‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 12 sur 71 · DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, ET DES REPROCHES · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, ET DES REPROCHES

qu'on LUI ADRESSE.

Mais j'entends d'ici la réponse de mes adversaires : Nous aimons autant la liberté que vous, nous lui gardons notre foi et notre plume ; ce que nous n'aimons plus, ce que nous réprouvons, ce dont nous saluons la chute avec enthousiasme, c'est le gouvernement représentatif, constitutionnel, parlementaire.

Je réplique aussitôt : Le gouvernement que vous réprouvez, et dont je reconnais avec vous certains inconvénients trèsgraves, est aujourd'hui, dans l'état actuel des mœurs et des institutions de l'Europe, la seule forme possible de la liberté politique. C'est ce que je vais essayer de prouver, après quelques observations sur ce malheureux gouvernement parlementaire, que nos publicistes en vogue se complaisent chaque jour à ressusciter, pour le pourfendre, après lavoir préalablement déclaré mort et enterré.

A la fin de l'année dernière, la France, par un nombre inouï de pétitions, par le vœu unanime des conseils généraux, par tous les moyens légaux, avait supplié ses représentants de lui accorder la révision d'une constitution qui la conduisait manifestement à l'abîme. Ses instances furent vaines. Non-seulement la minorité socialiste, mais une fraction importante du parti conservateur refusait impitoyablement cette révision, tandis qu'une autre fraction plus nombreuse encore y consentait si mollement, qu'elle évitait même d'en signer

la proposition. On contestait jusqu a la sincérité des pétitions émanées de ces masses qui depuis ont su formuler d'une façon moins équivoque leur volonté dès lors évidente pour tous les gens de bonne foi. N'ayant plus d'espoir dans le jeu régulier des institutions, indignée par la ténacité aveugle et par les déplorables divisions de l'assemblée, la France, réduite aux abois, s'est empressée d'accepter et de bénir la chance de salut qui lui était offerte.

Mais de ce qu'au 2 décembre, contraints de choisir entre le socialisme et la dictature, la plupart des honnêtes gens se sont jetés du côté de celle-ci, il y a toute une classe d'écrivains qui voudraient en conclure que, par la même occasion, la France a renié toutes les conditions d'un pays libre, et que dans ce choc, la liberté, qu'ils déguisent sous le nom de gouvernement parlementaire, a été prise au lacet, et étranglée par raccroc.

Je crois qu'ils se trompent en fait et surtout en droit, et j'espère qu'il me sera accordé, pour le dire, la même licence que celle dont a pu jouir M. Proudhon pour prouver que le 2 décembre était le triomphe de la révolution sociale et le commencement de la venue de l'antechrist.

On voudra bien remarquer que je serais aussi bien placé qu'un autre pour m'ériger en censeur de ce gouvernement déchu. D'abord je dois le connaître, et peut-être un peu mieux que ses détracteurs actuels, pour l'avoir longtemps pratiqué : Testis et pars aliqua fui. J'ai vu de près ses abus, ses dangers, les folles illusions, les jeux stériles et cruels des partis. Je les ai signalés, j'en ai gémi, à la tribune, alors que la tribune était encore debout, en présence des maîtres du jeu, qui ne me l'ont pas pardonné. J'ai pu subir, comme un autre, plus qu'un autre, les mécomptes, les tristesses, les défaillances, inséparables de ce laborieux régime. Je pourrais le

juger d'autant plus sévèrement, que nul ne m'a jamais vu tremper à un degré quelconque dans ces intrigues, ces coalitions, ces campagnes de couloirs, ces manèges de partis qui l'ont compromis et déconsidéré. Mais je me contente de ce que j'en ai dit quand il était triomphant et en apparence inattaquable. Je ne veux pas lui jeter la pierre aujourd'hui qu'il est vaincu et livré aux Thersites du camp victorieux. Comme, après tout, la responsabilité des vaincus me paraît moins formidable que celle des vainqueurs, j'aime mieux chercher si, par quelque faute inconnue de moi-même, je n'ai point mérité d'être englouti dans ce grand naufrage dont des pilotes plus célèbres paraissent seuls responsables. Delicta quis intelliget? Ab occultis meis munda ?ne, et ab alienis parce servo tuo.

