‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 23 sur 71 · N° IV · texte numérisé non relu

N° IV

LE COf VERSEMENT PARLEMENTAIRE ET LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

Réponse à la Ctvillà Cattolica.

La lettre suivante a été écrite à Wnivers en réponse à un article que ce journal avait reproduit d'après la Civiltà Cattolica, contre le livre des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle.

Paris, ce 15 mars 1853.

Monsieur le Rédacteur,

Je n'ai ni l'intention ni le loisir de répondre aux diverses attaques que mon dernier écrit a soulevées et auxquelles vous avez ouvert vos colonnes depuis cinq mois. On y a sans cesse altéré ma pensée et travesti ma conduite : c'est le sort de tout écrivain qui a l'honneur de se mettre en travers de la passion du jour, et je m'y résigne sans peine quant à présent. Toutefois, je ne crois pas devoir passer sous silence une falsification matérielle de mon texte, qui se trouve dans le dernier article que vous avez extrait d'un journal italien intitulé : la Civiltà cattolica, publié à Rome et rédigé par des membres de la Compagnie de Jésus. Je consens volontiers à ce que Ton qualifie mes opinions comme l'on voudra, mais non à ce que Ton m'en impute qui sont le contraire de celles que je professe.

L'auteur de cet article cherche à tirer de mes propres paroles, étrangement mutilées et altérées, la condamnation de ce que j'estime et regrette le plus dans l'ordre politique. Il affirme que je reconnais que « le bien de la Constitution a été le mal de l'Église, v comme, au contraire, le bien de l'Église a été le mal de la Consti- • tution. » En lisant cette phrase, j'ai cru à une sorte d'hallucination passagère chez mon savant adversaire, ou bien à une plaisanterie dans le genre de celle qui lui fait dire un peu plus loiu

que le Sénat a huis clos et le Corps législatif muet de Napoléon Ier étaient basés précisément sur l'idée parlementaire, et avaient le droit et le devoir de parler contre la captivité de Pie VIL

Mais il ne s'arrête pas là : il prétend que j'ai vu dans le gouvernement constitutionnel la cause de l'impopularité de l'Église sous la Restauration , et que j'ai accusé ce qu'il appelle l'Orléanisrue d'avoir faussé le gouvernement parlementaire. Il a même cru pouvoir insérer entre guillemets, comme s'il citait textuellement mes paroles, une phrase ainsi conçue, et que je n'ai pas écrite : « Après quinze ans de régime constitutionnel, la religion, loin d'avoir « gagné du terrain, était tombée dans un discrédit profond. »

Or, voici la phrase telle que je l'ai écrite, avec celle qui la précède et qui en fixe le sens :

« Dieu me préserve de vouloir méconnaître les services rendus par la maison de Bourbon à la France et à la liberté, à cette liberté dont la destinée semble plus que jamais identifiée avec celle de cette auguste race ! Dieu me garde d'élever une ombre de récrimination contre un gouvernement qui a si noblement et si péniblement vécu entre les aveugles exigences des ultra-royalistes et l'odieuse ingratitude du parti libéral l Dieu me garde surtout de révoquer en doute le zélé sincère et fervent des princes de cette illustre maison pour la foi de saint Louis ! Mais je ne constate qu'un fait en rappelant qu'aînés quinze ans passés sous des rois dont le dévouement à l'Église était incontestable, la Religion, bien loin d'avoir gagné du terrain, était tombée dans un affligeant discrédit et avait perdu presque toute son influence sur le peuple comme sur la bourgeoisie. »

On ne voudra pas sans doute me condamner à démontrer que l'opposition vraie ou supposée du clergé à la liberté constitutionnelle fut la cause principale ou au moins le plus spécieux prétexte de son impopularité sous la Restauration.

Plus loin, l'écrivain de la Civiltà cattolka fait encore semblant de me citer en ni'accusaut d'aroir appelé le règne de l'Orléanisme une époque de diradence pour le gouvernement parlementaire et pour la liberté, ci il renvoie à la pige 122 de mon livre. Je ne puis mieux réfuter une si étrange imputation qu'en vous priant de reproduire tout ce passage auquel il fatf allusion :

AU DIX-NEUVIÈME SIECLE. t83

« On insiste, et on affirme que le système constitutionnel ne dure pas et ne produit rien. Réponse : il a duré en France trois fois plus longtemps que la monarchie absolue, fondée par le plus grand génie des temps modernes. Il a régné de 1814 à 18*8 ; et ces trentequatre années, il ne faut pas se lasser de le répéter en présence des injures et des mensonges qu'on entasse chaque jour, ces trentequatre années ont été, tout bien compensé, sinon les plus éclatantes, du moins les plus libres, les plus heureuses, les plus tranquilles de notre histoire, a

