‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 16 sur 71 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DU RÉGIME REPRÉSENTATIF ET DE l'aNCIEN RÉGIME, AU POINT DE VUE CATHOLIQUE.

Je n'oublie pas que cette Etude est exclusivement consacrée aux intérêts catholiques, et c'est en restant dans cet ordre d'idées que je me permets d'avancer l'assertion que voici : Dussent même tous les hommes d'Etat et tous les peuples s'entendre pour répudier le gouvernement représentatif, les catholiques ne le pourraient faire qu'avec la plus noire ingratitude; car, de tous les régimes, il est celui qui, dans les temps modernes, a fait au catholicisme le plus de bien et le moins de mal.

Partout où la servitude de l'Eglise existe ou a existé, elle a été l'œuvre du pouvoir absolu. Nulle part, dans notre siècle, elle n'a été piuuumî par le gouvernement parlementaire. Ce dernier régime n'a pas brisé partout les chaînes de FÉglise, il s'en faut. Il les a brisées toutefois en France, en Angleterre et en Belgique; c'est déjà quelque chose. Et partout ailleurs il a fourni aux catholiques les moyens, quand ils ont bien voulu les employer, de se plaindre, de lutter, de réclamer, et de préparer leur émancipation future.

Sous le gouvernement parlementaire, l'Église ne domine pas dans l'ordre politique, et je pense que cette domination n'est ni dans ses vœux ni dans son intérêt; mais elle a ce qui vaut mille fois mieux que le pouvoir, elle a des droits. Sous le pouvoir absolu, elle n'a rien, hormis ce qui lui est concédé par le bon plaisir du moment. Elle n'a pour appui

que le bras séculier, qui le plus souvent se retire au moment où elle y compte le plus, ou ne se 1ère que pour la frapper. Toute l'histoire moderne est là pour le démontrer. Sous le régime parlementaire, il est vrai, les catholiques ne sont pas les maîtres : ils sont obligés de compter avec beaucoup de monde; mais, en revanche, on compte avec eux; et, ce qui vaut mille fois mieux, ils apprennent à compter un peu sur eux-mêmes. A la longue, comme ce qu'ils réclament est à la fois légitime et sensé, ils finissent par avoir le dessus. Mais il faut savoir discuter, raisonner, combattre, attendre, user à la fois de courage et de patience, tenir tète à de redoutables adversaires : je conviens qu'il est plus commode et plus court de baisser la tête devant un maître, en implorant son appui : de ne parler que pour louer, avec l'espoir de parler un jour tout seul. Le tout est de savoir par où cela finit. Respice finem.

Ce qui est incontestable, c'est que jamais, en France, le clergé n'a occupé une plus belle position qu'en 1848, précisément au sortir de ces dix-huit années de régime parlementaire qui sont aujourd'hui l'objet des invectives de certains écrivains religieux. Comme nous l'avons déjà dit, il n'y a qu'à se reporter à 1830 pour comprendre la différence de force et de crédit qui existe entre un clergé protégé, même par les princes les plus catholiques, et un clergé qui se protège lui-même par le droit et la force des institutions représentatives. Ce régime de lutte et d'indépendance le fortifiait sans le compromettre. Je n'examine pas les intentions des hommes et des partis : je constate le résultat des faits.

Même pendant les jours les plus difficiles du règne de Louis-Philippe, quand le gouvernement cédait aux tendances voltairiennes des classes lettrées et des majorités politiques, quels n'ont pas été les succès de la cause catholique? Les

journaux religieux n'ont-ils pas joui d'une liberté immense? Les petits procès intentés à MM. Veuillot, Combalot et Souchet n'ont-ils pas fait à leur cause beaucoup plus de bien que de mal ? Les évèques n'ont-ils pas fait entendre le langage le plus énergique et le plus efficace, sans rencontrer d'autre obstacle que d'impuissants appels comme d'abus? Les religieux n'ont-ils pas reparu dans les chaires de la capitale, sous leur habit et sous leur nom prohibé? N'est-ce pas alors que, sous son froc blanc de dominicain, le P. Lacordaire a remporté ses plus éclatants triomphes? Nos associations de piété et de charité n ont-elles pas toutes, ou presque toutes, commencé à fleurir dans ce temps? Et tout cela malgré l'indifférence ou l'hostilité de la foule, malgré les répugnances des pouvoirs publics, du corps électoral, du pays presque entier ! tout cela, grâce uniquement à la discussion et à la liberté! tout cela, grâce à ce culte du droit, à cette horreur de l'arbitraire, qu'inspirait le régime parlementaire, (pie le pouvoir craignait de froisser, et qui avait fini par entrer dans les mœurs publiques.

