‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 20 sur 236 · A M. DE MENNEVAL · texte numérisé non relu

A M. DE MENNEVAL

Monsieur,

Aurez-vous encore la honte' de vous souvenir de moi? Pouvezvous et voulez-vous me rendre le service de mettre sous les yeux de Sa ]\Iajesté Impe'riale la lettre que je prends la liberté de lui adresser ? Ma situation est bien criti(jue , et 1« résultat de cette de'marche important pour moi. Veuillez, Monsieur, me faire un mot de re'ponse, et me croire avec les sentimens les plus distingue's d'estime , de considération et de reconnaissance ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Paris, ce aa mai 1806.

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Rien de plus facile à expliquer que ces faits. En abattant le Directoire, en reprenant le pouvoir à des mains inhabiles pour le transférer à des mains vio^oureuses , Chénier n'avait pas cru ruiner la République , mais la consolider. 11 avait cru ne donner qu'un tuteur à la liberté, qu'il croyait nécessaire de sauver pour sauver la France. Napoléon, qui, au contraire, croyait que, pour sauver la France, il fallait sacrifier la liberté, s'en fit l'oppresseur. De là leurs divisions ; de là cette violence avec laquelle Chénier attaqua les systèmes du Consul dans le Tribunat, et l'impatience avec laquelle Napoléon supporta les attaques de Chénier; de là les censures amères mêlées à nos chants de victoire par Chénier, qui blâmait dans le Consul et dans 1 Empereur le génie militaire qu'antérieurement il avait tant vanté dans le général et dans le citoyen. A ces causes se joignait sans doute le secret dépit d'avoir été joué; et, certes, il y avait lieu à rancune; mais n'était-ce pas sur Fouché, dolijahricator, qu'en devaient tomber les effets? Renégat de la révolution , si ce ministre poursuivait dans Chénier un homme resté fidèle à cette cause, un autre ministre, quoiqu'il y fût renégat aussi, n'en crut pas moins devoir venir au secours d'un obstiné, qui, n'ayant pas su sacrifier ses opinions à sa fortune, n'avait pas fait d'économies. Pour parer aux premiers embarras , Chénier avait imaginé de faire imprimer le plus magnifiquement possible l'épître qui faisait sa gloire et ses malheurs. L'expédient était dangereux : le ministre qui avait dénoncé la première édition de cette épître pouvait provoquer la suppression de la seconde. Détour-

OEnvres anciennes. I. C

xxxiv SUR M. J. CHENIER,

nant ce coup, et assurant le succès de la spéculation, l'autre ministre acheta l'édition tout entière.

Ce ministre-là, au reste, acquittait une dette. Chénier, au tems de son crédit, s'était acquis des droits à la reconnaissance de plus d'une personne quand la fortune viendrait à lui manquer. Qu'on se souvienne que c'est lui qui avait provoqué le décret par lequel la Convention rappela en France le général Montesquiou , le citoyen Dupont de Nemours, et le citoyen Talleyrand- Périgord , qui s'en souvint en cette occasion.

Quelque déplorable que fût sa situation, Chénier ne s'en laissa pas accabler. Cherchant dans l'emploi de son talent des ressources contre le besoin , il se créa en même tems de nouveaux titres à la célébrité. C'est alors qu'il composa pour l'Athénée de Paris le Tableau historique de la Littérature française : ouvrage qu'il n'a pas eu le loisir de terminer.

Depuis que les fonctions publiques ne réclamaient plus son tems , le donnant tout entier aux lettres , Chénier assistait assidûment aux séances de la seconde classe de l'Institut, dont il était membre. Aucun des hommes célèbres qu'il y eut pour collègues ne s'y rendit plus utile; aucun n'apporta plus de lumières dans la discussion du Dictionnaire, qu'il aurait voulu refaire sur un plan moins restreint et plus philosophique que celui qui a été adopté; aucun n'apporta plus de talent et plus de zèle dans la confection des travaux extraordinaires qu'à cette époque le gouvernement demandait aux corps académiques. Dans le rapport sur les prix décennaux, c'est lui qui, mettant encore ses res-

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sentîmens sous ses pieds, fit l'importante analyse du Cours de littérature de La Harpe, ouvrage que \e Jury, dont la classe était chargée de rectifier le travail, n'avait pas même mentionné , et qu'il désigna comme digne du prix. C'est lui aussi qui fit, au nom de la même classe, le rapport sur Vetat et les progrès de la littérature depuis 1789. Ces deux morceaux, non moins remarquables par le goût qui préside à leur rédaction que par l'érudition qui s'y développe , sont de plus des modèles de critique littéraire, tant sous le rapport de la justesse que sous celui de l'urbanité: ils suffiraient à la réputation d'un académicien. Et c'est au moment où ses forces épuisées par dix ans de maladie l'abandonnaient que Chénier exécutait des travaux si pénibles ! L'énergie de son moral semblait se fortifier de l'affaiblissement de son physique.

Il est à remarquer néanmoins que l'âpreté de son caractère ne s'était pas accrue en proportion des forces de son esprit. Au contraire, s'adoucissant à mesure qu'il acquérait avec 1 âge plus d'autorité dans les lettres, cet homme, dont les jugemens n'avaient pas toujours été exempts de dédain et de présomption , était devenu circonspect et indulgent à tel point qu'il tombait presque dans l'excès contraire à celui qu'on lui avait justement reproché. On en trouvera la preuve dans certaines mentions qu'il accorde à plus d'un auteur dont les noms seraient absolument oubliés, s'il ne les avait consignés dans son Rapport sur Vctat de la Littérature. Là , sa conscience parle moins que sa bonté. Comme je lui en faisais l'observation : «Ils m'ont prié, dit-il, si instam-

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