Voir plos haut, pages 10G à 108, la suite de ce passage, qui se termine ainsi :

« Il faudra, en outre, voir comment se comportera la nation sous le régime qui pourra remplacer le système actuel ; car, on l'a souvent remarqué, pour bien juger l'influence d'un gouvernement sur une sociélé il faut pouvoir apprécier la conduite de cette société après que ce gouvernement a disparu. De 1789 à 1703, au sortir du régime énervant de l'ancienne monarchie, la France s'est livrée à des allentnts sans exemple dans l'histoire. En 1848, an sortir de trente ans de luttes parlementaires, et quoique plongée à l'improviste dans l'anarchie, elle a su se préserver de ces crimes qui déshonorent un peuple. Le sentiment de la justice et de la liberté ne s'est point éclipsé. Le soleil s'était couché; mais on a continué à vivre cl à combattre dans le crépuscule.

« Deux fois, en 1830 et en 1848, le gouvernement parlementaire a eu la gloire et la force de faire reculer la révolution sans immoler la liberté. I/histoirc du dix-neuvième siècle enregistrera cette vérité que le temps rendra chaque jour plus éclatante, et ce service dont l'expérience fera chaque jour mieux comprendre le mérite. »>

En voilà assez sur le gouvernement parlementaire. Pour ce qui est de la liberté en général, de la liberté politique et de la liberté de conscience dans l'ordre politique, si violemment dénoncée par mon révérend contradicteur, je me contenterai de lui citer l'autorité de l'homme dont le langage et la conduite m'ont le plus encouragé à défendre les jésuites, comme je l'ai fait de 1844 à I8o0, au nom de la liberté, et avec les arguments qui leur ont valu, par la

loi sur l'enseignement , le droit d'ouvrir tous les collèges qu'ils possèdent aujourd'hui en France.

Dans le livre éloquent et courageux que le P. de Ravignan a publié en 1844, pour revendiquer hautement son droit et celui de sa Compagnie, je lis ce qui suit :

« Catholique et Français, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale , j'ai éprouvé le besoin de me rapprocher de la perfection évangélique autant qu'il pouvait m'étre donné de le faire...

« La Charte a-t-elle prononcé la liberté de conscience, oui ou non ?

« La perfection évangélique est-elle un droit de la conscience, oui ou non ?

« Eh bien l la vie religieuse n'est que la perfection évangélique : c'est l'enseignement solennel de l'Église , comme la liberté de conscience est la promesse solennelle de la Charte...

« En Angleterre, en Belgique, aux États-Unis, là où la liberté de conscience est une réalité, les religieux, les jésuites comme d'autres, ont publiquement des collèges.

« On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France : qu'en sait-on ? pourquoi le serions-nous?...

« Que si je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui m'a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois aux pieds de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie et je dirais avec tristesse: Nous laissons derrière nous la Charte violée, la liberté de cotiscience oppnmèe, la justice outragée, etc. » (P. 122.)

On le voit, le P. de Ravignan ne craignait pas d'invoquer, en 1844, ce que son confrère appelle, en 1853, une liberté funeste et des institutions d'une hétérodoxie fondamentale. Si ces dernières qualifications sont justes et vraies, la bonne foi, la charité, la dignité de la cause religieuse exigeaient impérieusement qu'on voulût bien nous le dire dès lors, au lieu d'attendre jusqu'aujourd'hui pour dresser un réquisitoire posthume contre le gouvernement représentatif.

Quant à moi, le tort qu'on me reproche est de penser encore en

18o3 ce que pensaient ou ce que semblaient penser, il y a dix ans, tous les catholiques engagés dans la lutte pour la liberté de renseignement, la liberté des ordres religieux et la liberté de l'Église. Ce tort, je le confesse et j'y persévère.

Cette lettre est longue, monsieur le Rédacteur; je le reconnais et je le regrette; mais elle est bien loin d'atteindre les limites que la loi impose à mon droit de répondre aux nombreux articles que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer. Vous avez trop souvent occupé vos lecteurs de moi pour qu'il ne me soit pas permis de leur parler une fois au moins par moi-même.

ï>5 acût 1353.