C'est alors, ne l'oublions jamais, qu'on a gagné tout le terrain dont on jouit aujourd'hui. Mais combien ne voit-on pas de gens parmi nous qui se figurent que la saison des récoltes mérite seule d'être estimée, et qui ne tiennent aucun compte des temps qui ont permis les labours et les semailles? Plaisants cultivateurs que ceux qui, dans leur enthousiasme pour l'automne, vont jusqu'à calomnier l'hiver et à supprimer le printemps !

J'insiste sur ce point, qui est essentiel. Je prie qu'on veuille bien m'indiquer, dans la vaste sphère du dévouement catholique, tel qu'il se pratique en France, une vertu, une force, une œuvre, une idée, qui ait eu besoin d'attendre l'avènement du pouvoir absolu pour éclore, et qui ne date

pas de l'ère de la liberté politique et de la vie parlementaire. Voyons; une seule ! c'est bien peu : et cependant je défie nos catholiques absolutistes de la découvrir et de la citer.

Non, grâce au ciel, l'histoire n aura point à raconter que les ordres religieux ont cru devoir attendre, pour reparaître et pour faire le bien, que la voix d un maître eût imposé silence à leurs adversaires, et que leur zèle fût appuyé sur la force matérielle. Ils ont tous reparu, tous lutté, et tous triomphé, sans autre force que leur propre courage, et sans autre privilège que la liberté de tous.

A qui faut-il rappeler que c'est au régime parlementaire, et uniquement à lui, que nous devons la liberté de l'enseignement? Où a-t-elle été conquise, si ce n'est à la tribune, et même au milieu de cette agitation des couloirs et des bureaux, qui n'a pas toujours été stérile pour le bien ? Si elle n'avait pas été votée il y a deux ans, l'obtiendrions-nous maintenant? On sait bien que non. La conserverons-nous même? Cela est plus que douteux. On a annoncé l'intention de nous offrir, en échange de cette précieuse et féconde liberté, je ne sais quel privilège, comme celui dont jouissait l'Église en Piémont avant le système actuel, et qui n'a ni empêché le mal, ni produit un bien durable.

Et l'observation du dimanche! où a-t-on commencé à la réclamer et à la garantir? n'est-ce pas au sein des assemblées politiques ? à la Chambre des Pairs d'abord, dans l'excellente loi sur le travail des enfants, et à l'A3semblée Législative, grâce à la proposition de M. d'Olivier? Nul ne sait mieux que moi l'extrême difficulté de toute intervention légale et efficace dans cette matière; mais la justice exige que l'on reconnaisse combien les mesures prises par un pouvoir omnipotent et bienveillant sont restées en deçà de celles qui avaient été élaborées au sein d'une législature indépendante,

et qui y auraient à coup sûr triomphé, si nous avions pu devancer les divisions qui nous ont perdus.

Si quelqu'un a le droit de se plaindre des excès du régime parlementaire, tels que nous les avons maintes fois déplorés et dénoncés, ce n'est certes pas le Saint-Siège. Quels corps, quels pouvoirs ont jamais témoigné plus de respect au chef de l'Église, que ces deux Assemblées, dont Tune semblait vouloir se précipiter tout entière devant Pie IX, lorsqu'elle le croyait au moment d'aborder sur la plage française; dont l'autre a su forcer le pouvoir exécutif de renfermer L'intervention armée de la France dans les limites de la justice et du respect, après avoir salué l'immortelle maternité de l'Église par des acclamations qu'il doit m'être permis de rappeler avec autant d'émotion que de reconnaissance?

Et le gallicanisme, si justement odieux à certains de nos adversaires, le gallicanisme, qui produisait encore en 1826 une contrefaçon de la déclaration de 1682, sous quel régime a-t-il subi les affronts qui l'ont expulsé du domaine des choses réelles? S'il relève aujourd'hui la tête, comme on l'affirme, s'il recommence à se glisser ténébreusement dans les conseils du pouvoir, n'est-ce pas depuis qu'il a éprouvé combien la discussion publique, le grand jour de la tribune lui était fatal? Quand nos légistes disputaient à l'Église ses libertés, quels précédents invoquaient-ils à l'appui de leur dialectique surannée? Étaient -ce ceux du gouvernement représentatif, ou même de nos assemblées révolutionnaires? Non : c'étaient exclusivement les traditions du pouvoir absolu, de Louis XIV surtout et de Napoléon, ces deux grands antagonistes de l'indépendance de l'Église.