Quel est d'ailleurs l'honnête homme, l'homme de cœur qui pourrait être tenté, même avec les plus justes griefs contre le régime parlementaire, d'aller enfler le flot de ses détracteurs actuels? De quoi se compose ce flot? N'y voit-on pas, avec les courtisans habituels de la victoire, toutes les ambitions inassouvies, toutes les médiocrités avides, tous ces aventuriers de plume qui, sous aucun des pouvoirs qu'ils ont servis, n'ont pu gravir jusqu'à l'estime publique; toutes les doublures des régimes déchus ; tous ces gens qui nous cajolaient dans les couloirs de l'Assemblée, et qui ont pour raison principale de maudire la tribune leurs impuissantes tentatives pour y arriver ou pour y réussir?

A quoi sert de le dissimuler? il y a toute une armée de panégyristes attitrés du pouvoir nouveau qui cherchent à exploiter, au profit d'une doctrine nouvelle, ce besoin impérieux d'une tranquillité quelconque qui prévaut en France depuis la catastrophe de 1848 et ses suites. A côté de la satisfaction légitime qu'inspire le sentiment d'un immense

U. — Œuvres polciP. el dir. 7

danger évité, à côté de la reconnaissance que mérite un immense service rendu, ils essayent de placer comme une croyance nationale la haine des formes et des idées dont la France a paru si longtemps éprise. Leur calcul n'est peutêtre pas erroné. Dans la joie furieuse que leur inspire la chute du régime parlementaire, n'y aurait-il pas un suprême triomphe de l'instinct et de la logique démocratique? Ce triste et has instinct, qui s'est d'abord cru satisfait par la substitution de l'aristocratie des capacités à l'aristocratie de naissance, a bientôt reconnu que les hommes de tribune, quelque révolutionnaires que fussent d'ailleurs leurs sympathies ou leur origine, pouvaient créer une nouvelle et puissante aristocratie ; car ce qui constitue surtout l'aristocratie, et ce qui surtout répugne à la démocratie, c'est Y indépendance ^ c'est la force personnelle et permanente qui peut résister au pouvoir et lui survivre. Certes il vaut mieux, pour les individus qui en sont revêtus et pour la société, que cette force ne vienne pas exclusivement du talent, et qu'elle leur soit quelquefois transmise comme un patrimoine; mais, alors même qu'elle ne provient que d'efforts personnels et isolés, elle est encore imposante et respectable. Or, la tribune avait mis en relief un certain nombre d'hommes dont les noms se trouvaient sans cesse sur toutes les lèvres et dans toutes les mémoires, et qui, au pouvoir ou hors du pouvoir, attiraient les regards et les préoccupations du public. C'est ce que 1 instinct démocratique n'a pas pu supporter impunément. Les fautes incompréhensibles de quelques-uns de ces personnages ont pu amener leur chute, je le veux bien ; mais une pitoyable jalousie a pu seule applaudir à cette chute. Ce n'étaient pas tous des Aristides, et on ne se fatiguait ]»as de les entendre appeler les justes. Mais on se fatiguait de les entendre toujours nommer comme les premiers du pays, comme des gens avec les-

quels il fallait compter, et qui se retrouvaient debout au lendemain de tous les orages. Désormais on ne verra plus de ces existences hors ligne; tout est disposé pour en prévenir le retour et en oblitérer le souvenir. De là ces trépignements de joie et ce bonheur trop j>eu contenu, de voir désormais triompher ce que Saint-Simon appelait les grâces de V obscurité et du néant.

Allons plus avant. On avait essayé, dans ces derniers temps, d'établir des distinctions assez spécieuses entre le système représentatif ou constitutionnel et le système parlementaire. On semble y avoir renoncé. Je ne m'y arrête que pour condamner, pour désavouer autant que personne les abus et les exagérations du système auquel on donne lo nom de parlementaire, et pour maudire les fatales usurpations de pouvoir qui se sont produites sous ce nom. Je ne veux pas, je n'ai jamais voulu de cet esprit funeste qui prétendait humilier ou annuler le monarque au profit exclusif d'une assemblée élective. Quand nous aurons l'honneur de rentrer dans les conditions d'un gouvernement libre, je tiens que la principale préoccupation des amis de la liberté devra être de maintenir intacte l'autorité légitime du monarque. Si dans ce qui va suivre je me sers quelquefois de la dénomination assez équivoque de système parlementaire , c'est pour ne pas décliner la lutte avec les publicistes qui attaquent sous ce nom le gouvernement représentatif lui-même. Mais, avant d'entrer dans le détail, voyons en quoi consiste l'essence de ce genre de gouvernement.

