‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 22 sur 236 · XXXVIII SUR M. J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

XXXVIII SUR M. J. CHÉNIER

quarante-six ans. Ne le plaignons pas d'avoir été soustrait par une mort précoce à de nouveaux malheurs', conséquences de l'acte terrible auquel il s'associa par un vote également réprouvé de la politique et de la justice.

Voilà, Monsieur, des souvenirs qui me restent de Marie- Joseph Chénier, ceux qui me semblent devoir être recueillis dans votre édition , parce qu'ils contribueront à donner de lui une idée exacte , et à rectifier l'opinion assez généralement injuste à son égard.

En résumé, doué d'un caractère énergique, et composé, comme tous les hommes, de qualités et de défauts, Chénier porta les uns et les autres à l'extrême. Entouré des ennemis que lui donnèrent ses talens autant que ses opinions, et figurant dans des évènemens propres à dénaturer ses qualités tout en les faisant ressortir, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été moins loué que décrié. Les éloges qu'on n'a pu lui refuser furent arrachés par son génie : il y avait droit aussi par son caractère. Une grande élévation d'âme en faisait la base : elle explique toutes ses actions. Elle dégénéra quelquefois en orgueil, jamais en envie ; elle le rendit quelquefois coupable d'outrages , jamais de bassesses. Ce n'est que contre les forts qu'il combattit : quant aux faibles , c'est par des services qu'il aimait à s'en venger. Son âme, ouverte aux passions violentes, n'était cependant fermée ni aux affections douces, ni aux sentimens généreux: ennemi comme ami , tout malheureux pouvait compter sur lui. Pieux envers sa mère , affectionné pour ses frères , c'est dans ces sentimens, qu'on lui a cruellement contestés, qu'il puisa ses consolations et ses chagrins. S il eut des

A L'ÉDITEUR. xxxix

ennemis, il eut des amis : il en méritait'. Constant dans toutes ses affections, il le fut surtout dans ses amitiés et dans ses haines , parce qu'elles n'étaient en lui que le résultat de l'estime ou du mépris : voilà ce qui regarde son cœur. Quant à ce qui regarde son esprit , étudiez-le dans ce qu'il a produit; voyez s'il en est beaucoup qui lui puissent être comparés pour l'étendue, la solidité, la rectitude , la finesse , la vigueur , la souplesse , la légèreté, la variété.

Chénier est mort dans la force de l'âge, lorsque ses aptitudes , fortifiées par l'étude et par l'expérience , l'avaient rendu supérieur à ses rivaux et à lui-même.

Je suis, etc.

A.-V. ARNAULT, de l'ancien Institut.

I. Cette opinion, M. Arnault n'est pas le seul qui l'ait professe'e: beaucoup d'autres écrivains e'galement recommandables se sont fait un devoir de rendre la même justice à Chénier. Pour preuve de ce que nous avançons, nous citerons la lettre suivante de Ducis à Lebrun le Pindarique. Ce poète vénérable était plus que septuagénaire-lorsqu'il écrivait cette lettre. Son témoignage, à coup sûr, ne sera pas inculpé de partialité; car, à cet âge, l'homme n'a plus de passions depuis long-tems. ( Note de V Éditeur. )

A M. LEBRUN, de l'institut.

Versailles, le 5 thermidor an VIII de la république.

Mon cher Confrère,

J'attendais ce matin avec impatience une lettre de vous qui m'apprendrait que Chénier aurait terminé mon affaire à l'Institut. Ma femme, par un petit mot, vient d'apprendre que son indisposition l'a empêché de s'y rendre. Cela me contrarie beaucoup ;

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