MARQUIS DE VALDLGAMAS 1

On a déjà beaucoup parlé de M. Donoso Cortès. Je voudrais seulement ajouter quelques coups de crayon et rectifier quelques contours, dans l'intérêt de la vérité d'abord, et puis aussi afin de prolonger en quelque sorte l'hommage que doivent tous les ebétiens à une vie si pure et à une mort si admirable. Comme toujours, le silence s'est déjà fait auprès de cette tombe à peine fermée. Les esprits, un. moment ébranlés par ce coup douloureux, ont couru de nouveau à leurs luttes, à leurs préoccupations, à leurs misères de chaque jour. Comme on voit à la chute d'un corps dans l'eau les cercles formés par le déplacement de l'air s'élargir de plus en plus et finir par disparaître ; ainsi le vide créé par cette mort imprévue dans l'océan de la société française ne sera que trop tôt comblé. J'espère donc que les nombreux amis de cet illustre mort ne me sauront pas mauvais gré si j'essaye d'exprimer et de justifier brièvement la tendre et fidèle admiration que je lui conserve.

L'Espagne moderne a eu la singulière fortune de tromper l'attente des juges et des maîtres de l'opinion publique en Europe. Tombée au dernier degré de l'abaissement politique

' Inséré dans le Correspondant du 25 août 1853.

et du néant intellectuel, sous l'empire du pouvoir absolu et depuis le milieu du dix-septième siècle, elle semblait entre les mains de Godoy une proie facile et certaine pour le géant qui dévorait successivement tous les royaumes de l'Occident; et pourtant ce fut elle qui, la première parmi les nations du continent, sut triompher de Napoléon, venger le guet-apens de Bayonne par les Fourches Caudines de Baylcn, et protester victorieusement contre l'asservissement du monde. Sauvée par l'Angleterre des vengeances impériales, et deux fois rendue au sceptre de ses rois, d'abord par la chute de Napoléon et ensuite par la politique énergiquement habile de la Restauration, elle s'est vue livrée à la guerre civile et à la révolution, non par une insurrection triomphante, mais par le caprice d'un monarque absolu, disposant sur son lit de mort de sa couronne et de son peuple comme d'une propriété privée. Condamnée par cet acte à dix années d'une lutte sanglante, traînée par les partis en fureur à travers les excès et les horreurs d'une crise anarchique, elle en est sortie pleine de vie et de force. On la croyait réduite au rôle de satellite de la France, et elle a su se préserver de nos chutes et de notre humiliante mobilité. Sa royauté est restée debout et populaire au sein de l'épidémie républicaine de 1848, et ses institutions représentatives ont survécu à la réaction absolutiste de 1852. L'Espagne catholique surtout semblait condamnée aux plus cruelles épreuves, à une irrémédiable stérilité. Depuis près de deux siècles, elle n'avait pas donné un seul nom illustre à l'Église. Elle avait vu sous la monarchie absolue le jansénisme infecter ses écoles, et sous la royauté constitutionnelle la révolution dépeupler ses cloîtres, confisquer son patrimoine, égorger ses prêtres. Elle avait pour ainsi dire cessé de compter en Europe ; et voici que du milieu de ses discordes civiles, elle voit surgir et luire avec l'éclat et

la rapidité de l'éclair les deux plus nobles représentants de la cause catholique qui aient paru depuis la chute de l'abbé de la Mennais et la mort d'O'Connell : Balinès et Donoso Cortès.

En mai 1809, une armée française, combattant pour maintenir sur le trône le roi Joseph Bonaparte, et victorieuse à Medellin, envahissait l'Estramadure, où elle devait bientôt rencontrer son vainqueur, le futur duc de Wellington. Les habitants fuyaient de toutes parts devant l'armée conquérante, et parmi eux un jeune ménage, de la petite ville de Dom Benito. C'étaient don Pedro Donoso Cortès et sa femme dona Elena Canedo. Celle-ci, enceinte de son second enfant, ne put dépasser le village de Valle de la Serena, près de la terre de Valdegamas, qui leur appartenait. Ce fut là qu'elle accoucha, le 6 mai 1809, de l'enfant qui devait répandre une gloire si pure sur le nom de ce lieu et de cette famille. Il y avait dans cette paroisse une image très- vénérée de la sainte Vierge, sous le nom de Maria de la Saiud. La jeune mère voulut que son nouveau-né fût offert à l'autel de cette image et qu'il en portât le nom. Il reçut au baptême ceux de Juan- Francisco-Maria-de-la-Salud .

