Oeuvres de M. le comte de Montalembert
Quand on aborde un sujet qui tient à la majestueuse immensité du catholicisme, le difficile est de se contenir et de renfermer ses efforts dans des limites précises. Je voudrais, en jetant un regard sur un passé encore récent, et sur l'état actuel des intérêts catholiques en Europe, éviter toute excursion dans le domaine de la théologie, de la philosophie ou de la science, écarter môme tout souvenir historique trop éloigné, et concentrer l'attention de mes lecteurs dans le cercle des relations politiques de l'Eglise avec la société moderne.
Pour juger nettement l'ensemble de cette situation, je ne connais pas de procédé plus rapide et plus sûr que de se reporter à cinquante ans en arrière et de se représenter l'état
du catholicisme en Europe au premier jour de la dernière année du dix-huitième siècle.
Au 1er janvier 1800, il n'y avait pas de pape. Pie VI était mort à Valence exilé et prisonnier d'une république athée. Rome sortait à peine des mains d'une horde de païens qui avaient inauguré un semblant de république en proclamant la déchéance éternelle de la papauté. Huit mois du plus périlleux interrègne devaient séparer la mort de Pie VI de l'élection de Pie VII. Le sacré collège, chassé de Rome, ne pouvait se rassembler qu'à l'abri d'une armée schismatique venue du fond de la Moscovie j>our arrêter un instant les armes parricides d'un peuple qui naguère était le premier des peuples catholiques. Quelques vieillards se réunissent derrière les lignes russes, dans une île des lagunes de Venise, de cette fière et habile Venise, qui venait de périr, après s'être signalée par son hostilité tracassière contre l'Église romaine, dont elle avait été, au moyen âge, le boulevard et l'honneur. Les cardinaux restent cent quatre jours enfermés sans pouvoir se mettre d'accord, préoccupés par ce qu'un contemporain appelle Y état de trahison flagrante de l'Europe catholique . leurs suffrages se réunissent enfin sur un moine dont l'obscurité était le principal titre Les Autrichiens occupaient les légations; les Napolitains étaient maîtres de la ville de Rome. Ce ne fut pas sans peine que les uns et les autres restituèrent à Pie VII les États que Napoléon allait bientôt lui arracher de nouveau.
Dans le royaume de Clovis et de saint Louis, voici quel était l'état de la religion catholique :
• Le 29 août 1709. Pie VII ne fut élu que le 14 mars 1800.
J ÀiiTAUD, Uùloire de Pic VU, p. 94, 97. Rien de plus curieux que les détails de ce conclave, donnes par cet historien, qui les recueillit de la bouche du cardinal Consahi. alors secrétaire du concla\e.
L'épiscopat tout entier dans l'exil; le clergé décimé par la guillotine et la déportation ; les fidèles traqués et harcelés, longtemps condamnés à choisir entre l'apostasie apparente ou la mort, commençant à peine à respirer, à jouir en silence de la tolérance du mépris.
Aucune ressource matérielle ni morale; le vaste patrimoine de l'Église, formé par l'amour et le libre don de quarante générations, réduit en poussière; les ordres religieux, après mille ans de gloire et de bienfaits, gisant déracinés et anéantis; trois mille monastères des deux sexes abolis, et avec eux tous les collèges, tous les chapitres, tous les sanctuaires, tous les asiles de la pénitence, de la retraite, de l'étude, de la prière !
La France, souillée par dix ans de révolution, venait de se donner un maître en la personne d'un jeune vainqueur qui l'avait délivrée en même temps de la licence et de la liberté, qui savait tout, pouvait tout, et voulait tout1, qui en Italie avait imposé au saint-siége le cruel traité de Tolentino, qui en Égypte avait caressé l'islamisme, et qui n'était encore connu de l'Église, qu'il allait si glorieusement relever, que pour l'avoir trompée et dépouillée 2.