Mais ces succès, ces leçons sont également oubliés par nos adversaires, dont quelques-uns n'ont rien dit, rien fait pendant la lutte, et viennent maintenant désavouer le courage

qu'ils n'ont pas montré, et compromettre la victoire qu'ils n'ont pas gagnée.

Ces imprudents nous parlent sans cesse de la Belgique et de l'Angleterre. Je risquerais trop de me répéter, si je rappelais ici que la Belgique doit au régime représentatif toutes les libertés qu'elle a réclamées et consacrées pour l'Église, et dont aucune n'a encore été sérieusement entamée1, et qu'O'Connell n'a dû qu'à ce puissant instrument les victoires qu'il a gagnées sur l'intolérance anglicane. Mais je prie tout observateur impartial de se recueillir, et de se demander où en serait aujourd'hui la cause catholique en Angleterre, si, au lieu d'avoir affaire au parlement, où les catholiques et les protestants vraiment libéraux peuvent élever une voix puissante et écoutée, elle ne se trouvait en présence que de la majesté offensée de la reine Victoria, jalouse à l'excès, comme chacun sait, de sa prérogative spirituelle? On reverrait sans doute des violences analogues à celles qui consacrèrent cette prérogative sous Henri VIII et Elisabeth, alors que le parlement n'était qu'une simple cour d'enregistrement des volontés despotiques de la royauté. Aujourd'hui, au contraire , toute la fureur des préjugés populaires déchaînée contre l'Église, encouragée par une presse dévergondée et par la coupable complicité du ministère whig, qu'a-t-elle pu enfanter? Rien, si ce n'est ce fameux bill des titres ecclésiastiques , que la discussion avait moralement tué avant qu'il fût promulgué; que l'éloquente protestation des Graham et des Aberdeen avait marqué du sceau de la réprobation, et qui est resté jusqu'à présent à l'état de lettre morte.

On nous objecte encore l'Allemagne; on nous demande,

1 J'ei excepté la liberté de le charité : voir plus haut, p. 24.

avec la plus étrange légèreté, ce que l'Église a gagné au gouvernement parlementaire. La réponse sera facile et accablante : l'Église y a gagné dix fois plus de séve et de liberté qu'elle n'en avait auparavant. Quelque pitoyable, quelque odieuse qu'ait été dans ce pays la révolution de 1848 sous le rapport politique , il faut en avoir ignoré le premier mot, pour méconnaître que le principe de la liberté de l'Eglise, de son autonomie^ comme on dit en ce pays-là, de son libre enseignement, a été posé, proclamé et conquis au sein des nouvelles assemblées, tandis qu'auparavant aucun gouvernement n'en avait tenu compte. Oui, l'Eglise a obtenu un commencement de justice et de liberté, elle ne la dû nulle part à l'action spontanée du pouvoir absolu : elle l'a dû exclusivement à la discussion et à l'énergie de ses enfants, au sein des assemblées politiques. C'est là que pour la première fois les Radowitz, les Dollinger, les Buss, les Beda Weber, les Reichensperger, au milieu des démagogues et des bureaucrates, ont su revendiquer victorieusement les droits du catholicisme '. C'est à la suite de ces discussions que les évêques ont pu s'assembler en concile à Wurtzbourg, pour la première fois depuis un siècle, et que les associations catholiques de Pie IX, de saint Charles Borromée, etc., ont tenu leurs assises publiques. Où sont-elles nées d'ailleurs, ces œuvres généreuses et fécondes de la ferveur catholique? Est-ce sous le sceptre paternel de l'Autriche? Non : c'est en Prusse et dans les petits États du Rhin, c'est-à-dire dans les pays de lutte et de liberté. Ce qui est un grand malheur,

1 La Deutteht Volkshalle, du 4 avril 1852, remarque avec raison que c'est seulement depuis 1848 qu'on a entendu les laïques parler a la tribune le langage chrétien, qui naguère n'était entendu que de la bouche des prêtres et dans la chaire. Citons encore, parmi les orateurs laïques qui ont servi de leur éloquence et de leur courage la cause catholique, les professeurs de Lassaulx, Philipps et Hermann Huiler.

mais ce qui n'en est pas moins une incontestable vérité, c'est qu'il a fallu que la faux de la révolution ait atteint l'Autriche, pour que les chaînes de l'Église y fussent brisées.

