SCENE HI
de nous avouer, en toute humilité, qu elle a assisté à une représentation de Charles IX?
\.Y CHEVALIER
Eh! pourquoi pas? J'en ai hien fait autant, moi, qui vous parle.
LA. VIDAjVTE.
Vous, Chevalier?
LE CHrVA.LlER.
Mais, sans doute. Ne faut-il pas avoir vu la pièce pour fermer la bouche à ceux qui osent la vanter?
LA. BARONNE
Je crois que le nombre en est bien petit.
LE CHEVALIER
Oui, dans l'infîniment bonne compagnie; mais le peuple...
LA VIDAME
Et vous avez eu la patience de l'écouter?
LE CHEVALIER
Je vous dis que je l'ai vue ; l'écouter, c'est autre chose.
LA VIDAME
Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
LE CHEVALIER
Ce que j'«n pense ? Que c'est une horreur.
LA MARQUISE
La franchise du Chevalier et celle de la Vicomtesse m'encouragent. J'ai succombé aussi à la tentation de
Œuvres anciennes. I. 27
voir la pièce; je Tai même revue, et, qui plus est, écoutée.
LA VID AME
Serait-ce une indiscrétion que de vous en demander votre avis, Madame?
LA MARQUISE
J'avoue, en rougissant, qu'il n'est pas le vôtre , et que la pièce m'a fait grand plaisir.
LA BARONNE
Vraiment, il faut de l'intrépidité pour faire un pareil aveu.
LE CHEVALIER
Oui , voilà de ces aveux qu'on ne devrait faire que sur la sellette.
LA MARQUISE
Puisque j'ai fait l'effort de dire la vérité, j'ajouterai que je regarde cette tragédie comme une des meilleures qui aient été données depuis long-tems.
LE CHEVALIER, en ricanant.
Le sujet, surtout, en est très-heureux.
LA MARQUISE
N'est-il pas tiré de notre histoire ?
LE CHEVALIER
Oui; mais, pour l'honneur de la France, il devait y rester enseveli.
LA MARQUISE
Enseveli dans l'histoire ?
SGIiNE ITÏ. 419
LA VIDAMF.
Oui, Madame, enseveli; et l'homme pervers qui est allé y chercher un pareil sujet doit être regardé comme im très-mauvais citoyen.
LA BARONNE
J'avoue que je suis toujours étonnée que, sur un théâtre français, im auteur français ait pu trouver des acteurs assez déshonorés pour se charger d'un pareil ouvrage.
LA MARQUISE
Mais expliquez-moi donc comment ce qui nous a tous intéressés dans la Honriade pourrait devenir si criminel au théâtre ?
LE CHEVALIER
Ah! Madame, quelle différence d'un récit à une action! Entendez-vous sonnerie tocsin dans la Henriade ?
LA MARQUISE
Non ; mais...
LA VIDA ME
Prétendriez- vous sérieusement justifier ce tocsin?
LA MARQUISE
Je ne dis pas...
LA VICOMTESSE
Tl fout convenir de bonne foi que ce tocsin est révoltant.
LA MARQUISE
On pourrait, sans se passionner...
LA VIDAMK.
Je le déclare, il nie serait impossible de rester l'amie de quelqu'un qui aurait entendu ce tocsin sans éprouver des convulsions.
LA MARQUISE
Ce tocsin est donc bien coupable? Cependant...
LA VIDAME
Il se lie à des souvenirs qui font frissonner d'horreur : tenez, il suffit d'y penser pour que l'imagination se rembrunisse; et, au moment où je vous parle, il me semble que j'entends bourdonner à mon oreille
ce maudit tocsin. (Elle se lève en jetant un cA d'effroi.) Ail !... LA BARONNE.
Pour moi, je n'ai pas mis le pied à la comédie depuis qu'on joue cette horrible pièce. Voilà près de deux mois que je suis privée du spectacle, et que j'abandonne ma loge à mes gens. Il n'y a que ces gens du peuple qui aient les nerfs assez peu sensibles pour soutenir l'atrocité d'un pareil spectacle.
LE CHEVALIER
Moi, je prête la mienne à mon tailleur, à mon marchand de draps, à mon parfumeur; et c'est la seule chose qui me ferait pardonner un peu le succès de la pièce.
LA VICOMTESSE
Comment ?
LE CHEV A LIER
Mais elle me sert à apprivoiser ces animaux-là, qui