I. f^oyez le tome I^"" des OEiwres posthumes, page
OF.nrrp.s .inciennps. I. J
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d'y avoir introduit une double action , puisque le vicieux épisode des amours de Pliiloctète et de Jocaste lui valut l'accueil des comédiens, et que cette complaisance forcée pour leurs conseils, qui lui prescrivirent le seul défaut évident de sa pièce, devint la condition de son heureuse entrée dans la carrière dramatique. On sait qu'il n'acquit sa première palme qu'à ce prix. Mais, ce que les critiques ont droit de blâmer dans son ouvrage , c'est l'imitation trop confuse de son beau modèle; c'est l'omission du rôle de Tirésias , auquel supplée mal celui du grand-prétre ; c'est le rétrécissement du sujet, si simplement développé dans la pièce originale; c'est le délire emprunté des fureurs d'Oreste, si peu convenable au juste désespoir qui saisit OEdipe au terme de la catastrophe; c'est l'absence du dénouement, formé dans l'auteur grec, par le récit de la mort de Jocaste, et par le douloureux exil du héros aveuglé de ses propres mains. Tant de vices notoires sont rachetés à la faveur de principales scènes d'un merveilleux éclat, et couvertes des richesses d'un style brillant qui les déguise avec élégance. Néanmoins, ils n'échappent point à l'examen des vrais connaisseurs, et nuisent au plaisir que leur sévérité demande à la représentation. La jeunesse du poète les excusait dans une œuvre qui, toute imparfaite qu'elle est, reste encore assez belle pour qu'aucun écrivain ne
l'ait surpassée. On sent bien que Voltaire, à la fois poussé par le sentiment des qualités de l'antique et par son imagination naissante, entraîné d'ailleurs par les habitudes théâtrales de son tems, s'est flatté d'embellir la fable grecque en la corrigeant, et de nous la faire admettre en la conformant à notre faiblesse. Il a cru devoir la changer devant le public français, et ne serait point tombé dans cette erreur, s'il l'eût maniée à l'époque où l'expérience avait affermi ses vues profondes : aussi doit-on remarquer que VOEdipe de Voltaire fut le premier pas de cet auteur, et que XOEdipe de Chénier fut l'un des derniers qu'il a faits. Chénier, moins assuré dans sa marche, moins éclairé sur son art, se serait plus égaré que lui dans son jeune âge. Enclin à suivre la méthode vive <^t rapide du philosophe de Ferney ; tout imbu des principes de sa nouvelle école, son esprit ne s'accoutuma que très -tard à la manière simple et forte des poètes de l'antiquité. Je me souviens que mes préférences pour leur système lui semblaient autant de préjugés sur l'ancienne littérature, dont il m'annonçait que le tems me guérirait, tandis que, frappé des préventions qui gâtaient encore son talent, j'osais lui prédire qu'il révoquerait la légèreté de ses jugemens sur les tragiques d'Athènes, et qu'il se perfectionnerait en les étudiant.
Que de fois lui rappelai-je obstinément, en nos entretiens, l'opinion de Boileau sur VOEdipe-Roi, l'estime qu'en faisait Racine, qui, tenté de le traduire, tremblait de le faire avec infériorité! Me serait -il permis de penser qu'aux débats élevés dans le cours de nos communications amicales et littéraires peut-être le public est redevable d'un OEdipeÇiàQ\em.eut rendu d'après le texte, ouvrage dont la réussite ne diminuera point la réputation de celui de Voltaire; car il n'y est vaincu que par Sophocle. Encore ne l'est-il point sous le rapport du style, en comparaison avec celui du traducteur dont les vers n'atteignent, ni dans le dialogue, ni dans les choeurs, cette pompe, cette lucidité poétique, ce charme entraînant, par lesquels nous séduit son prédécesseur.
La seule plume qui traça les hymnes des compagnes d'Esther, ceux des lévites de Sion, et \e dialogue de Joas avec la fille de Jésabel, eût rivalisé dignement avec la majesté de la Melpomène attique. Celle de Chénier s'arrête toujours en-deçà du sublime: il n'a ni l'accent hTrique, ni le langage pleinement tragique; mais sa correction suffit à la noblesse du genre, et n'est pas sans ornement. Elle prédomine même, par la netteté, par la précision des tours, sur cette régularité froide des vers de La Harpe, dans sa traduction libre, du Philoctète. Ce n'est point assez pour égaler la
grâce, la force, la sublimité de Sophocle que d'en traduire les idées, si l'on n'en traduit l'expression toujours si noblement soutenue. Le premier vers de XOEdipe grec sert d'exemple à ce précepte : voici comment Chénier l'exprime : Enfans du vieux Cadmus, postérité nouvelle.