En Prusse, les sanglantes folies de la révolution de mars avaient fait éclore une Constitution , sans doute très-défectueuse au point de vue politique, mais qui contenait ces trois articles, dont l'absence est à jamais regrettable dans la nôtre:

« Art. XII. La liberté de religion est garantie.

a Art. XIV. Les corporations religieuses peuvent correspondre avec leurs supérieurs sans qu'il soit apporté d'obstacles à ces rapports.

a Art. XV. L'Église catholique et l'Église évangélique sont indépendantes l'une et l'autre dans le règlement et dans l'administration de leurs affaires. »

Il est de règle aujourd'hui, parmi nos nouveaux docteurs, de se fonder sur un mot très-profond de M. de Maistrc, pour se donner le plaisir de mépriser les constitutions écrites. Je ne vois pas qu'il en soit de même chez nos frères au delà du Rhin ; je les entends invoquer ou regretter ces stipulations salutaires et nécessaires partout où les vieilles constitutions traditionnelles ont été déracinées par l'absolutisme. Et cela se conçoit. Tant que la constitution prussienne a été debout et respectée, on a ménagé l'Église, on Ta presque courtisée; on a laissé toute liberté à son action. Aujourd'hui que la constitution est, à ce qu'il parait, sérieusement menacée, et que le gouvernement parlementaire est fort compromis, que se passe-tril à l'égard de l'Église? Le voici : on revient aux anciens errements de la bureaucratie prussienne ; on ressuscite la loi indigne qui privait de la qualité de citoyen ceux qui iraient étudier la théologie à Rome ' ; on s'alarme du

' Voir le décret ministériel du 26 juillet 1852.

succès des jésuites dans leurs missions ; on leur refuse le droit de s'établir en Prusse ; et, pour que la plainte même cesse d être importune, on persécute la presse catholique, on saisit les écrits des apologistes de l'Église, on expulse du territoire, comme des délinquants, les écrivains qui se vouent à la défense de la liberté religieuse *. En un mot, tout semble annoncer un retour, que nous aimons encore à croire éphémère et partiel , au système de Frédéric- Guillaume III.

Ce monarque était aussi ennemi du régime parlementaire que peuvent l'être nos journalistes religieux ; cela ne l'a pas empêché de pousser son aversion pour la liberté des consciences catholiques jusqu'à l'incarcération des archevêques de Cologne et de Posen. Le régime représentatif a affranchi l'Église en Prusse ; le régime monarchique pur y condamnait à l'exil ou à la prison des évêques fidèles à leur devoir. Le système parlementaire est aussi innocent de ces excès qu'il l'a été de ceux de l'empereur Joseph II. Et cependant c'est au parlementaire seul qu'en veulent les sentinelles vigilantes de notre presse religieuse! De 1780 à 1790, Joseph II n'avait point d'assemblées pour le gêner, pour l'étourdir, pour l'amoindrir aux yeux de ses peuples : aussi sut-il user de son autorité absolue pour supprimer deux mille monastères, chasser vingt mille religieux, créer et régenter les séminaires à sa fantaisie, soumettre les mandements épiscopaux à la censure, les bulles pontificales à Yexequatur, frapper les biens ecclésiastiques d'impôts non autorisés par l'Église, fixer le nombre des cierges à allumer dans les différents offices, tout réglementer, tout confondre, tout opprimer avec la violence d'un conquérant et la minutie chicanière d'un sacristain. Qu'on veuille bien me citer un

' C'est le sort qu'à eu M. Hermann Mùller, rédacteur en chef de la Fela*halle de Cologne.

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Ul

gouvernement représentatif qui ait approché de ce régime impérial.