Cet enfant, né au milieu des terreurs de la guerre et de l'invasion, et déjà marqué du sceau de la vieille foi espagnole, montra bientôt des dispositions rares et précoces pour l'étude. Ses parents étaient obligés de le retenir, et souvent sa mère, qui le guettait, dut monter la nuit dans sa chambre pour éteindre sa lampe et lui enlever les livres auxquels il sacrifiait le sommeil. A cinq ans il entrait à l'école primaire. A onae ans il avait déjà achevé ses humanités ; à douze, il entrait à l'Université de Salamanque pour y étudier le droit. Transféré de là à Séville, et ne voulant user ni de récréations ni de vacances, il avait acquis à seize ans toutes les con-

492 JUAN D0N0SO CORTÈS

naissances exigées pour le grade de licencié, que les règlements de l'époque ne permettaient pas de conférer avant l'âge de vingt-cinq ans. Il fallait remplir ce long intervalle. II le fit, en se livrant avec passion à l'étude delà philosophie, de l'histoire et de la littérature, sous la direction d'un écrivain alors fort renommé dans son pays, don Manuel Quintana. Celui-ci, ayant été appelé à occuper une chaire nouvellement fondée au collège de Cacerès, chef-lieu de la province, s'en défendit à cause de son âge, et désigna pour le remplacer son jeune élève, encore mineur, mais qu'il définissait en un seul mot : « Donoso est un diamant . » L'élève monta à dixneuf ans dans la chaire du maître, y dépassa l'attente de tous, et montra d'avance ce qu'on pouvait attendre de lui sur un autre théâtre.

Dans le public nombreux qui se pressait autour du préeoce orateur, une jeune fille, d'une des familles les plus notables du libéralisme local, se faisait remarquer par son admiration enthousiaste. Ce gracieux hommage ne devait pas demeurer sans retour. Ces deux jeunes imaginations s'enflammèrent l'une pour l'autre. Un mariage s'ensuivit. Juan fut époux et père, comme il avait été professeur et orateur, avant 1 âge. Tout se pressait dans cette vie qui devait être si courte et si remplie, mais qui ne devait pas connaître le plus pur des bonheurs d ici-bas, le bonheur domestique. La mort lui enleva presque aussitôt sa femme et son enfant. La sagesse divine est aussi mystérieuse qu'infaillible dans ses châtiments comme dans ses dons. Cette effrayante épreuve eût suffi pour d'autres : elle ne fit rien pour lui. Il ensevelit dans un silence profond ces douleurs que Dieu n'avait point encore bénies et qui ne développèrent chez lui aucun symptôme de cet amour passionné de la volonté divine dont son âme fut plus tard possédée.

Le jeune Donoso avait grandi au milieu des sentiments qui animaient alors la très-grande majorité des classes élevées et instruites de l'Espagne. Il leur restait une sorte de fui coutumière à la religion de leurs pères, mais elles avaient perdu le sens historique et social de lavérité catholique. L'honneur seul, et non plus la conscience, les rattachait à l'Église. Dégoûtées de leur passé national, par les souvenirs du despotisme où l'Espagne s'était endormie et comme éteinte depuis Philippe II, indifférentes et presque étrangères aux pieuses traditions des siècles antérieurs, elles soupiraient après un avenir nouveau. Elles sentaient hien que l'Espagne n'avait pas du repousser, au prix de sacrifices inouïs, la domination française, pour retomber sous le régime de Charles IV, et que la race qui venait de renouveler dans Saragosse les héroïques merveilles de Numance et de Sagonte méritait un sort meilleur. Elles aspiraient à entrer en partage de ce grand développement de vie politique, intellectuelle, commerciale, où l'Espagne avait un jour occupé la première place, et dont les nations du Nord ont depuis trop longtemps le monopole. Mais»! cette ambition légitime venaient se mêler la plupart des erreurs criminelles de la philosophie rationaliste et de la politique révolutionnaire. Ni le pouvoir absolu, nî la censure, ni l'inquisition n'avaient pu leur fermer l'entrée de l'Espagne. Elles y régnaient avec le double attrait du fruit défendu et d'une vague espérance. Elles y exerçaient un ascendant que relevait la décadence apparente des doctrines catholiques, depuis longtemps énervées par une solidarité imprudente avec l'absolutisme. - Elles s'emparèrent du gouvernement lui-même, à laide de l'insurrection militaire de l'île de Léon, en 1820, et s'y maintinrent pendant quelques années.

La constitution décrétée à Cadix en 1812 par les cortès de cette époque et gérée en h 821 par une assemblée unique et