La persécution à peine éteinte avait fait place à la victoire incontestée du mal. La législation, l'éducation, les mœurs, étaient en proie à la pratique de toutes les théories du dixhuitième siècle. La famille se décomposait sous l'action du
1 Siéyés.
: Bonaparte écrivait de Tolentino, le 19 février 1797, à Pie VI : « La répu- « bliqne française sera, à ce que j'espère, l'une des plus fidèles alliées de c Rome. » Et, quelques mois plus tard, Cacault, ministre de la république à Rome, écrivait à Bonaparte : * La levée de trente millions que Rome s'engage « à payer par le traité de Tolentino a épuisé tout ce qu'il restait de sang « dans les veines de ce vieux cadavre. Nous le faisons mourir à petit feu. 11 « tombera de lui-même... » On sait que plus tard Cacault montra un dévouement intelligent aux intérêts religieux. Il disait de lui-même : « Je suis un « révolutionnaire corrigé. » Abtaud, Hisiotre de Pis VU, p. ».
divorce. Dieu avait été chassé de partout. Pour avoir prononcé son nom, Bernardin de Saint-Pierre était insulté en pleine Académie. Voltaire eût semblé trop réservé, et Rousseau trop mystique, au sein de cette société qui ne se dérobait aux préoccupations de la guerre et à l'infaillibilité des mathématiques que pour se délecter avec Parny et Pigault-Lebrun.
L'Angleterre, préservée du torrent révolutionnaire par l'éloquence de Burke et le génie de Pitt, contemplait d'un œil étonné les vertus et le courage de ces évèques et de ces prêtres catholiques que la proscription avait jetés par milliers sur ses plages ; mais rien n'annonçait encore un changement prochain dans la législation barbare qui avait servi à extirper le catholicisme de la Grande-Bretagne, et à l'écraser en Irlande. Le bienfait de ses glorieuses et solides institutions était assuré à tous, excepté aux papistes indigènes. Son code était encore deshonoré par des pénalités sauvages contre l'exercice public du culte d'Alfred et de saint Édouard. Ses juges déclaraient, du haut de leur tribunal , que la loi ne reconnaissait à aucun catholique une existence légale. Les plus illustres races de son aristocratie étaient encore exclues de leurs sièges héréditaires à la Chambre des pairs. Le plus courageux de ses soldats ne pouvait dépasser le grade de colonel, s'il était catholique. Aucun mérite, aucun talent, aucun service, si éclatant qu'il fût, n'eût suffi pour ouvrir les portes de la chambre des communes à celui qui aurait refusé de jurer que la transsubstantiation était une idolâtrie, et la messe un sacrilège. Le roi Georges 111 aimait mieux priver son gouvernement du concours de Pitt, que de consentir à changer un iota à ces criminelles folies. Tous ceux qui parcouraient, il y a vingt ans, ce pays prodigieux, ont pu voir encore les impasses sordides, les hangars, les écuries où se glissaient les rares fidèles de Londres, pour assister aux saints mystères ;
et ces messes dites en plein air, où les Irlandais affamés, en haillons, se groupaient autour de leurs prêtres, en vue des cathédrales désertes et profanées qu'Élisabeth et Cromwell leur avaient volées.
En Allemagne , l'Église s'enfonçait de plus en plus dans cet abaissement, où elle semblait graduellement disparaître depuis la fin de la guerre de Trente ans. Autrefois propriétaire de la moitié de cet empire que ses moines avaient défriché et que ses évêques avaient conquis sur la barbarie, elle allait perdre irrévocablement tout ce qui lui restait de son patrimoine. Une moitié en était déjà réunie à la France, et l'autre allait être dépecée et jetée en pâture à tous ces princes, à tous ces seigneurs, catholiques et protestants, qui, à Lunéville et à Ratisbonne, mendièrent, des mains de la révolution victorieuse, une part dans la dépouille de l'Église. Elle s'affaissait sans résistance, elle succombait sans honneur. Depuis longtemps les catholiques, prêtres et laïques, n'opposaient plus qu'une inerte torpeur aux mépris du protestantisme et aux envahissements de la philosophie. Le catholicisme ne comptait pour rien, absolument rien, dans la politique ni dans la littérature de cette nation, qui se prosternait devant le grand Frédéric, et que le paganisme de Goethe faisait tressaillir d'aise et d'admiration. La théologie ne donnait quelques signes de vie que pour lutter contre Rome, sous l'inspiration de Fébronius et de ses émules. Le dernier acte historique des trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Cologne et de Trêves, avait été de se réunir avec l'archevêque de Saltzbourg, primat de Germanie, pour dresser dans les Ponctuations ' dEms ' le code de la révolte et de l'ingratitude contre le saint-siége. Ils étaient occupés à l'appliquer, quand les ar-
' En 1786.
