‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 21 sur 236 · XXXVI SUR M. J. CHENIER · texte numérisé non relu

XXXVI SUR M. J. CHENIER

ment de les nommer , que je nai pas eu le courage de

m'y refuser. » Il n'a fait à la vérité que les nommer.

Son âme , comme les âmes généreuses , n'était pas moins facile à apaiser qu'à irriter, et pas moins susceptible de reconnaissance que de ressentiment.

Rien de plus spirituel et de plus affectueux que ses remercîmens aux personnes qui le soignaient. Comme il avait aux jambes des plaies fort douloureuses, et que ses domestiques le pansaient avec plus de zèle que d'adresse , profitant du moment où ils étaient éloignés ; 'Par pitié, dit-il un jour à une personne qui lui donna jusqu'au dernier moment des preuves de la plus tendre affection, par pitié, pansez-moi pendant qu'ils n'y sont pas ; vous seule avez des mains : les autres n'ont que des griffes. »

Réunissant les facultés les plus opposées , Chénier n'avait pas dans l'esprit moins de grâce que de malignité , moins de finesse que d'élévation , moins de sensibilité que de force , moins de flexibilité que d'impétuosité. Cet homme, qui se laissait trop souvent emporter par sa fougue , je l'ai vu revenir sur ses pas avec une souplesse singulière, et n'en prendre que plus d'avantage sur l'adversaire qu'il combattait.

Il avait de justes motifs pour ne pas aimer M. Suard , qui ne l'aimait pas. Ce n'est pas pour cela toutefois que dans les discussions il était presque toujours d'opinion contraire à celle de cet académicien , qui , au reste , était fort rarement de l'opinion de la Classe. Très-différent en cela de M. Suard , l'animosité ne le porta jamais à se mettre en opposition avec la saine raison pour contra-

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rier un ennemi; mais, il faut l'avouer, elle le mit quelquefois en opposition avec la bienséance, que, dans ces tracasseries , M. Suard ménageait avec une attention particulière. Un jour donc que Cliénier avait eu ce tort dans une discussion où d'ailleurs il avait entièrement raison, son adversaire, se rejetant tout à coup sur l'accessoire : « Messieurs, dit-il à la Classe, je vous demande si, dans une compagnie qui ne doit pas moins servir d'exemple en fait d'urbanité qu'en matière de goût, on peut admettre des formes pareilles à celles que vient d'employer M. Cbénier.''» L'Académie, par son silence, ne répondait que trop favorablement à la question , quand Chénier demanda la parole. Je tremblais qu'il n'aggravât son tort. «Messieurs, dit -il avec un sang froid dont on ne le croyait pas susceptible, si j'ai employé les formes qui vous sont signalées par M. le Secrétaire perpétuel, j'ai blessé, j'en conviens, les bienséances, j ai manqué aux égards que je dois à la Classe; et je n'hésite pas à lui en témoigner mes regrets, et à lui en faire mes excuses; mais, ajouta- 1- il, ces formes ne changent rien à la nature des choses : la question de politesse résolue, revenons-en à la question littéraire.» Et , reprenant la discussion , il achève de réfuter M. Suard , qu'il écrase tout à la fois sous le poids de ses raisonnemens et de ses civilités , au moment même où celuici croyait l'avoir mis hors de combat.

Après s'être vu dépérir de jour en jour pendant dix ans , Chénier, dont l'existence avait été abrégée par des sensations immodérées, par des travaux excessifs, et peutêtre aussi par des plaisirs , termina sa carrière à 1 âge de

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