‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 18 sur 236 · XXIV SUR M. J. CHENIER · texte numérisé non relu

XXIV SUR M. J. CHENIER

Eclairé par rexpérience, Chénier avait reconnu que rien n'était propi'e à détruire la liberté comme l'accumulation de la puissance executive et de la puissance législative; que, la maintenir dans les mains de la législature, c'était perpétuer dans un corps délibérant le pouvoir despotique, que la révolution avait arraché aux monarques, lesquels, certes, n'en avaient jamais aussi cruellement usé que la Convention : il adhéra donc franchement à la Constitution de l'an III , par laquelle on avait cru, en divisant les pouvoirs et en organisant un gouvernement d'après des combinaisons particulières, concilier les avantages de la monarchie élective avec ceux de la monarchie perpétuelle, et constituer un pouvoir exécutif énergique, sans ressusciter la tyrannie.

Mais il reconnut bientôt, avec toute la France, que le Directoire ne pouvait satisfaire à ces besoins. Trop républicain pour les royalistes , trop monarchique pour les républicains , et sans cesse en butte aux attaques des uns et des autres, contre lesquels il était à la fois obligé de sévir, le Directoire devint, moins encore par ses fautes que par la force des choses, l'objet de la réprobation générale; et c'est aux applaudissemens de la grande majorité de la Nation , fatiguée de quatre années d'oscillations, qu'il fut renversé le i8 brumaire par une conspii^ation, au succès de laquelle Chénier ne fut pas étranger.

A cinq directeurs , la nouvelle Constitution substitua trois consuls ou plutôt un seul, puisque entre eux il y en avait un premier. Mais elle établissait un Tribunal. Chénier crut que cette institution, dont il fit partie, suffirait au maintien de la liberté, que la France échan-

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geait contre la tranquillité. Cette liberté qu'il préférait à tout , Chénier la défendit avec une constance qui lui mérita l'honneur d'être compris dans la première réduction que subit le Tribunal j mais, comme, par sa résistance même , il s'était créé des droits à 1 estime du premier Consul, il fut appelé, peu de tems après, aux fonctions d'inspecteur-général de l'instruction publique.

Ces fonctions, dont il s'acquitta en conscience, quoiqu'elles exigeassent une activité qui s'accordait mal avec 1 état déplorable où se trouvait déjà sa santé, absorbaient la plus grande partie de son tems. Néanmoins il reprit ses travaux dramatiques. C'est pendant les quatre années du Consulat qu'il traduisit XOEdipe roi et YOEdipe a Colone de Sophocle, et qu'il composa les tragédies de Philippe II et de Cyrus. La dernière de ces pièces est la seule qui ait été représentée. Cyrus fut joué dans les fêtes du couronnement de Napoléon, à l'occasion desquelles il avait été réellement composé.

On ne vit pas sans quelque étonnement un des hommes qui avait le plus contribué à la destruction de la Monarchie célébrer un événement qui détruisait la République. On lui reprocha de renier la liberté : on se trompait. Il avait cru la servir par cette démarche, où l'avait engagé l'astuce d'un ministre. Essayons de dévoiler cette intriaue.

Par la fermeté de sa conduite dans les diverses législatures dont il avait fait partie, Chénier s'était acquis un grand crédit; et son influence dans le parti indépendant pouvait , en certaines circonstances , contra-

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rier le goiiverni'meiit. Fouclie, pour qui la persévérance dans le3 opinions républicaines était d'ailleurs un reproche, crut qu'à l'aide de ces opinions même il réussirait à engager Ghénier dans une fausse démarche, et à l'amener à se compromettre avec son parti par dévouement pour ce parti. Montrant à son ancien collègue l'établissement de l'Empire comme un événement avantageux, pour les révolutionnaires, en ce qu'il empêcherait le rétablissement de l'ordre de choses renversé par la Révolution , il ajouta que l'Empire était plus compatible qu'on ne pensait avec la Liberté ; qu'il maintenait des institutions salutaires; que, si, privé de ses membres les plus énergiques, le Tribunal était annihilé, le Sénat subsistait, et que les indépenJans, quoiqu'ils y fussent en minorité , n'y étaient pas sans crédit ; que cette minorité qui déjà s'était opposée utilement aux envahissemens du pouvoir, pouvait être fortifiée par de bons choix; et pourquoi lui, Ghénier, qui avait siégé dix ans dans les législatures , et qui de plus s'était placé, par ses ouvrages, au premier rang des littérateurs de l'époque, n'arriverait -il pas au Sénat, où Napoléon voulait que toutes les professions qui contribuent à l'éclat de la gloire nationale fussent représentées ; où Ducis avait été appelé sans autre titre que celui de poète ? Célébrer l'événement du jour n'était-ce pas se créer de nouveaux droits à la bienveillance de l'Empereur, qui avait toujours estimé Ghénier, et n'aurait plus de motif pour craindre un républicain qui se serait attaché à lui par un acte aussi manifeste ?

Ghénier se laissa éblouir : six semaines après cette conversation , Cyrus était fait.

