‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 33 sur 236 · Acte V, scène i , page 333, vers 4 et suiv · texte numérisé non relu

Acte V, scène i , page 333, vers 4 et suiv

Bieiilôt arrive le malheureux roi : figurez-vous sur le théâtre l'entrée de ce prince aveugle, le front couvert d'un bandeau sanglant qui remplace la couronne dont les dieux viennent de le dépouiller; écoutez ses plaintes , écoutez les consolations généreuses de Créon; voyez cet infortuné presser ses filles dans ses bras, et leur prédire les maux auxquels les dévouent des malédictions universelles qui les condamneront au célibat et aux affronts de l'indigence , et vous pressentirez les émotions du public à ce douloureux spectacle. Ici , nous regrettons qu'un trait sublime soit échappé au traducteur : s'il eût possédé le génie tragique de Sophocle au même degré que la connaissance des règles de l'art , il n'eût pas omis l'exclamation la plus pathétique et la plus terrible d'OEdipe embrassant ses enfans et les rejetant malgré lui de son sein paternel :

O mes filles!... mes sœurs!

La timidité du goût moderne ne doit pas étouffer ce cri qui sort des entrailles mêmes de Melpomène; et je conseille à quelque habile acteur de le faire entendre à nos nouveaux Athéniens.

Ces beautés fortes et originales ne pouvaient appartenir au plan rétréci de Voltaire. En retranchant le rôle de Tirésias , dont l'aveuglement préparait d'avance le spectateur à l'aspect de l'aveuglement plus affreux d'OEdipe, il s'était privé du

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grand tableau de ce dernier acte, qui, peut-être, eût moins attendri que repoussé dans sa tragédie ; mais, en conservant l'ordonnance scrupuleuse, Chénier n'a pas été contraint de le tronquer, et n'a pas dû redouter d'en reproduire le magnifique dénouement. Cette belle copie du chef-d'œuvre antique offrira désormais à notre étude les plus importantes leçons de l'art dramatique et de la piété résignée, dans la représentation de l'instabilité des grandeurs humaines, du néant de nos trompeuses vertus et des présomptions de notre fausse prudence, qui luttent en vain contre les décrets des dieux , sous l'empire de la fatalité.

Je m'abstiens de joindre à mes considérations sur cet utile travail l'examen de XOEdipe a Colone , moins heureusement traduit par Chénier que par le premier imitateur français ^ qui en a si bien exécuté les principales scènes avant lui.

Passons à l'analyse de quelques ouvrages plus dignes des éloges que nous devons au mérite de notre illustre auteur.

Si Ton prenait le soin de vérifier les témoignages des traditions trop légèrement accueillies par le vulgaire ; si l'on ne faisait pas trop souvent des livres avec des livres, mais qu'on les composât à l'aide d'une exacte recherche des faits, on ne propagerait pas les erreurs, on ne les perpé-

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