Un gouvernement parlementaire, constitutionnel ou représentatif, signifie aujourd'hui un gouvernement contrôlé et contenu. Or, sous des formes diverses, ce genre de gouvernement a existé de tout temps et partout où le despotisme n'avait pas tout absorbé. Je crois fermement qu'il en existe le

germe, ou l'ombre, si l'on veut, même dans la constitution du 15 janvier dernier. Il consiste essentiellement dans la division des pouvoirs et dans leur contrôle réciproque; car telles ont été de tout temps les conditions d'une action grande et durable sur les affaires du monde, comme celle de l'anciennc Rome et de la moderne Angleterre; tandis que la force unitaire n'a produit qu'une grandeur éblouissante, mais éphémère, et une puissance fragile, comme celle de Louis XIV et de Napoléon. Ce système de contrôle exige naturellement l'intervention efficace des représentants du pays dans la confection des lois et dans le vote de l'impôt. Là où ce contrôle est sérieux et respecté, là où cette intervention est active mais disciplinée, le gouvernement parlementaire existe réellement. Il existe dans les meilleures conditions là où une nation possède encore des traditions et des corporations, et où toutes ses forces collectives ou individuelles sont sincèrement représentées au sein des pouvoirs publics, comme en Angleterre. Mais si ces forces sont incertaines et nulles, si les mœurs et les institutions démocratiques ont tout réduit en poussière, on est condamné à n'avoir que des assemblées composées d'individus isolés, comme ceux qui les élisent, avec des droits vagues, illimités, quelque peu factices, comme en France; et alors ce gouvernement est bien 'autrement difficile à conduire, bien autrement exposé à faillir.

On est ainsi toujours ramené à la terrible raison qui fait, à l'heure qu'il est, la force et la fortune du despotisme en Europe, l'absence de tout élément traditionnel ou sérieusement conservateur. On se débat partout contre les conséquences de ce fait, aussi fatal aux intérêts bien entendus de la monarchie qu'à ceux de la liberté.

D'où vient que les gouvernements libres n'ont réussi nulle part à se consolider sur le continent? N'est-ce pas surtout du

défaut de tout patriciat politique dans les pays qui ont reçu des constitutions? Ce qui s'est fait en Angleterre pour la liberté, par l'aristocratie et avec son concours, a duré, témoin la Grande Charte et la révolution de 1688 : ce qui 3'est fait sans elle ou contre elle a péri, témoin la république de 1649. Et qui ne sait qu'à Rome la liberté n'a duré qu'autant que l'élément patricien a été prépondérant, et que le triomphe de la démocratie, qui n'a pas duré cinquante ans, a été immédiatement suivi du despotisme impérial, qui a duré cinq siècles? J'appelle sur ce point les réflexions, et au besoin le repentir des libéraux , qui se sont toujours montrés si âpres à poursuivre les derniers vestiges de stabilité ou d'hérédité dans les lois et les mœurs de notre pays. Dieu me garde cependant de conclure que la liberté soit désormais impossible sur le continent, parce qu'on y a détruit l'aristocratie; je constate seulement qu'il y a là pour les gouvernements libres une source de difficultés et d'inconvénients redoutables.

J'explique ainsi une partie des défauts et des dangers du système parlementaire, bien loin de les nier. Je comprends la tristesse , le doute , l'indignation qu'a dû inspirer le spectacle des tâtonnements, des morcellements, de l'indiscipline de ces assemblées, composées en très-grande majorité de gens honnêtes et intelligents, mais où manquaient le lest des traditions aristocratiques et le poids des influences incontestées. On dit que les fautes de ces majorités, l'ambition et légoïsme de leurs chefs, méritaient une correction, un châtiment, une expiation ; qu'il est devenu nécessaire de substituer pour un temps à la liberté un régime de silence et de compression. Je le veux bien. Mais après? Ce traitement doit-il durer toujours? Est-ce là l'idéal qu'on nous veut faire adorer? Et convient-il, pour lui rendre hommage, de proscrire et de flétrir à jamais le régime de discussion et de liberté,

et cela, au nom et dans l'intérêt de la religion? Voilà la question. Elle est surtout théorique et historique; mais elle est vitale, car, sous un autre nom, c est absolument la même qui a été posée et résolue plus haut.