mées républicaines vinrent les détrôner et leur infliger châtiment qu'ils avaient d'avance justifié. Pas une voix d'ailleurs ne s'élevait pour défendre la vérité chrétienne, ni les droits de la papauté, ni même ces souverainetés ecclésiastiques, où régnait depuis mille ans un bonheur proverbial '. Rien n'annonçait, même de très-loin, un Stolberg, un Schlegel, un Gôrres. Dans ce vaste naufrage, l'œil pouvait errer sur toute l'Allemagne catholique sans y découvrir un écrivain, un docteur, un évêque digne de ce nom.
En Italie, même désolation et même humiliation : des lois rendues contre l'Église par la monarchie absolue à Naples, à Parme, à Turin, à Florence, maintenues et exécutées par les démagogues; des armées étrangères et d'éphémères républiques; des temples profanés, des couvents supprimés, des peuples consternés ; pas un martyr, ni même un soldat.
En Autriche, l'Église dormait sur le lit de Procuste que lui avait dressé Joseph II. Sur les ruines des deux mille monastères confisqués par cette majesté apostolique, deux ans avant que l'Assemblée constituante eût appliqué les mêmes théories aux mêmes victimes, la bureaucratie impériale forgeait à son aise les chaînes doublées de velours dont elle a su enlacer jusqu'à ce jour tous les membres de sa captive. Joseph II avait écrit : « J'ai fait de la philosophie la législatrice de mon empire,.. » Et son successeur, Léopold II, fidèle en tout point à ses leçons, dénonçait, devant les états de la basse Autriche, comme la source du mal, le pouvoir nobiliaire et le monachisme. La Belgique, cette fille chérie et fidèle de la catholique maison de Habsbourg, lui était arrachée pour toujours. Broyée sous le double effort de la révolution monarchique de Joseph II, et de la conquête révolu-
1 Vnler dtm Krummêlob iêtei gut vohnén : c II fait bon vivre sous la crosse ; • dicton jadis populaire en Allemagne, et que rien n'est venu démentir.
tionnaire des terroristes, elle avait succombé, mais non sans avoir préludé, par un généreux effort en faveur de la religion et de la liberté, à la régénération catholique et nationale dont nous avons eu la consolation d'être les témoins.
La Pologne, ce royaume orthodoxe , boulevard si longtemps invincible de l'Europe et de l'Eglise contre l'islamisme et contre le schisme grec, condamnée par Voltaire avant d'être immolée par Catherine, se débattait, déchirée, sanglante, sous la serre des potentats qui avaient consommé, ]>our la première fois depuis l'ère de la rédemption, le meurtre d'une nation chrétienne.
L'Espagne, dépouillée de toutes ses anciennes libertés, transformée par le plus étrange oubli de son immortel passé en domaine privé de ses rois énervée par deux siècles de despotisme sans gloire, spectatrice silencieuse de l'attentat inouï commis par Charles III contre la compagnie de Jésus, languissait sous la domination d'un garde du corps, amant de la reine et favori du roi.
Le Portugal, où tombai avait renouvelé contre les jésuites les cruautés des empereurs romains contre les premiers martyrs, ne tenait plus que par un fil à l'Église romaine. II faut lire l'inappréciable récit du cardinal Pacca , alors nonce auprès de Sa Majesté Très- Fidèle, pour juger à quel degré étaient tombées l'antique gloire, l'antique liberté et l'antique foi du royaume fondé par Alphonse de Bourgogne, à la suite d'une victoire et d'une vision miraculeuse, avec le libre consentement de ses barons et de son peuple,
1 Le conseil de régence, après la mort de Charles II, écrivait en ces termes a Philippe V, le 3 novembre 1700 : c Nous dirons à Votre Majesté que le successeur du roi mort peut venir sans délai prendre possession de cette monarchie, et en disposer comme de $es propriétés particulières. » Voilà a quoi en était réduite l'Espagne du Cid et d'Isabelle la Catholique !
et la sanction du saint-siége sollicitée par saint Bernard ».