Mais voici comment Racine avait su le faire plus élégamment passer en notre langue :
De l'antique Jacob jeune postérité.
Ailleurs, dans la scène du Devin, Chénier fait dire à cet interprète des destinées d'OEdipe : Ce jour vous fera naître, et ce jour vous perdra.
Mais Yoltaire avait mis dans la bouche du grandprétre une version plus poétiquement tournée : Ce jour va vous donner la naissance et la mort.
Plus loin, il ne lutte qu'avec désavantage contre le texte si vanté par Longin, où l'emploi des pluriels dans une longue période semble multiplier deux crimes commis involontairement par une seule personne.
Hymen! horrible hymen! toi qui m'as enfanté, C'est toi qui rends OEdipe aux flancs qui l'ont porté.
Ces deux premiers vers s'accordent mieux avec la décence théâtrale que ne le feraient ceux dans lesquels Boileau avait trop défini la même image.
Uvmcn ! funeste hvmen! tu m'as donné la vie;
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Mais, dans ces mêmes flancs où je fus enfermé. Tu fais rentrer ce sany dont tu m'avais formé.
Chéiiier use d'un tour plus chaste et plus concis ; mais il ne le soutient pas aussi heureusement dans les derniers vers.
Tu produis, tu confonds des frères et des pères, Des fds et des époux , des femmes et des mères, Tout ce qui des humains peut exciter l'effroi: Des forfaits, des malheurs inconnus avant moi.
Ce relâchement ne se fait pas sentir dans la version, pleine de force et de nombre, par laquelle Boileau reproduit l'accumulation des pluriels et la progression des idées effrayantes, lorsque OEdipe s'écrie , en attribuant à l'hymen la fatalité de son inceste :
Et par-là, tu produis et des fils et des pères. Des frères, des maris, des femmes et des mères. Et tout ce que du sort la maligne fureur Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur.
Laissons aux judicieux hellénistes le soin de relever les autres passages qui démontrent que la poésie de notre auteur ne peut entrer en parallèle avec la diction épurée de Sophocle. Ils s'apercevront assez que la traduction n'est pas littérale , quant à la beauté du dialogue; mais ils reconnaîtront qu'elle est fidèle, quant à l'ordre des scènes et du détail de la composition : rare mérite qui nous rend ce chef-d'œuvre à jamais précieux. Il
deviendra, pour les disciples de l'art, le modèle le plus parfait de la simplicité d'une fable toute tragique, fable conduite par un seul fil, auquel s'attachent tous les ressorts de la terreur extrême et de l'extrême pitié que suscite le destin d'un seul personnage.
UOEdipe de Voltaire, que nous pouvons nommer XOEdipe français , offre, au quatrième acte, une scène magnifiquement conçue, et exécutée avec un luxe admirable de poésie. L'effet de la double confidence y résulte de la puissance également prêtée aux deux rôles qui réagissent fortement l'un sur l'autre, en s'accablant de leur effroi réciproque par leurs récits terribles. J^OEdipe de Chénier, que nous nomxneionsY OEdipe gî^ec, dans lequel la même scène occupe la moitié du troisième acte , ne comporte pas un si riche développement, parce que Jocaste, moins effrayée et plus passive , n'y fait que suivre et seconder les grands mouvemens de l'âme agitée de son époux, seul ressort de cette sublime intrigue. Le motif de la scène ne s'y produit point par des narrations alternatives : il s'y déroule graduellement par des interlocutions entrecoupées presque vers par vers et mots par mots : dialogue vif, précis , plein de traits, et d'un naturel profond. Chaque interrogation du héros incestueux semble un pas de plus vers sa perte ; chaque réplique hii découvre un
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abyme où il se plonge. L'attention, de plus en plus captivée, ne peut s'en distraire un instant; elle le suit avec angoisse, depuis queTirésias, inspiré d'Apollon , lui a révélé le sort futur du meurtrier de Laïus.
Il se verra le fils et l'époux d'une mère , L'héritier de la couche et l'assassin d'un père; Il sera de ses fils frère et père à la fois.
Prophétiques menaces qui terminent la scène la plus artistement tissue, et qui prépare le noble entretien de Créon, frère de Jocaste , injustement accusé par le roi d'avoir fait parler l'imposture pour le détrôner.
Eh bien! qu'ordonne OEdipe à Créon son ami?
OEDIP E.
De sa cour et de Thèbe Œdipe vous exile.
CRÉON
Je resterai dans Thèbe, où j'ai le droit d'asile.