Commençons par poser en fait qu'il n'y a pas de gouvernement parfait, pas de gouvernement absolument bon en soi. Encore une fois , en politique , tout est relatif. Le gouvernement représentatif tel que nous l'avons connu n'est certes pas le meilleur qui ait jamais existé. Il rencontre, dans l'abaissement universel des caractères qui résultent de nos mœurs monarchiques et démocratiques, des causes de ruine inconnues à l'époque de son origine, au moyen âge. Mais ces causes subsistent et menacent également toute autre forme politique. Étant donné l'état actuel du monde, je soutiens que le gouvernement représentatif a moins de défauts et moins de torts que n'importe quel autre gouvernement contemporain. J'ajoute que, quand même il en aurait plus, encore faudrait-il les supporter, sous peine de renoncer à la liberté ; car je défie qu'on trouve dans l'Europe moderne une autre combinaison pour la garantir.

Que lui reproche-t-on d'ailleurs? D'avoir amené le socialisme. Mais ce serait confondre toutes les notions du juste et du vrai que de rendre le gouvernement parlementaire responsable de tout ce qui s'est fait depuis 1848 jusqu'au 2 décembre 1851. La seule idée d'une assemblée souveraine et permanente répugne à l'essence de ce gouvernement, qui est avant tout, comme on l'a dit, un gouvernement de contrôle réciproque. Autant vaudrait prendre la Convention pour un modèle du gouvernement parlementaire. Ce serait confondre deux choses tout aussi distinctes que la royauté tempérée de saint Louis et l'autocratie de Byzance. Le régime parlementaire a reçu au 24 février 1848 une blessure raor-

rtelle, dont le coup d'État du 2 décembre 1851 n'a été que la conséquence logique. Je crois qu avec plus de sagesse et de bonne volonté, on eût pu détourner la conséquence; mais, en partageant la responsabilité entre qui de droit, il ne faut pas la déplacer. La plus grande part de tous nos maux et de toutes nos bumiliations doit encore et toujours retomber sur ceux qui ont amené et intronisé l'orgie de février.

Je conviens que, dans toute l'Europe, le rôle des assemblées improvisées en 1848 n'a pas été brillant. Il a été misérable en Italie , et assez ridicule en Allemagne , où ce bizarre mélange de démagogues, de pédagogues et de philologues qui ont siégé à Francfort, à Erfurt et ailleurs, n'a pas fait honneur au génie germanique. Et cependant là même aucun catholique ne doit oublier qu'elles ont proclamé la liberté de l'Église et de l'enseignement. Je fais des réserves formelles en faveur des deux assemblées françaises. L'Assemblée constituante, malgré la constitution insensée qu'elle nous a donnée, et avant que l'élection du 10 décembre ne lui eût fait perdre la tête, avait énergiquement arrêté le socialisme et réagi contre les folies du gouvernement provisoire ; elle a su d'ailleurs se retirer à temps et céder au mouvement de l'opinion. Moins bien inspirée sous ce dernier rapport que sa devancière, l'Assemblée législative n'en a pas moins acquis des titres à la reconnaissance universelle. C'est elle qui, après la fameuse lettre au colonel Ney, a maintenu à l'expédition de Rome son véritable caractère; c'est elle, et elle seule, qui a donné la liberté de l'enseignement; c'est elle qui a fait rentrer Tordre dans la législation et dans les habitudes du pays, jusqu'au jour où, égarée par l'imprévoyance de ses chefs, elle s'est perdue dans des divisions puériles, exploitées d'ailleurs contre elle avec une pernicieuse habileté.

Mais si ce pauvre système parlementaire n'est pas coupable du socialisme qui Ta tué , n'est-il pas au moins res]>onsable de la révolution de 1848, et de la chute des trônes et des pouvoirs qui a signalé cette fatale année?

On n oublie qu'une chose, c'est que la plupart des trônes entourés d'institutions représentatives sont restés debout, comme en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Bavière, en Espagne ; c'est que la plupart des trônes qui sont tombés ou qui ont été menacés en 1 848 n'avaient précisément rien de commun avec le système parlementaire. Prenons pour exemple l'Autriche. Assurément la chute du pouvoir à Vienne, en mars 1848, a été tout aussi honteuse et aussi complète que celle de la monarchie française en février; la société s'y est même relevée beaucoup moins vite qu'en France; et le meurtre atroce du général de Bréa a été dépassé en atrocité par le supplice du comte de la Tour. Et cependant tout dans ce vaste empire était dirigé dans un sens absolument contraire aux idées parlementaires, constitutionnelles ou libérales; aucune liberté quelconque n'y était admise ou pratiquée : point de tribune, point de liberté de la presse , point d'assemblées même consultatives, point de changements de ministère, point d'orateurs brouillons, point de chefs de parti, pas la plus petite élection libre, point de discussion quelconque, excepté sur les théâtres et les chemins de fer; enfin pas l'ombre de tous ces fléaux dont on nous a délivrés. Rien ne venait gêner l'initiative gouvernementale. Pendant trente-neuf années consécutives, ce noble pays avait été gouverné par le même chef, par le prince de Metternich, c'està-dire par un homme que Ton s'accorde à mettre au premier rang des hommes d'État du continent. La censure était rigide; la police universellement obéie et redoutée; l'administration très-régulière et très-fidèle. Bien plus, et ici je solli-