En résumé, nulle part le moindre signe de salut ou d espérance. La religion, partout oubliée ou anéantie, semblait exilée de la terre. Le catholicisme devait paraître aux sages du monde un cadavre qu'il ne restait plus qu'à enterrer.
Un demi-siècle s'écoule, et tout est transformé. Partout la religion a repris sa place, au premier rang ; partout l'Église est reconnue comme une puissance du premier ordre. Invoquée par les uns avec la confiance d'un amour toujours ûdéle ; par les autres avec la passion d'une conversion récente ; par quelques-uns peut-être à regret et à contre-cœur; si elle est encore attaquée par quelques aveugles, nul du moins ne méconnaît sa force, sa vie, sa féconde immortalité. En parcourant le sol de l'Europe, labouré par la révolution et la guerre, on la voit partout refleurir, grandir, relever sa tète rajeunie, et planer sur les destinées du monde. Comme les hautes cimes après le déluge, à mesure que les eaux s'abaissent, on voit reparaître les vérités qu'elle prêche depuis dix-huit siècles, et les institutions qu'elle a élevées sur l'immobile fondement de la promesse divine.
Recommençons la revue que nous venons de passer, et saisissons à la hâte les traits les plus saillants du nouveau tableau .
Sans doute, l'infortunée Pologne n'a point recouvré cette indépendance que le pape Clément XIII recommandait en termes si touchants et si impératifs aux rois dégénérés de l'Occident. Victime du plus douloureux abandon, elle ne voit point encore luire l'aube de la réparation qui lui sera due lorsqu'elle aura pu abjurer toute solidarité avec l'esprit révo-
» Sotitie tul Portogallo con una brève relation délia nuntialura di Lisbtma, doit' anno 1795 fino ail' anno 1802, dal cardinale Babtolommeo Pacca, etc.; Velletri, 1835.
lutionnaire. Mais pour qui sait à quel point le malheur améliore les races qui ne désespèrent pas d'elles-mêmes ; pour qui connaît les trésors de courage et de résignation qui vivent au fond de ces cœurs navrés ; pour qui a pu mesurer le retour énergique à la pratique de la religion, l'incontestable amélioration des mœurs, l'inébranlable fidélité à la vraie foi que révèle chaque soupir et chaque angoisse de cette nation inextinguible ; pour qui croit enfin à la miséricorde et à la justice, il est impossible de renoncer à l'espoir d'un avenir meilleur, et de croire la Pologne morte à jamais, dans un siècle qui a vu renaître la Grèce et l'Irlande.
La Suisse est, après la Pologne, le pays où le regard du catholique aperçoit le plus de sujets de désolation. Ce que le despotisme schismatique a accompli sur les rives du Dniéper et de la Vistule, la révolution athée est en train de l'imiter au pied du Saint-Gothard et du Grand Saint- Bernard. Le sacrilège y règne en maître; les monastères, dont les premiers habitants avaient civilisé l'antique Uelvétie, disparaissent un à un ; une tyrannie brutale y est exercée, au nom de la liberté, 3ur des populations désarmées, sur un clergé auquel on ne peut reprocher que sa trop grande résignation. Mais la vieille et robuste race de ces paysans, quoique écrasée par le nombre, résiste opiniâtrement au joug de la démagogie; il pèse sur leurs personnes, sur leurs biens, mais non sur leurs cœurs indomptés. Le sang du martyr Leu, de ce paysan de Lucerne assassiné par le radicalisme qu'il avait loyalement vaincu dans l'arène de la légalité ; la captivité et l'exil de Tévêque de Fribourg, gages sacrés de cet amour de Dieu qui est seul fort contre la mort, ne demeureront pas une semence stérile. Et d'ailleurs, si Lucerne et les cantons primitifs sont devenus pour un temps la proie de l'esprit du mal, en revanche la métropole du calvinisme, Genève, a vu en
