I. f'nycz le tome I des OEiivi es posthumes , page
lement d'une sorte d'ingratitude envers celui dont ils ont emprunté le fond même de leur plan et de leurs idées. C'est un rare privilège, sans doute., que de savoir mettre en œuvre les matériaux primitifs , et de corriger les inventions originales; mais c'en est un plus grand que de savoir fouiller, trouver et créer soi-même : tel est le mérite de Shakespeare. Ce qu'il a d'informe tient à son siècle; ce qu'il a d'admirable tient à son génie : voilà ce que n'atténueront jamais les dépréciations intéressées , ni les sarcasmes un peu jaloux de Voltaire , qui le dépouille en le raillant , et qui dénigre son Othello en appropriant à Orosmane ce qu'il y a de meilleur dans les libres créations anglaises. Je souhaiterais plus de bonne foi, plus d'équité littéraire, et que le commerce du génie ne dégénérât point en une piraterie condamnable. L'école du philosophe de Ferney a suivi plus souvent ses boutades que ses excellens préceptes et que ses beaux exemples.
On démêle aisément la ruse des citations de ([uelques vers mal tournés , de quelques expressions bizarres, de quelques paroles grossières ou proverbiales dans les scènes fortement conçues et devenues fameuses par leurs beautés. C'est trancher en aveugle que de ne reconnaître, comme l'écrit Chénier, qu'un tissu formé par l'ignorance et la barbarie dans cette querelle de Cassius avec
"ÏH ANALYSE RAISONNEE
Briitus, qui reproche à celui-ci ses déprédations des fonds réservés aux besoins de la cause publique, et qui, dans le débat, étant accusé par son ami de céder à ses humeurs chagrines , et de perdre son égalité d'âme, lui apprend la nouvelle de la perte d'une femme adorée : malheur domestique dont il ne lui parlait pas. Ces simples mots : PoTcie est morte ! tracent profondément ce grand caractère.
Le dialogue des personnages, très-convenable sous le rapport des sentimens , ne me paraît défectueux que par des locutions familières et peu locales; car je diffère d'opinion avec Chénier en ce point. Je lui accorde que les hommes de Plutarque, les chefs des républiques, ne doivent point avoir les expressions du peuple; mais je lui refuse d'admettre qu'ils n'en aient pas les idées , puisque la seule nature inspire les sentimens de la liberté, et qu'elle en donne l'éducation première.
Cette scène fondamentale est mieux préparée dans Shakespeare par celles qui la précèdent entre Brutus et la fille de Caton, pour laquelle on voit son amour conjugal et sa vertueuse confiance. Les mots qui terminent cette même scène y sont plus frappans que dans la pièce de Chénier ; mais elle devient la base de son exposition , de son nœud et de sa catastrophe. On retrouve dans celleci tous les germes tragiques semés dans l'autre:
DU THÉÂTRE DE GHÉNIER. .^c)
la mélancolie du héros qu'attriste l'image de sa victime; le souvenir du spectre qui le consterne à Philippes ; la bonté de ses affections publiques et privées; les dissensions des chefs républicains, et leur mutuel dévouement à la patrie. Mais ce que le goût de notre auteur ajoute à l'original , ce sont de nobles développemens des âmes romaines ; ce sont les convenances du langage ; c'est la conformité des moeurs avec les discours ; c'est la décence , l'ordre des parties ; enfin le rôle prolongé de Porcie, dont une fausse nouvelle avait fait pleurer la mort à sa famille, et dont la présence inattendue ranime l'intérêt, et fournit matière à un dénouement qui manquait à la fable théâtrale. La seule entrevue de Brutus avec Agrippa , député des Triumvirs , fera juger au lecteur la manière dont cette trasrédie est écrite : il v sentira l'heureuse énergie de la plume qui versa tant d'éloquence dans les harangues de Caïus-Gracchus, et qui traça le grand caractère de sa mère Cornélie. Voici comment l'envoyé des trois oppresseurs exprime , en faveur de leur cause , les raisons sans cesse reproduites par les agens de la tyrannie, afin que ses ennemis désespèrent toujours de lui résister :
Que prétend, dites-moi, ce lan^'age héioïque, Cet inflexible orgueil d'une vertu stoïque? Oui, si tous les Romains savent vous imiter,
6o ANALYSE RAISONNÉE
La forme de l'État peut encor subsister ;
Mais tout est bien changé. Fiers de leur opulence ,
De tous vos magistrats contemplez l'insolence ;
Contemplez un État accablé de langueur,
Les vices triomphans et les lois sans vigueur ;
Par des tyrans obscurs vos dignités flétries ;
Vos Nobles marchandant les voix des centuries ;
L'or achetant le Peuple et jusqu'aux Sénateurs;
L'or nommant vos Consuls, vos Tribuns, vos Questeurs ;
Citoyens sans amour pour la chose publique;
Généraux éblouis du pouvoir despotique ;
La Liberté mourante; et l'Empire incertain,
Avec le glaive impie errant de main en main.
Et, après avoir cité les noms de tous les prescripteurs populaires et patriciens qui ont précipité l'État vers sa ruine :
Insensés ! l'édifice assiégé par le temps Veut un appui solide à ses vieux fondemens ; Et le vaisseau , pressé des vents et de l'orage , Sans un pilote habile est certain du naufrage.
Puis , poursuivant sur le même ton :
Toi, que César aimait d'une amitié si tendre, Nous plaignons tes fureurs et ton aveuglement. Ta généreuse main nous vengea lâchement ; Mais crains....