cite surtout l'attention de mes lecteurs catholiques, il n'y avait rien, absolument rien de ce que l'on pouvait reprocher au gouvernement de juillet sous le rapport religieux. Le ministre diririgeant ne cachait pas ses convictions religieuses; et deux fois, sous son administration, le saint-siége avait été sauvé de la révolution par les armes autrichiennes. La sollicitude pour les intérêts religieux était poussée si loin, que l'empereur François avait imaginé de placer un ecclésiastique dans toutes les administrations, dans toutes les chancelleries, et jusque dans son conseil d'Etat. En un mot, c'était l'idéal du système qu'on nous vante, excepté quant au maintien de la législation de Joseph II sur l'Église ; mais on se convaincra bientôt que d'aspirer à la fois à la liberté pour l Église et à la servitude pour tout ce qui n'est pas elle, c'est, au temps où nous sommes, entreprendre l'impossible. Dans tous les cas, on conviendra que rien ne ressemblait moins au régime contemporain en France. Et cependant ce grand gouvernement, où l'autorité était tout et la liberté rien', cet illustre et antique édifice est tombé en un clin d'œil, sous l'effort de quelques juifs et de quelques étudiants ; tout ce système politique, que ni la presse ni la tribune n'avaient miné, s'est écroulé comme un château de cartes, et, sans l'héroïque épée du prince de Windischgraètz et du maréchal Radetzky, qui sait si l'Autriche compterait encore aujourd'hui au rang des nations?

On insiste, et on affirme que le système constitutionnel ne produit rien. Réponse : il a duré en France trois fois plus longtemps que la monarchie absolue, fondée par le plus grand génie des temps modernes. Il a régné de 1814 à 1848; et ces trente-quatre années, il ne faut pas se lasser de le répéter en présence des injures et des mensonges qu'on entasse

chaque jour, ces trente-quatre années ont été, tout bien compensé, sinon les plus éclatantes, du moins les plus libres, les plus heureuses, les plus tranquilles de notre histoire.

Je me fais un devoir de proclamer que la révolution de Juillet en a troublé le cours. Ce n'est pas que je veuille prononcer aujourd'hui une condamnation quelconque contre un gouvernement que j'ai quelquefois combattu, mais dont je n'ai jamais contesté l'autorité ni désiré la ruine. Je ne confonds pas les naufrageurs avec les sauveteurs, ceux qui, après avoir conspiré dès 1815, transformèrent en révolution la résistance aux ordonnances de juillet, avec ceux qui, après le 7 août, nous ont donné l'ordre et la liberté dans la mesure où la France pouvait alors les supporter. Les hommes qui ont le mieux prévu alors les conséquences fâcheuses de ce changement ne doivent guère se sentir le courage d'être sévères pour le gouvernement qui, au lendemain d'une révolution si dangereuse pour la société et la paix du monde, a pu appeler au pouvoir des conservateurs aussi éminents que M. Guizot, M. le duc de Broglie et M. le comte Molé. Ils doivent admirer et regretter le régime qui, pendant dix-huit ans, n'a porté atteinte à aucune propriété, n'a suspendu la liberté de personne; qui n'a jamais reculé devant la discussion, jamais invoqué la dictature, jamais cherché une force dans le silence de ses adversaires; qui, sur les cendres encore fumantes de l'émeute , a su renoncer même à l'arme indispensable de l'état de siège par un respect scrupuleux pour les arrêts de la magistrature 1 , et qui avait commencé par nous empêcher d'avoir 1848 dès 1830.

' On se rappelle que, la cour de cassation n'ayant pas reconnu la légalité des arrêts rendus par les conseils de guerre après la sanglante insurrection de juin 1832, le gouvernement rapporta l'ordonnance qui avait mis Paris en état de siège.