frémissant le catholicisme reparaître dans ses murs. Les sages de cette' célèbre cité avaient cru faire merveille en obtenant du congrès de Vienne que des populations catholiques, enlevées à la maison de Savoie, fussent livrées au canton de Genève; ils ne calculaient pas que, grâce au principe de liberté religieuse inventé par leurs pères et retourné contre eux, ils introduisaient ainsi l'ennemi dans la place. Saint François de Sales n'eût pas été moins étonné que Théodore de Bèze, si on leur avait annoncé que, deux siècles après eux, il y aurait dans la ville de Calvin une presse catholique, qu'on y verrait deux églises catholiques, et qu'elles seraient trop petites pour contenir la foule des fidèles. Il y a deux siècles, je crois, on construisait à Genève des fortifications, avec des fonds provenant de souscriptions faites dans toute l'Europe protestante, au profit de ce boulevard de la réforme. Aujourd'hui le rationalisme est venu; il a rasé les bastions du protestantisme, et sur leur emplacement on voit sortir lentement de terre une nouvelle église catholique. C'est le cas de répéter, avec une satisfaction modeste mais légitime, la devise que les Genevois ont empruntée à la Vulgate et gravée sur la porte de leur cité : Post tenebras, spero lucem.
Sans doute encore, les deux péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et l'Espagne, n'ont point encore parcouru tout le cercle de l'erreur, n'ont point encore complètement traversé l'expiation de l'abaissement. Longtemps en dehors ou en arrière des grands mouvements européens, dominées par des influences exotiques et factices, jetées hors de leur sphère normale par des causes qu'il faudra examiner ailleurs, elles en sont où nous en étions, et trébuchent contre les pierres d'achoppemont dont nous nous sommes relevés. Et cependant que de symptômes rassurants et consolants en Espagne ! Rendue, par l'invasion de Napoléon , à la conscience de sa force et de
sa dignité, dont un long et misérable despotisme avait pu la faire douter; puis plongée, comme nous l'avons. été, dans les sanglantes horreurs de la révolution et de la guerre civile, elle a vu le catholicisme surv ivre à la spoliation de son clergé, à la profanation et à l'incendie de ses couvents, au meurtre de ses moines. Les idées nouvelles en philosophie et en religion ne lui ont guère donné que des parodies, de pitoyables contrefaçons, dont le bruit n'a franchi les Pyrénées que pour exciter la risée des maîtres du genre. Seuls, deux hommes d'un génie supérieur ont pu faire croire à l'Espagne que les jours de sa décadence allaient cesser, et ces deux hommes sont catholiques. L'un, Donoso Cortès, a conquis de plainpied l'attentive admiration de l'Europe; l'autre, Balmès, mort à la fleur de l'âge *, historien, philosophe, théologien , surtout grand esprit politique, ayant compris tous les besoins et toutes les conditions de la liberté moderne, en même temps que toutes les infirmités d'une société démocratique, et sachant concilier cette lumineuse intelligence de son temps avec cet inébranlableattachemcnt à l'immobile infaillibilité de l'Eglise, sans lequel nul Espagnol n'est digne d'appartenir à la patrie de Ximenès et de Calderon. La réaction catholique en Espagne, pour avoir été longtemps silencieuse et inaperçue, n'en doit être que plus profonde, puisqu'elle a trouvé de tels organes. Et c'est ainsi qu'elle a été comprise par les hommes d'État qui gouvernent ce pays, puisqu'ils viennent de conclure avec Rome un concordat, le plus avantageux qu'il ait été donné depuis longtemps au saint-siége d'obtenir d'une puissance catholique, et dont l'exécution sincère ramènerait promptement de beaux jours pour l'Église d'Espagne. Le régime des concordats existe aussi en Allemagne; mais,
1 A trente-huit ans, le 9 juillet 1848; auteur du Proltslantisme comparé utt eatholieismf, de Pie II, et de plusieurs autres ouvrages.