il — Œuvrt» po'éin. el di*. 13

JUAN DONOSO CORTf:$

souveraine, en face d'une royauté réealeilranlc et captive, lit passer l'Esjtagne à travers tous les dangers et tous les excès du régime révolutionnaire, jusqu'au jour où une armée française, accueillie cette fois avec bonheur par la plupart des Espagnols monarchiques et religieux, et commandée par un prince généreux et modéré, vint délivrer le roi Ferdinand VII et lui restituer la plénitude de son pouvoir. Mais en vain l'ordonnance d'Andujar, rendue par M. le duc d'Angoulème, avant la délivrance du roi, essaya-t-elle d'indiquer les voies de la sagesse et de la clémence à la royauté rétablie. Ferdinand ne sut user de son autorité reconquise ni pour fortifier son trône, ni pour calmer ou concilier les esprits, encore moins pour satisfaire aux exigences du temps par des institutions modératrices, par des garanties légales. Mais sa troisième femme venait de le rendre père d'une fille. Malgré la loi salique que son bisaïeul Philippe V avait introduite en Espagne, il voulut que cette tille lui succédât sur le trône, au préjudice de son frère, l'infant don Carlos; et par un acte de cette omnipotence royale dont l'Europe et la France avaient voulu l'investir de nouveau, il brisa le droit de succession de la maison de Dourbon, et reconnut pour héritière de la couronne sa fille Isabelle.

Avertis \m un de ces instincts merveilleux qui sauvent et dirigent les partis auxquels appartient l'avenir, les libéraux espagnols comprirent que cette enfant et sa mère leur offriraient l'occasion et le moyen de reconquérir les garanties politiques qu'ils ne cessaient de regretter. Ils se prononcèrent tous pour la succession féminine, tandis que les partisans de la monarchie despotique, du rcy neto, se groupaient d'avance autour de l'infant don Carlos, que la loi salique devait appeler au trône après Ferdinand VIL Cette loi salique, il ne faut pas l'oublier, était en Espagne une importation à la fois

MARQUIS DK VALDKGAMAS. 495

récente et étrangère. Ce fut alors qu'on \it un contraste bizarre, qui s'est prolongé à travers toutes les j>éripéties de cette guerre de succession. Les absolutistes, infidèles à la tradition et au vieux droit, s'insurgeaient contre la volonté solennelle de leur mi légitime, qui ne faisait autre chose que de défaire ce que son aïeul avait fait, toujours en vertu de cette souveraineté absolue du rcy neto, aussi complète apparemment chez Ferdinand VII que chez Philippe V. Par contre, les libéraux, avec qui se confondaient alors les progressistes ou révolutionnaires, remontaient au moyen Age. Ils plaçaient leurs aspirations à la liberté et l'avenir de leur politique sous la garde de l'érudition historique, des traditions nationales. Ils évoquaient tous les grands souvenirs de la monarchie espagnole au profit de ce principe de la suecessibilité des femmes, qui avait déjà donné l'Espagne à la maison d'Autriche, puis à la maison de Bourbon, et qui surtout avait placé sur le trône de Castille la plus noble créature qui ait jamais régné sur les hommes, Isabelle la Catholique. Les deux partis semblaient avoir changé de rôle. Au fond ils savaient parfaitement ce qu'ils faisaient ; et personne ne s'y trompa. Il s'agissait là comme ailleurs, comme toujours, de la lutte entre le pouvoir illimité d'un seul et la liberté de tous, réglée par la loi. Malheureusement, là comme ailleurs, comme presque toujours, la lutte devait enfanter de cruels mécomptes, servir de prétexte à des crimes odieux, et n'aboutir qu'à des résultats incomplets et fragiles.

Le jeune Donoso, désireux d'élargir le cercle trop restreint de ses travaux littéraires et oratoires en Estramadure , fit parvenir à Ferdinand VII un savant et éloquent mémoire en faveur de l'abolition de la loi salique. Le roi remarqua cette œuvre si conforme à ses passions de mari et de père, et voulut récompenser l'auteur. Il le fit venir à Madrid et lui conféra

49G JUAN DONOSO CORTÊS

un poste élevé dans le ministère de grâce et de justice : c'était en 1832. A vingt-trois ans, le voilà lancé dans le chemin des honneurs et des luttes politiques, qu'il ne devait plus quitter.

Ferdinand VII mort, M. Donoso Cortès se dévoua à la cause de la reine Isabelle et de sa mère, la régente Marie- Christine, avec l'ardeur et le dévouement de son âge. Ce zèle et sa rare aptitude pour les affaires le signalèrent bientôt à l'attention des chefs du nouveau gouvernement. Il fut élu député aux cortès, et appelé au poste important de secrétaire du conseil des ministres en 1835, sous la présidence du trop fameux Mendizabal. Dès lors éclata parmi les libéraux espagnols la même scission qui déjà en France avait partagé en deux camps hostiles et implacables les vainqueurs de 1830. Les modérés, dont la reine-régente était le chef naturel, et M . Martinez de la Rosa l'organe le plus accrédité, voulaient, comme leur nom l'indique, une liberté contenue, réglée, plongeant ses racines et puisant sa force dans ce que les vieux souvenirs de l'Espagne offraient de pur et de populaire. Les progressistes, au contraire, dominés par l'esprit révolutionnaire, sourds à toutes les leçons de 1812 et de 1820, méconnaissaient l'attachement inné de tous les Espagnols pour la royauté, et tenaient à créer en Espagne une démocratie souveraine sous le masque d'une monarchie dérisoirement limitée. Cependant, le courage et les armes ne manquaient pas au parti carliste ou apostolique ; car tel était le beau nom qu'amis et ennemis décernaient aux défenseurs de la monarchie absolue et des droits de don Carlos. Mais là aussi la division régnait, la division entretenue et suivie par la trahison. Ce fut au milieu de ces cruelles discordes, envenimées par les conflits à main armée, par les ravages des bandes errantes, par les supplices, par les émeutes, que la