Mais aussi, en attaquant ou en abandonnant le roi Louis- Philippe, qui, au dernier jour de son règne, a pu se rendre le glorieux témoignage de n'avoir violé aucune loi, la bourgeoisie parisienne a dû faire comprendre aux esprits les plus méticuleux comment, en 1830, un roi honnête homme avait pu croire nécessaires et légitimes des ordonnances qui violaient la Charte. D'ailleurs, si forte qu ait été la provocation, si pures qu'aient été les intentions de ceux qui en profitèrent, nul ne doit le méconnaître aujourd'hui , la révolution de Juillet a porté atteinte au droit, et par conséquent à la Traie liberté ; elle a lâché les rênes à cet esprit de révolte qui a abouti à la réaction actuelle contre la liberté. Mais elle n'avait point changé les conditions ni les habitudes du gouvernement créé par l'auguste auteur de la Charte.

Or, pendant ce tiers de siècle, le gouvernement représentatif a porté victorieusement les armes françaises en Espagne, affranchi la Grèce, sauvé la Belgique, conquis l'Algérie, humilié le Maroc. Il a produit des orateurs et des hommes d'État du premier mérite. Il a imprimé aux travaux publics cette impulsion prodigieuse dont on lui a fait tant de fois un crime, mais qui est devenue une des nécessités de notre ordre social. C'est lui qui a créé et enraciné dans l'âme du pays le programme dont la conservation et l'extension sont la promesse et la force du gouvernement nouveau : la paix et le travail De plus, il a donné une vie féconde et glorieuse à toutes les branches de l'intelligence nationale ; il a ouvert un libre cours à toutes les forces, à toutes les industries, à toutes

1 L'Empire, c'eti la paix, a-t-on dit à Bordeaux. H. Guîzot disait, avec plus de mérite, mais avec moins de succès : La paix partout, la paix toujour». Il disait aussi : E*richi$$e**oui'. Et parmi ceux qui lui ont si injustement reproché cette parole, combien n'y en a-t-il pas qui applaudissent aujourd'hui aux dévergondages actuels de la Bourse, comme à la victoire la plus éclatante de la politique qu'ils défendent?

les doctrines, à toutes les idées, à toutes les études. Il a (ri prévaloir partout le sentiment du droit et de la modération dans l'exercice du droit. Enfin, ce qui doit être placé en première ligne par ceux à qui je m'adresse, il a imprimé à la foi catholique, à la réaction religieuse, un mouvement tel que le monde n'en avait point vu depuis deux siècles. Quand le régime qu'on veut lui substituer aura duré trente-cinq ans, alors, mais alors seulement, on pourra dresser son bilan et comparer ses pertes et ses profits à ceux du régime que l'on insulte.

Il faudra, en outre, voir comment se comportera la nation sous le régime qui pourra remplacer le système actuel ; car, on l'a souvent remarqué, pour bien juger l'influence d'un gouvernement sur une société , il faut pouvoir apprécier la conduite de cette société après que ce gouvernement a disparu. De 1789 à 1795, au sortir du régime énervant de l'ancienne monarchie, la France s'est livrée à des attentats sans exemple dans l'histoire. En 1848, au sortir de trente ans de luttes parlementaires, et quoique plongée à Timproviste dans l'anarchie, elle a su se préserver de ces crimes qui déshonorent un peuple. Le sentiment de la justice et de la liberté ne s'est point éclipsé. Le soleil s'était couché, mais on a continué à vivre et à combattre dans le crépuscule.

Deux fois, en 1830 et en 1848, le gouvernement parlementaire a eu la gloire et la force de faire reculer la révoution sans immoler la liberté. L'histoire du dix-neuvième siècle enregistrera cette vérité que le temps rendra chaque jour plus éclatante, et ce service dont l'expérience fera chaque jour mieux comprendre le mérite.

On dit encore que la France est restée indifférente à la chute de toutes ses assemblées, et on en conclut qu elle n'a

jamais été associée de cceur aux destinées du régime parlementaire. Pauvre argument en vérité. Oui ! la France a applaudi au 18 brumaire et au 2 décembre. Mais, hélas! elle a fait plus qu'applaudir à la chute de la royauté en 1792 et en 1830: elle y a travaillé. En 1792, en 1814, en 1830, en 1848, quatre royautés sont tombées, et la France a laissé faire! Êtes-vous disposé à en conclure que la monarchie répugne à son génie et qu'elle refuse de lui confier ses destinées?