exécutes sans bonne foi, ils n'ont pas suffi pour guérir les plaies de la religion dans ce grand pays. Il a fallu d'autres remèdes, d'autres leçons : les leçons n'ont pas manqué, les remèdes sont venus à leur suite. Aujourd'hui, quel changement et quel progrès! Le protestantisme allemand, criblé des coups du rationalisme et du panthéisme qu'il a fait éclore, a perdu son âme : il ne subsiste plus qu'à l'état de corps artificiellement maintenu par le concours énergique de l'État. La vie réelle s'est retirée de lui; de doctrine, il n'en a plus, il n'en ose plus enseigner. Qu'on aille voir ce qu'est devenue, dans la patrie de Luther, cette fameuse doctrine de la justification par la foi seule, doctrine si commode qu'on peut s'étonner qu'elle ne soit pas devenue le symbole de tous les libertins du monde : elle n'est plus professée nulle part. Qu'on aille compter le nombre des protestants allemands disposés à signer, dans son texte primitif, la confession d'Augsbourg : ils tiendraient tous dans une bourgade.
Il existe, à la vérité, un groupe intelligent et courageux de piétistes, dont le foyer est à Berlin, et dont il s'échappe de temps à autre un éclair de vérité, et même de justice, à l'égard du catholicisme ; mais ils comptent, si je ne me trompe, plus d'adeptes politiques et militaires que de théologiens ; ils rencontrent plus de sympathies sur le trône que chez le peuple. En dehors d'eux, le protestantisme n'est plus qu'un nom qui sert de masque à toutes les théories négatives et destructives que la philosophie moderne a développées. Se dire protestant, c'est simplement déclarer qu'on n'est pas catholique, et quelquefois qu'on n'est plus chrétien. Au milieu de cette poussière du désert, le catholicisme surgit avec sa doctrine immuable et son austère discipline, tel qu'il siégeait au concile de Trente, et tel que dix générations de réformateurs sans postérité l'ont inutilement battu en brèche. Il a traversé
i ht
intact les guerres intestines et la conquête étrangère; il a bravé les diplomates et les juristes; il a survécu aux despotes et aux démagogues, à Joseph II et à Robert Blum. Tout ce qui semblait le plus propre à l'abattre n'a servi qu'à le propager et à le fortiûer. Le vieil édifice du Saint-Empire Romain, en s'écroulant, a brisé la plupart des liens qui l'entravaient, et lui a ouvert des voies nouvelles. C'en est fait de l'odieuse maxime de l'ancien droit germanique : Cujtts regio, illius religio, maxime qui assignait des limites territoriales à l'expansion de la vérité, et condamnait les populations à suivre en aveugles les caprices et les passions de leurs maîtres 1 . La Prusse, en conquérant de vastes provinces catholiques, a été obligée de traiter avec l'Église et de lui ouvrir l'accès de contrées d'où la vraie foi était bannie depuis trois siècles.
La Hesse, la Saxe, le Mecklembourg, tous ces pays naguère exclusivement luthériens ou calvinistes, ont dû subir la même loi ; et de toutes parts on voit des groupes de fidèles catholiques s'implanter à l'ombre des vastes et vieilles églises que le protestantisme avait usurpées, mais qu'il n'avait jamais su remplir. Bravant le respect humain, l'impopularité vulgaire et les fureurs de la presse rationaliste, la noblesse et la classe lettrée, qui ont toutes deux tant à expier, fournissent des conversions nombreuses et éclatantes. L'illustre comte de Stolberg en a commencé la série que ne clora pas M. de Florencourt 1 . Ces deux noms rappellent assez que
* En verlu de ce principe, consacré par la paix de Passau en 1552, les habitants du Palalinat durent passer quatre foi$ successivement du luthéranisme au calvinisme, et réciproquement, dans l'espace de vingt-sept ans (1556 à 1583:, selon le gré des quatre princes qui se succédèrent dans la dignité d'électeur palatin pendant ce temps.
1 Nous citerons en outre, et parmi les noms qui nous reviennent à la mémoire, la princesse Galitzin, qui fut à Munster le centre d'un mouvement remarquable au commencement de ce siècle; Adam MùUer, le conseiller Schlusser, l'éloquent publiciste Jarke , le docte et courageux professeur
l'Église a du, à ces retours, quelques-uns de ses plus habiles apologistes, de ses plus intrépides champions, des écrivains, des historiens, des docteurs du premier mérite, tandis que, pas plus en Allemagne qu'ailleurs, l'hérésie n'a pu enlever au catholicisme un seul nom digne d'être regretté ou cité.
