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FUNÉRAILLES

LE 12 JANVIER lOII.

L'Institut national , en exécution de l'arrêté pris dans sa séance du aS frimaire an VII, a assisté aux funérailles de Chénier (Marie-Joseph), membre de la Classe de la Langue et de la Littérature françaises.

Le convoi arrivé au lieu de la sépulture, M, Arnault, membre de la Classe , a prononcé le discours suivant :

ESSIEURS.

Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de tems, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à regretter un orateur, un philosophe , un littérateur ou un poète : combien ses coups ne sont-ils pas cruels , quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d Une seide tête !

Il est inutile , je crois , de faire devant vous l'énumé-

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ration des droits de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive les lettres.

Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si diverses.

La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes ; la littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés , il a dû en ajouter beaucoup d'autres , si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, où, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.

Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution, qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse; si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux httéraires, à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès , avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances de sa vie !

Les questions qui divisaient alors la France, dès long-tems préjugées par la raison , sont décidées aujourd'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel système de gouvernement convenait

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au génie et aux intérêts de notre Nation , entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse Patrie.

Si Ghénier erra en politique , il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie j mais , dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Ghénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de l'ordre et de l'humanité.

Des lois et îion du sang ', s'écriait-il à cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.

G'était être rebelle qu'être raisonnable, et traître que de n'être pas cruel. Ghénier fut promis à l'échafaud; mais le coup qui n'eût frappé que lui n'eiit pas satisfait la vengeance de ses féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son cœur aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Ghénier vit la fureur qu il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser, s'humilia devant les bourreaux , et s'humilia en vain. Son frère, dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes , tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son frère, il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit un terme à

1. Voyez la tragédie de Caïus Gracchus , page 196, acte III, scène 2 , tome second des Œuvres anciennes. {Note de l'Éditeur.)

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la plus sanglante des tyrannies dont 1 histoire des lionimes ait offert l'exemple.

Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Echappé à la hache , Chénier n'échappa point à la calomnie. Des gens, que le malheur rendait injustes, confondirent dans leur haine tous les memhres d'une Assemblée qui, elle-même, avait été décimée parla tyrannie exercée en son nom.

Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pas pu empêcher : celui de son frère. C'était une consolation pour des âmes exaspérées que d'outrager la Nature , afin de trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un cœur déchiré de regrets.

Si ces regrets, que Chénier exprima depuis envers si touchans, laissaient encore quelques doutes sur son innocence , s'il était encore besoin de le justifier , après la plus éloquente des justifications ', j'ajouterais... mais, non : laissons-là de froids raisonnemens , qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit, que tout ce qu'on pourrait dire.

Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de

I. Voyez le Discours sur la Calomnie, tome III des Œuvres anciennes , page 1 5 :

Narcisse et Tigellin , bourreaux législateurs ,

De ces menteurs gagés se font les protecteurs , etc.

[TSote de l'Éditeur.)

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sa mère, qui a vécu, qui est morte clans les siens. Mères , c'est vous que j'en atteste ! Le sein d'une mère n'eût-il pas été pour jamais fermé au repentir même (l'un fils qui l'aurait si atrocement déchiré?

Depuis 1 époque du g thermidor jusqu'à celle du i8 brumaire, Chénier continua à se livrer presque exclusivement à la politique ; mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire : il s'en occupa beaucoup pour leur utilité. Membre du Comité d'Instruction publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces décrets par lesquels le gouvernement de cette époque signala son retour vers les idées sociales ; de ces décrets par lesquels l'Etat vint au secours de tant d'hommes célèbres tombés dans une pénurie déshonorante pour l'Etat lui seul; de ces décrets par lesquels les professeurs ont été rendus aux écoles, l'instruction rendue aux élèves ; de ce décret enfin par lequel l'Institut a été créé.

L'Anarchie avait succédé à la Tyrannie. Dans la grande journée qui mit un terme à tous les désordres, dans cette journée du i8 brumaire, où tout bon citoyen fut soldat, Chénier, sans quitter la toge, marcha sous les drapeaux du libérateur que la Providence nous ramenait du fond de l'Egypte.

La vérité veut que nous confessions que , depuis , il servit moins vivement la cause qu'il avait d'abord embrassée avec tout l'enthousiasme que lui inspirait le héros auquel il s'était rallié. Imprudemment passionné pour cette liberté absolue que tant de législateurs ont rêvée, et qui n'a existé réellement chez aucun peuple, il

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sembla quelquefois oublier la triste épreuve à laquelle la France avait été soumise.

Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstances par des écarts , auxquels son talent n'a donné que trop d'éclat, furent bientôt réparés par les bienfaits que son talent lui obtint.

Ces bienfaits du Souverain arrachèrent au plus absolu déniiment un homme qui avait participé pendant dix ans à la législation et au gouvernement de la France, un homme qui avait joui, pendant la majeure partie de ce tems , d'un crédit sans bornes , dont il n'usa que pour les autres; dont il usa, non-seulement pour l'intérêt de quiconque le réclama , mais encore pour le salut de tant de personnes auxquelles il ne laissa pas le tems de le réclamer.

Indépendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accordée sur son épargne, Sa Majesté voulut, par de nouveaux témoignages d'estime et de bienveillance, adoucir les derniers momens de notre illustre et malheureux confrère.

La reconnaissance dont il était pénétré pour tant de générosité le suivit jusque dans ce tombeau. Il se plaisait à l'exprimer de sa voix affaiblie; et, dans l'impossibilité où ses doigts glacés étaient d'en tracer l'expression , il priait les amis qui l'assistaient dans ses douleurs d'acquitter pour lui cette dette sacrée.

Il n'est pas mort non plus ingrat envers l'amitié. Rien de plus doux, rien de plus affectueux dans son intimité que cet homme si fougueux, si intraitable quelquefois

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dans ses relations publiques; que cet homme qui, passionné en tout, et non moins sensible au bienfait qu'irritable à l'injure, tirait ses défauts du principe même de ses qualités , ou chez qui , pour mieux dire, les défauts n'étaient que des qualités exagérées. Ses dernières paroles ont été des bénédictions pour les amis de toutes les classes dont son lit de mort fut entouré; et, quand la parole lui manqua, ses derniers regards achevèrent les actions de grâces que son cœur ne cessa de leur adresser que lorsqu'il cessa de battre.

Chénier avait à peine quarante-sept ans.

Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour la sienne ! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire encore plus pour nous. Regrettons -le particulièrement, nous qui sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme , dont tant d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement parcourues! Regrettons-le, parce qu'il s'y montra supérieur à nous! Regrettons-le , parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même !

Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion ' ! Que la terre lui soit légère ! Que nos adieux , que nos regrets lui portent la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions viennent s'éteindre,

I. L'Institut a pris un arrêté d'après lequel un terrain a du être acheté dans le cimetière de Mont-Louis , pour la sépulture de tous ses membres. {Note de M. Arnault.)

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jusque sous la pierre funèbre, contre laquelle toutes les haines doivent se briser ! Que les calomniateurs surtout s'en écartent, et respectent le sommeil de leur victime ! Que dis-je ? Eh ! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs ! La voix de la calomnie peut-elle s'élever au-dessus de la grossière atmosphère qui environne cette terre de douleurs? Le peut -elle atteindre jusqu'en ces régions célestes , où , dans le sein du dieu de Fénélon , notre collègue oublie les injustices des hommes entre la mère qu il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré ?

le jeune Cnéiiis lui répondre, en s'élanrant sur la

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