On ditqu'i/ occupait agréablement quelques personnes, et que ce n'est pas la peine d'entretenir un système politique pour si peu. On a bien raison. Mais on oublie qu'il occupait en outre le pays, et le pays tout entier, tout ce qu'il renferme d'actif, d'instruit et d'intelligent. Il a pu s'impatienter contre son amusement^ comme vous dites; mais craignez qu'il ne le redemande trop promptement. Malheur aux gouvernements qui permettent aux peuples de s'ennuyer! Ils le sentent si bien, que trop souvent il leur faut se précipiter dans la guerre pour désennuyer leurs sujets. On n'a pas assez calculé combien cette guerre de tribune, de partis, de portefeuilles, souvent fatigante et périlleuse, pouvait, dans l'esprit et l'imagination d'une nation aussi vive et aussi mobile que la nôtre, tenir lieu de la vraie guerre, dont les fatigues, les frais, les dangers sont bien autres. Puissions-nous ne pas en faire l'expérience à nos dépens, comme l'ont fait nos pères!

Mais quand on pousse l'aveuglement jusqu'à prétendre que les peuples sont faits pour le repos , et que le mouvement perpétuel ne leur va pas^ on avance une opinion que toute l'histoire dément, et qui tendrait à nous ramener à l etat de l'Égypte et de l'Hindoustan. Les peuples chrétiens n'ont jamais voulu de ce sort ; Dieu ne les a pas condamnés au

régime des momies. Oui, les nations ont, comme les individus, leurs accès de fatigue et d'atonie; mais elles s'en relèvent avec une mystérieuse rapidité. Vous m'en direz des nouvelles, quand la France aura goûté dix ou vingt années de repos et de silence!

On dit qu'avant les inventions constitutionnelles les gouvernements ne manquaient pas de gloire, ni les peuples de sécurité. Je réponds qu'ils en manquaient essentiellement depuis la substitution de la monarchie absolue aux institutions anciennes, témoin la France sous Louis XV et l'Espagne sous Godoy, comparées à l'Angleterre sous les deux Pitt. J'ajoute que les peuples modernes ne se résigneraient pas longtemps à ce genre de comparaison.

On dit que l'Angleterre résiste au gouvernement parlementaire, parce que c'est une aristocratie, et les États-Uuis, parce que c'est une fédération. Il est vrai que l'Angleterre est ou a été une aristocratie ; mais on oublie que cette aristocratie, toujours ouverte à tous les genres de supériorité, tend chaque jour à se rapprocher davantage de l'état social du continent, et que plus cette tendance s'est manifestée, plus le système parlementaire s'y est fortifié aux dépens de la prérogative royale. 11 est vrai que les États-Unis sont une fédération; mais cette fédération se compose d'États souverains, dont plusieurs sont aussi grands que des royaumes européens, et dont chacun est gouverné par des assemblées. Si l'État de New- York, avec ses trois millions d'habitants, peut résister au système représentatif, pourquoi la Belgique, qui en a quatre, ne résisterait-elle pas également?

Sans doute il faut, pour bien gérer le gouvernement parlementaire, de la sagesse, du bon sens, de la modération, et

trop souvent en France les parlementaires en ont manqué. C est parce que les Anglais en ont montré beaucoup en 1688 et depuis lors, qu'ils ont su faire durer et prospérer ce système chez eux. Là est la vraie raison de leurs succès, bien plus encore que dans leur esprit aristocratique. Mais on voudra bien admettre aussi que ces vertus sont nécessaires partout, et au moins autant aux monarchies absolues qu'aux gouvernements représentatifs. C'est pour en avoir manqué que les monarchies se sont si souvent écroulées. Le seul gouvernement directement institué par Dieu, le gouvernement de l'Église elle-même, a le plus grand besoin de sagesse et de modération, et c'est parce que Dieu, fidèle à ses promesses, en a départi une plus grande dose aux chefs de l'Église qu'à toute autre race de souverains, qu'elle est restée debout, qu'elle a survécu à tous ses rivaux et enterré tous ses ennemis. Rien ne garantit qu'un homme, maître de tout faire, aura plus de sagesse qu'une collection d'hommes, même médiocres, placés à côté de lui pour le contenir. Rien ne le garantit ; mais quand même cela serait certain, rien ne le fera croire longtemps aux hommes de notre siècle; et, sans cette croyance, l'édiûce croule par sa base.