De la vie privée, le mouvement catholique a bientôt gagné la vie publique. En mettant imprudemment la main sur l'archevêque de Cologne, le gouvernement prussien donne le signal du réveil de l'Église germanique. Clément-Auguste de Droste, d'immortelle mémoire, en sacrifiant, dans la question des mariages mixtes, son repos et sa liberté aux intérêts les plus sacrés de la conscience et de la famille, ébranle, d'un bout de l'Allemagne à l'autre, la fibre sacerdotale. A partir de ce moment, tout change de face; l'Église d'Allemagne est sauvée. A l'autre extrémité de la monarchie prussienne, l'archevêque polonais de Posen, émule de son frère de Cologne, devient, comme lui, confesseur et prisonnier pour la foi. Un homme de génie, Gôrres, reconnaît et signale le nouvel Athanase : le rugissement de ce vieux lion ne demeure pas sans écho. Dès lors, amis et ennemis comprennent que l'Église n'est pas morte en Allemagne. La presse catholique commence à se montrer, à s'aguerrir, à résumer et à discipliner les efforts des catholiques La révolution de 1848
Phillips, la comtesse Ida Hahn, qui a raconté sa conversion dans un beau livre intitulé : IH liabylone à Jérusalem; enfin Hurler, si connu parmi nous par son excellente histoire d'Innocent III, et qui publie en ce moment une histoire de Ferdinand II, destinée à achever la réaction de la vérité, commencée par des écrivains prolestants, contre les mensonges qui ont cours depuis deux siècles sur la guerre de Trente ans.
' Citons en première ligne les I/ulomche polilitche Blatler, de Munich, recueil fondé en 1838 par le professeur Phillips et le jeune Guido Gôrres, qui
si prématurément suivi son père dans la tombe. Sous la direction de ces deux écrivains, ce recueil est devenu incontestablement le premier de l'Europe catholique. A côté de ce recueil bimensuel est venu se ranger, depuis 1848,
arrive ; et, contre l'attente de tous, elle devient l'occasion du triomphe le plus inespéré pour l'Église . Dans cette assemblée de Francfort, si tumultueuse et si ridicule, mais un moment si redoutable, on voit paraître ses prêtres, ses orateurs, ses théologiens. Ils viennent réclamer, à l'instar des catholiques français, la liberté de l'enseignement et la liberté religieuse. Au milieu de ces constitutions écloses chaque matin, à Vienne, à Berlin, à Francfort, à Erfurt, l'Église réclame la sienne, sa constitution divine, depuis longtemps violée et enchaînée par le bras séculier. On n'ose lui résister. Elle en reprend possession; ses évêques s'assemblent à Wurtzbourg, pour la première fois depuis les Ponctuations d'Ems. Le calme et la gravité de leurs délibérations ressortent admirablement au sein des orages sanglants de la politique. Leurs décrets sont accueillis avec respect; leur autorité est contemplée avec étonnement; leurs vœux exaucés sans répugnance apparente.
Là où Ronge, ce pitoyable contrefacteur de Luther, avait prophétisé, aux grands applaudissements des démocrates et des philosophes, la ruine définitive de la Babylone papale ; là même, des moines, des jésuites, des franciscains, reparaissant, sous leur froc abhorré, après des siècles de proscription, attirent autour de leurs chaires une foule avide, nombreuse, infatigable, et font de leurs missions un des faits les plus marquants de l'histoire contemporaine. Là où Lola Montes, séduite par l'exemple des oracles de la tribune et du feuilleton en France, encouragée par les amis des lumières et du progrès, soutenue par les sympathies publiques ou avé-
ia Dmtuhe Yotkshalle, de Cologne, journal quotidien dont la tendance politique nous semble plus juste et moins absolue que celle du recueil de Munich, et qui rend chaque jour de très-grands services à la cause religieuse en Allemagne.