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Cyrus n'eut pas de succès ; mais il faut moins l'attribuer aux défauts de cette tragédie qu'à la fausse situation où s'était mis l'auteur, et au contraste qui existait entre sa démarche et ses actions antérieures. Pouicomble de disgrâce, son caractère, peu flexible, ne lui avait pas permis d'abjurer ses principes dans une circonstance où il y dérogeait. Aussi, se reproduisent-ils fréquemment dans cette œuvre de complaisance, où les éloges même sont des conseils. Chénier n'atteignit donc pas son but ; mais Touché avait atteint le sien : les éloges déplurent au public; les conseils ne plurent pas à l'Empereur ; et la porte du Sénat ne s'ouvrit pas pour Chénier, qui perdit sa réputation d'indépendance par celui de ses ouvrages qui peut-être devait le plus la lui mériter. C'est dans Cyrus que se trouvent ces vers :

Que , respectant des lois les volontés suprêmes, Le prince ait des amis et non pas des sujets ; Sans craindre les combats, qu'il chérisse la paix ; Que les pleurs des \aincus désarment sa victoire; Qu'il aime le mérite et permette la gloire:' L'estimer dans autrui c'est déjà l'obtenir; Prompt à récompenser, qu'il soit lent à punir: Tels sont les vœux publics.

C'est dans Cyrus aussi que se trouve ce serment prononcé par le prince à son avènement au trône :

Toi ! qui lis dans les cœurs , et |)unis le parjure,

Sur ton autel sacré c'est par toi que je jure

D'obéir à la loi, d'aimer la vérité;

De donner pour limite à mon autorité

Ce qui peut l'affermir : la justice éternelle,

Les intérêts, les droits du peuple qui m'appelle;

D'aller chercher, d'atteindre, en versant des bienfeils,

L'infortune muette et les malheurs secrets;

Porc des citoyens, juge pour les entendre,

xxviii SUR M. J. G H EN 1ER,

Roi [)ciir les gouverner, soldat jKJur les défendre. D'illustrer le pouvoir déposé dans mes mains; De respecter le.^ Dieux, de chérir les humains; De régner par l'amour et non pas par la crainte , Fidèle sur le trône à la Liberté sainte, Don qui nous vient des eieux, base des justes lois. Premier besoin du peuple, et soutien des bons rois.

Ces vers, et tant d'autres dont la pièce est semée, sontils d'un apostat à la liberté?

Chénier ne reconnut pas sans dépit qu'il avait été joué. Il n'était pas homme à le pardonner : aussi s en vengea-t-il, mais avec plus de talent que de prudence. On n'en saurait douter : c'est au ressentiment qu'il conserva de cette rouerie politique qu'on doit les vers les plus énergiques de l'épitre à Voltaire.

Cet ouvrage, pensé par un vrai philosophe, et écrit par un vrai poète, et où l'on retrouve tout l'esprit du grand homme auquel il est adressé, valut à Chénier plus d'honneur que de profit. Il le réhabilita dans l'opinion publique; mais il le perdit dans la faveur du chef de l'Etat, qui fut trop sensijjle à certains traits lancés dans cet ouvrage contre les conquérans.

Avant lui , Boileau s'était élevé contre la manie des conquêtes : Louis XIV ne lui en témoigna pas moins de bienveillance. Charles XII , seul , se formalisa de ce que ce satirique avait traité le grand Alexandre de fou. Il eût été plus digne de Napoléon d'imiter Louis XIV que Charles XII : malheureusement , il fit le contraire. Chénier fut destitué des fonctions d'inspecteur-général de linstruction publique; et, ce qui doit être noté, c'est sur un rapport fait par Fouché, dans Xintérêt de

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la morale , que cette destitution fut prononcée : la sévérité des fonctions d'inspecteur-général de l'instruction publique ne s'acoordant pas , disait ce scrupuleux ministre , avec l'esprit qui avait dicté Tépîtrc à Voltaire. Chénier se trouva sans pain. Il est vrai qu'à sa première demande, demande qui ne lui fut airachée que par les besoins de sa mère', Napoléon lui donna, non

I. Le lecteur ne lira pas sans attcncliissemenl la lettre pleine de dignité' dans laquelle Chenier demandai! d^-s secours à Bonaparte: celte lettre est à-la- fois honorable pour le protecteur et pour le protégé.

« Sire ,

« Malgré de vaines offres de services , personne , j'en suis sûr , n n'ose parler en ma faveur à Voire Majesté. Il faut bien que j'ose n lui écrire; et j'ai besoin de son indulgence, même pour l'éten- « due de cette lettre, que je n'ai pu faire plus courte.

« Vous m'aviez nommé inspecteur des études : vous m'avez « destitué, Sire. Quelle est la cause de votre rigueur? Un faible " ouvrage où j'ai professé les piincipes des philosophes déistes du " dix-huitième siècle: ceux de A oltaire;^^de Montesquieu, de J. J. « Rousseau. En rejetant comme eux des superstitions que je crois « dangereuses, comme eux, j'ai proclamé les dogmes nécessaires de «l'existence de Dieu et de l'immortalité de fàme! Y a-t-il une « faute grave en tout cela ; et suis-je donc si loin des opinions de <i Votre Majesté?

«En admettant. Sire, que mon épitre fût imprudente, elle " était annoncée avant sa publication; il eût été tout aussi facile H et plus généreux au Ministre de la police d'empêcher fouvrage « de paraître que d'en faire décrier personnellement fauteur par «de violens articles de journaux et par des réponses ridicules- « vrais libelles diffamatoires, qui ne diffament que leurs auteurs.

X Je n'ignore pas, Sire, et il faut bien toucher ce point, je n'i-

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