MARQUIS DE VALDEGVMAS. 197

malheureuse Espagne consumait ses forces, et que ses hommes d'État et de tribune durent tremper leur talent et leur âme. Le parti progressiste, dont M. Mendizabal était un des chefs, ayant fait à la fois éclater ses tendances destructives et prédominer son influence dans les conseils de la reine, M. Donosb Cortès refusa d'en être l'instrument. Il quitta le poste éminent où il avait été appelé si jeune encore. Il eut ainsi la gloire et le bonheur de ne prendre aucune part à la confiscation des biens ecclésiastiques, à la suppression des ordres religieux, à tous ces attentats sacrilèges qui, sous le prétexte spécieux de punir le clergé espagnol de sa préférence pour don Carlos , rendirent le gouvernement de la régente complice des plus mauvaises passions de la révolution contre l'Eglise.

Éloigné ainsi pour un temps des fonctions administratives, il lui restait la tribune et la presse. Il usa de l'une et de l'autre avec une persévérance infatigable et un succès croissant; chaque jour, il consacrait ses talents à défendre la liberté avec ses conditions essentielles de force et de durée, à revendiquer la double autorité de la mère et de la reine dans la personne de Marie-Christine, et à seconder les efforts des bons Espagnols, pour se frayer une route et se créer un abri entre le retour du pouvoir absolu et les abîmes de la révolution. Il avait déjà fixé l'attention des esprits sérieux par son Essai sur la diplomatie européenne, depuis la Révolution de Juillet jusqu'au traité de la Quadruple Alliance,

Le journal l'Avenir, dont il fut le fondateur, le Pilote, le Courrier National, et surtout la Revue de Madrid, qui l'eurent successivement pour collaborateur, renferment de nombreux travaux historiques et politiques, dont le recueil sera un jour, il faut l'espérer, offert à la respectueuse curiosité de ses admirateurs. Il occupa vers le même temps une chaire à

l'Athénée de Madrid, où il donna un cours sur le droit politique. Il y trouvait une occasion naturelle de répandre, à ses risques et périls, dans le public et la jeunesse de cette capitale alors si violemment agitée, les grands principes de tout ordre social et la théorie spéciale des devoirs réciproques des rois et des peuples. Il mêlait à d'énergiques protestations contre l'esprit de désordre et de faction l'exposé des conditions qu'il croyait dès lors indispensables au triomphe de la cause lihéralci et qu'il a eu depuis le bonheur de voir reconnaître et pratiquer par la grande majorité de ses concitoyens. Il continua cette laborieuse carrière, en grandissant de jour en jour dans l'estime publique, jusqu'au jour où Espartero profila de l'ascendant qu'il devait à sa victoire décisive sur don Carlos, pour se faire l'instrument du parti progressiste, et entreprit de dépouiller la reine Marie -Christine, nonseulement de la régence du royaume, mais encore de la tutelle de ses enfants. M. Donoso Cortès consacra sa jeune renommée, son talent déjà mûr et son dévouement chevaleresque, à la cause de Christine. Lorsqu'elle eut été obligée de quitter l'Espagne en 1840, son généreux avocat ne craignit pas d'engager une lutte personnelle avec le dictateur. Il voulait le contraindre, par les armes de la discussion et de la publicité, à respecter les droits, sinon de la veuve et de la régente, du moins de la mère et de la tutrice de ses enfants en bas âge. Il succomba naturellement dans ce conflit inégal, et dut s'estimer heureux de nepasexpier par son sang, comme son ami, l'intègre et courageux Montés de Oca, le crime d'avoir tenu tète au despote. Il lui fallut aller partager en France l'exil de la reine et des principaux chefs du parti modéré. Il y devint le secrétaire particulier de Christine, et c'est de sa plume que sortirent les manifestes publiés par elle à diverses époques, pour dénoncer

aux Espagnols l'ingratitude et les violences du duc de la Victoire.