En Bavière, qui est-ce qui a opéré, de 1800 à 1810, toute une révolution venue d'en haut, dans ce pays naguère le boulevard et le foyer de l'esprit catholique en Allemagne? Qui a introduit, en 1803, l'indigne placet? Qui a supprimé et spolié tous les monastères, sans une seule exception? Qui a altéré l'esprit exclusivement catholique des universités en les peuplant de prolestants ou de rationalistes? Qui a foulé aux pieds les mœurs, les croyances, les pieuses traditions du peuple le plus fidèle et le plus fervent? Qui a infligé au peuple et au clergé du Tyrol les quatre années de persécution qui ont amené et justifié l'héroïque insurrection de 1809? Qui? Était -ce un gouvernement représentatif? Non : c'était un roi absolu, du reste très-doux et très-bon, guidé par son ministre Mongelas, et sans l'ombre d'une constitution ou d'un parlement imelconque. Et, depuis, qui, dans ce même pays, a sacrifié à une misérable danseuse des ministres intègres et distingués, des professeurs éloquents et orthodoxes? Est-ce une majorité parlementaire? Non. C'est un roi, et un roi qui avait bâti des églises magnifiques, qui avait toujours donné à la religion des preuves d'affection et de respect. Et aujourd'hui, toujours dans ce même pays, qui attribue la principale influence à des notabilités protestantes du caractère le plus équivoque? Le roi, le roi seul, en l'absence des chambres, et sans qu'elles y soient pour rien. Car, nous sommes contraints de l'avouer, il y a encore des chambres en Bavière; il y a une constitution qui garantit la liberté de la presse et de la tribune, qui permet aux catholiques bavarois de se plaindre hautement de leurs griefs, et à nous de les connaître.

Mais c'est en Italie qu'on nous appelle pour nous confondre,

pour nous réduire au silence, pour nous montrer le régime parlementaire dans toute son horreur. Passons-y donc à la suite de ses dénonciateurs; mais ayons soin de constater que nous sommes bien loin de dire ou de croire que ce régime convienne aux peuples d'Italie, soit dans le présent, soit dans l'avenir. Nous ne prétendons pas posséder une recette universelle, à l'usage de tous les pays et de tous les peuples de l'univers. Nous ne défendons le gouvernement représentatif, nous ne le désirons, nous ne le regrettons que là où il a réussi, où il a duré, où il a vécu avec suite et honneur.

C'est assez dire que nous ne l'estimons guère en Italie, où l'expérience a toujours tourné contre lui. Mais l'examen de ses fautes et de ses chutes ne sera peut-être pas sans intérêt.

On voudra bien sans doute ne pas nous objecter ce qui s'est passé à Rome, et nous condamner à redire ce qui a été dit à la tribune sur l'impossibilité absolue d'un gouvernement représentatif à Rome. Le Moniteur du 20 octobre 4849 est là pour ceux que cela peut intéresser. — Mais à Naples? Je ne sache pas que les tristes libéraux qui, en 1848, ont inauguré une nouvelle contrefaçon des idées françaises dans la capitale des Deux-Siciles, aient usé de leur éphémère autorité pour infliger à l'Église d'autre injure que l'expulsion des jésuites; en quoi ils avaient pour modèle le roi Ferdinand IV de Naples, qui, à l'instar de tou3 les souverains de sa maison, se montra l'un des plus ardents promoteurs de leur persécution et de leur suppression par Clément XIV. Ces libéraux n'ont pas eu le temps de faire plus de mal; je le veux bien, et je m'en félicite. Mais aussi je n'ai pas entendu dire que le roi actuel, malgré sa généreuse piété, malgré les preuves si filiales de dévouement qu'il a données au pontife exilé, malgré le temps dont il a pu disposer et la liberté complète de son action, ait encore songé à faire droit aux nombreuses et anciennes do-

léances de l'Église sur le relâchement de la discipline et la gêne des relations du clergé avec le saint- siège. Ce n'est donc pas le régime parlementaire que nous rendrons responsable de ce qui peut manquer au bien de la religion dans les Deux- Siciles.