En outre, on dénonce comme un danger social les triomphes de f éloquence , comme si vraiment l'éloquence avait été une denrée si commune ; on donne comme une découverte cet axiome, que f éloquence n'est pas toujours de la sagesse, et on invoque l'histoire de tous les orateurs depuis Démosthène. Je ne savais pas, pour ma part, que le régime parlementaire fût coupable de trop d'éloquence : j'eusse été tenté de lui reprocher la quantité de ses discours, plutôt que la qualité ; et j'estime qu'il est fort glorieux pour lui de n'être réprouvé qu'au même titre que Démosthène!

Mais où en sommes-nous déjà tombés, pour que de si puérils sophismes puissent s'étaler sans contradiction dans les organes les plus répandus? Certes il conviendrait de les passer sous le silence du dédain, s'il ne s'était pas trouvé des plumes catholiques pour les transcrire. Heureusement le genre humain, et en particulier l'esprit français, en appellera toujours de ces jugements dictés par l'ignorance ou l'envie. Que les orateurs, s'il en reste, se consolent : on en a dit bien d'autres des poètes et de la poésie, depuis Platon. Et cependant, toutes les fois qu'on verra couler le cours limpide et pur de la vraie poésie, on s'y abreuvera avec passion. Toutes les fois que jaillira du cœur d'un honnête homme ce torrent de pensées et de paroles qu'on nomme l'éloquence, il jaillira en même temps du cœur de sa nation un cri d'admiration et de sympathie. Jusqu'à présent il n'est rien que les hommes éclairés aient salué avec plus d'enthousiasme que la véritable éloquence; et, après les rares génies que la religion seule a inspirés et absorbés, la renommée ne place personne, dans l'ordre intellectuel, au-dessus de Démosthène et de Cicéron, de Burke et de Mirabeau, malgré leurs faiblesses. Nous tombons dans la banalité , triste apanage de ceux qui se dévouent à la tâche d'arrêter le paradoxe au passage. Hier il fallait défendre la notion même de la propriété; aujourd'hui c'est la parole humaine qui est sur la sellette. Notre temps est condamné à voir successivemement contester et défendre les choses nécessaires et les vérités évidentes. C'est une leçon et un châtiment pour son orgueil. Le plus triste est de penser que des voix religieuses se font l'écho de ces paradoxes serviles. Pour nous consoler, reportons-nous à ce beau jour où, sous les voûtes de Notre-Dame, comblée d'une jeunesse fervente et pure, le P. Lacordaire faisait l'oraison funèbre d'O'Conncll, et disait aux détracteurs de la parole : « Tant

« qu'il reste une âme juste avec des lèvres hardies, le des- « potisme est inquiet, il s'agite, il se doute que l'éternité « conspire contre lui. »

On poursuit enfin de ses sarcasmes le petit groupe de mécontents gui regrettent leur importance déchue, et on plaisante agréablement sur les gens atteints de l'incurable maladie du pouvoir perdu et de la parole perdue.

Hélas ! je le sais bien , le pouvoir parlementaire, comme tous les pouvoirs , a eu ses faiblesses et ses ridicules. Avant d'avoir ses détracteurs patentés, il a eu ses courtisans et ses flatteurs, ses importants et ses parasites, ses intrigants et ses espions, ses Dangeau et ses Fouché. Il doit être permis de le dire à un homme qui a publiquement déploré les manèges et les intrigues des coulisses législatives. Mais, après tout, les couloirs d'une assemblée valent bien les antichambres d'un palais. Les orateurs et les tacticiens de tribune, malgré leurs ridicules et leurs faiblesses, restent bien en deçà des Dangeau et des Fouché du pouvoir absolu. On peut pleurer autre chose que le pouvoir perdu et la parole perdue, surtout quand on n'a jamais possédé l'un et qu'on n'a peu ou point usé de l'autre. On peut pleurer la liberté perdue, la dignité perdue. On peut gémir d'être destiné à traverser un temps où l'indépendance la plus modeste est dénoncée comme un acte de mauvais citoyen, où la seule chose qui ennoblisse l'homme dans toutes les situations de la vie, le caractère , n'a plus cours que comme une médaille fruste propre à amuser le loisir des archéologues. On peut plaindre une société toujours défaillante, un pays à la merci de tous les coups de main, qui se laisse toujours prendre par surprise, en se réservant tantôt de maudire et tantôt d'acclamer ceux qui le violentent. On a déjà connu des temps pareils ; on sait le rang

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