En 1843, lorsque le maréchal Narvaez eut renversé l;i domination du maréchal Espartero, et rétabli une politique conservatrice appuyée par les sympathies de la France. M. Dono3oCortès retourna en Espagne avec la reine Marie- Christine, et échangea le poste de secrétaire de la reine mère contre celui de secrétaire et de directeur des éludes de la reine Isabelle, alors déclarée majeure. Il reprit en même temps sa place aux cortès, où des majorités triomphantes le rappelaient à chaque réélection. Le ministère lui fut plus d'une fois offert : il le refusa toujours, croyant mieux servir la cause qu'il aimait par ses discours et ses écrits que dans la pratique des affaires. Ce fut l'époque où il se plaça définitivement parmi les premiers orateurs de l'Espagne. On cite surtout son discours en faveur de ce que l'on a appelé en France les mariages espagnols , c'est-à-dire l'alliance simultanée de la reine Isabelle avec son cousin germain, l'infant don François d'Assise, et de sa sœur et héritière présomptive avec M. le duc de Montpensier. Le roi Louis-Philippe lui envoya à cette occasion les insignes de grand officier de la Légion d'honneur. 11 avait déjà reçu un titre de Castille, par l'érection en marquisat de sa terre de Valdegamas. Peu après, il entra dans la carrière diplomatique, et alla occuper le poste de ministre plénipotentiaire d'Espagne à Berlin.

Ces détails sur les commencements de cette trop courte carrière ne nous semblent point indifférents. Il est bon de savoir au sein de quels travaux et de quelles luttes s'est formé ce noble esprit, et à quelle source il avait puisé cette contemplation si haute et si nette dos hommes et des choses de son siècle. 11 est bon de le rappeler à ceux qui nous prêchent chaque jour les avantages moraux du sommeil et du silence,

200 DlhNOSO COÛTÉS

et qui semblent ne rêver pour les nations catholiques d'autre rôle politique que de peupler une vaste antichambre , où chacun ne doit plus qu'attendre sans impatience et exécuter sans bruit les décrets du maître. Pour devenir tels que nous les avons aimés et admirés , Balmès et Donoso Cortès ont eu besoin d une autre école.

C'est à Berlin que vint le surprendre la révolution de Février, ou pour mieux dire la catastrophe européenne de 1818. Mais auparavant son àme avait subi une révolution aussi radicale que bienfaisante. Nous lavons déjà indiqué : au milieu des labeurs et des succès de sa jeunesse, il était resté étranger à toute pensée sérieusement chrétienne. 11 n'avait jamais renié la foi de son enfance. Sou langage était toujours respectueux; ses mœurs étaient restées pures; son àme, comme nous l'avons vu, avait même été conviée de bonne heure à goûter le calice salutaire de la douleur. Mais ni la majesté, ni la miséricorde de Dieu , ni la triomphante vérité de l'Église ne s'étaient encore révélées à lui. L'heure du réveil sonna pour cette âme prédestinée, un peu avant qu'elle semblât sonner le deuil de toutes les monarchies du continent.

Notre Juan avait un frère nommé Pedro, plus jeune que lui d'une année, compagnon fidèle de ses études et tendrement aimé depuis l'enfance. La communauté de leurs premières études n'avait pas enfanté l'uniformité de leurs opinions. Pedro avait montré plus de goût pour la théologie que pour la politique : il était resté chrétien sincère et pratiquant. Il avouait sa préférence pour la monarchie absolue et pour la cause de don Carlos. Ces dissentiments n'altéraient en rien l'union des deux frères. « Je l'aimais, disait Donoso, « autant et peut-être plus qu'il n'est permis d'aimer une « créature humaine. » En 1847, Pedro tomba mortellement

malade. Juan, alors absent de Madrid, vola auprès de son frère. Les souffrances et le danger du malade amenèrent naturellement l'entretien sur ce terrain où la vérité suprême attend tôt ou tard les esprits faits pour elle. Au milieu de ses anxiétés, Juan raconta à son frère sa rencontre à Paris avec un compatriote dont la vertu, la charité, la simplicité l'avaient singulièrement frappé, et lui donnaient à penser qu'il y avait dans la profession d'honnête homme un degré dont il restait encore éloigné, tout lier qu'il se croyait de son honneur et de sa vertu. 11 s'était senti subjugué par cette vertu différente de toutes les vertus de sa connaissance. Il en avait parlé à l'Espagnol et celui-ci lui avait tout simplement répondu : <( En effet, vous êtes un honnête homme, et moi aussi : mais « il y a quelque chose, dans mon honnêteté, de supérieur à la « vôtre. — A quoi cela peut-il tenir? — A ce que je suis « resté chrétien, tandis que vous ne l'êtes plus. » En entendant ce récit, le moribond se tourna vers le narrateur, et lui dit : « Oui, mon frère, il t'a donné la vraie raison. » Et làdessus, avec la double autorité de l'amour et de la mort, il se mit à lui expliquer le sens de cette parole. La grâce parla en même temps à ce grand cœur trop longtemps dépaysé. Pedro mourut le lendemain, en léguant a son frère la vérité, la foi et son confesseur.