En Toscane, il y avait encore au commencement de cette année deux édiflces debout, mais chancelants : le Statut constitutionnel et les fameuses lois Léopoldines qui, au milieu de beaucoup de réformes excellentes et nécessaires, avaient consacré la servitude de l'Église d'une façon digne du frère de Joseph II, Pierre-Léopold, auteur de ces lois. On demandait le renversement de l'un et de l'autre. Nos nouveaux prôneurs d'absolutisme confondaient, dans leurs attaques, la constitution parlementaire avec les lois anticléricales. Peu s'en fallait qu'on ne rendît le statut de 1849 responsable des lois de 1780. Une fois le gouvernement représentatif par terre, disait-on, rien ne devait s'opposer à l'émancipation de l'Église. Qu'est-il arrivé? Le Statut a été abrogé, et les lois Léopoldines ont été soigneusement conservées. Toutes les entraves mises à l'indépendance et à la vie de l'Église sont maintenues, avec cette seule différence que désormais aucun Toscan catholique n'aurait le droit ou le moyen de s'en plaindre publiquement, si l'inclination ou l'intelligence lui en venait. Tel est le genre de triomphe que vaut aux institutions catholiques la ruine des institutions parlementaires. On vante beaucoup les excellents changements introduits par le grand-duc dans l'instruction publique : il a soumis tous les établissements d'éducation à l'épiscopat. Mais si les évèques demeurent en tout soumis au gouvernement, où est la garantie de la liberté du bien et de sa durée?

Mais le Piémont! voilà où l'on nous attend. Le Piémont, où régnent sans partage les institutions représentatives, n'est-

ce pas là un argument souverain , un spectacle propre à ouvrir les yeux des plus obstinés fidèles du régime constitutionnel?

Je n'ai point attendu la défaite du système représentatif en Europe pour signaler le danger, la criminelle folie du système suivi par les hommes politiques qui représentent la majorité du parlement piémontais On ne saurait trouver d'expressions trop fortes pour blâmer ces prétendus hommes d'État, ces romanciers, ces économistes, qui cherchent à se venger, sur le pape et les évêques, des affronts que leur outrecuidance a valus sur le champ de bataille au noble pays qu^ils compromettent. On ne saurait assez siffler ces petits acteurs qui recommencent sur leur petit théâtre toutes les pièces déjà sifûées chez nous. Comme ces faux sages que le Dante a placés dans son Enfer , ils marchent la tète retournée vers le dos, condamnés à ne voir qu'en arrière, et à faire ainsi du progrès à rebours :

E vidi gente per lo vallon tondo

Venir...

Mirabilmcnte apparve esser Iravolto Ciascun dal mcnto al principio del casso : Cbe dalle reni era tornato il volto Ed indietro venir li convenia, Perché '1 veder dinanzi era lor tolto.

(Infern., cant. xi.)

Mais le dommage qu'ils infligent à la liberté, à l'avenir de l'Italie, est bien autrement profond et irréparable que le mal qu'ils essayent de faire à l'Église. Le clergé du royaume de Sardaigne, si édifiant et si instruit, se retrempera dans ces nobles luttes qui ont déjà valu des palmes immortelles

» Lettre au Coruttiutionntl, du 17 juin 1850.

aux archevêques de Turin et de Cagliari. Dans cet illustre épiscopat pas un membre n'a failli au devoir qui l'enchaîne au chef; et Ton peut d'avance calculer la vigueur nouvelle que puisera, au sein de ces épreuves, la religion, seule force vitale de l'Italie. Des laïques courageux et intelligents se formeront et se forment déjà, dans cette gymnastique salutaire, pour toutes les exigences de la vie publique. J'ose affirmer que les catholiques piémontais, aguerris et retrempés comme ils le seront d'ici à très-peu d'années par leur épreuve même, deviendront de l'aveu unanime la force et la consolation de l'Église en Italie.

En outre, ce serait commettre la plus grave erreur que de faire dater, en Piémont comme ailleurs , l'hostilité contre l'Église de la création du gouvernement constitutionnel. Tout le mal qui éclate aujourd'hui a son origine dans les traditions et les habitudes de la monarchie absolue. C'est

elle, et non le gouvernement parlementaire, qui a créé, sous le titre de Réformation des études, le système d'enseignement par l'État, auquel Napoléon emprunta l'idée de l'Université impériale. Qu'on lise l'ouvrage si curieux qu'a publié récemment le comte Solar de la Marguerite, ministre du roi Charles-Albert de 4833ài847. Onyverraque toute la politique dont le développement actuel excite à si juste titre la réprobation du monde chrétien , existait déjà in posse et in ac/w, et avait existé pendant tout le dix-huitième siècle. Malgré les efforts de ce ministre si catholique et si zélé, malgré l'ardente piété du roi, tout s'y préparait au retour des anciennes servitudes, à peine mitigées par un concordat dont la magistrature et l'administration se plaisaient à violer les stipulations. Que de fois n'avons-nous pas entendu vanter naguère le despotisme de Charles-Albert ! On en recueille aujourd'hui les fruits. Toute l'histoire moderne de la maison

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