mes jours sont-ils en sûreté ?
LA REINE- MÈRE
Ils y seront alors.
LE ROI DE FRANCE
Vous avez ma promesse; Mais , je dois l'avouer, soit prudence ou faiblesse , J'aurais voulu choisir un parti moins affreux. De mes prédécesseurs les ordres rigoureux Ont souvent, je le sais, sous des peines mortelles, Interdit aux Français ces croyances nouvelles. Je croyais rétablir les antiques édits; Je voulais au Conseil en proposer l'avis.
LE CARDINAL
11 faut les rétablir, mais après la vengeance.
Des esprits toutefois gagnons la confiance :
Proposez votre avis. Vous allez effrayer
La moitié du Conseil, surtout le Chancelier;
Mais tout dissimuler serait une imprudence.
On peut se méfier d'un excès de clémence.
Proposez votre avis. Un si vaste projet
X'eut de l'art, veut des soins, veut un profond secret.
Tout va bien jusqu'ici : votre épouse l'ignore;
La cour en ce moment ne le sait pas encore;
Nos guerriers l'apprendront une lieure avant la nuit.
Mais, Sire, eux exceptés, qu'aucun ne soit instruit;
Que 1 Amiral trompé...
3i6 CHARLES IX.
Je le jure, et sans peine.
Je pourrai le tromper: je le sens cà ma haine. Il doit , vous le savez , me parler en ces lieux.
LA REINE- M ÈRE
Oui, (le projets, dit-il, importans , glorieux.
Quels que soient ces projets, il faut vous y soumettre.
Ne voulant rien tenir, vous devez tout promettre.
Enivrez-le d'espoir: qu'il ne puisse, un instant.
Ou voir, ou deviner le piège qui l'attend.
11 vient. Retirons-nous.