L'ambassadeur d'Espagne racontait lui-même ces détails avec une naïve et noble franchise, dans un salon de Paris, au mois de mars dernier*. Quelqu'un lui dit : « En vérité, « Dieu vous a fait là une grande grâce", en vous éclairant « ainsi subitement au milieu de votre carrière, et quand

1 Je les emprunte au récit quYn a rédigé l'un des auditeurs, M. le comte de Bois le-Comte, ancien ambassadeur du roi Louis-Philippe en Suisse, qui avait obtenu de M. Donoso Cortès la confirmation écrite de son texte et l'autorisation d'en faire l'usage qu'il jugerait convenable.

« vous ne pensiez plus à le chercher. Il faut qu'il y ait eu « dans votre vie quelque circonstance particulière qui vous « ait mérité une telle faveur. — Je ne m'en rappelle au- « cune, » répondit M. Donoso Cortès; mais après avoir réfléchi un instant , il ajouta : « Peut-être , un sentiment a « pu y être agréable à Dieu. Je n'ai jamais regardé le pauvre « assis à ma porte, sans penser que je voyais en lui un <c frère. »

Lui-même écrivait à un ami, en lui envoyant le récit de sa conversion : « Gomme vous le voyez, le talent et la raison « n'y ont aucune part ; avec mon faible talent et ma misé- « rable raison, je serais arrivé à la tombe avant d'atteindre à <( la vraie foi. Le mystère de ma conversion (car dans toute « conversion il y a un mystère) est un mystère d'amour. « Je n'aimais pas Dieu, il a voulu être aimé de moi, et je « l'aime; et je suis converti, parce que je l'aime »

Ainsi converti à trente-huit ans, il entre à la fois en pleine possession de la vertu et de la vérité , sans avoir été condamné aux longues luttes, aux fatigantes incertitudes, aux mortelles hésitations par où ont dû passer tant d'autres chrétiens de la dernière heure, et où tant d'àmes ont usé l'énergie nécessaire au salut. A peine a-t-il mis le pied dans le domaine du catholicisme, qu'il s'y précipite en conquérant. Rien n'échappe à son ardeur, à sa soif de connaître la vérité, d'en jouir, de combattre pour elle. A peine assis sur les bases élémentaires du catéchisme, il se plonge dans la théologie mystique, dans les grands écrivains ascétiques que

» Lettre du 21 juillet 1849 à M. Albéric de Blaoche-Rafûn, traducteur de Balraes. — Cette lettre renferme un jugement éloquent et affectueux sur Balmés, que Donoso n'avait jamais rencontré, mais qu'il avait fini par appiécier à sa juste valeur, et qu'il qualifie d'esprit « lumineux, pénétrant, solide, < ferme dans la foi, agile dans la lutte, grand par la polémique et par la « doctrine, écrivain et philosophe. *

sa patrie a donnés à l'Eglise, surtout dans sainte Thérèse et Louis de Grenade. Il ressort de ces profondeurs lumineuses comme pour reprendre haleine, promène un regard ferme et rapide sur l'Europe bouleversée, et prête l'oreille à ces terribles coups que Dieu frappait alors sur les trônes et sur les constitutions de l'Europe. Ils achèvent son éducation et commencent celle de ses contemporains.

Alors il se recueille et s'examine : il se sent prêt à de nouveaux combats, abandonne pour un temps son poste diplomatique, va reprendre sa place aux corlès, et, le 4 janvier 1849, il prononce le célèbre discours sur la dictature et la révolution, qui lit franchir les Pyrénées à son nom, et le plaça du premier coup au rang des grands orateurs de l'Europe.

On peut dire de lui, comme de Burke, qu'il entra d'un seul bond dans la gloire, ou avec l'intraduisible énergie de l'anglais : He darted into famé.

Deux lettres rendues publiques dans le courant de cette même année 1849, et une seconde et dernière harangue prononcée au commencement de 1 850 sur la situation générale de l'Europe, lui servirent à développer, avec une hardiesse croissante et une éloquence magique, ses convictions religieuses appliquées à la politique. Elles consolidèrent l'édifice de sa réputation européenne et l'influence considérable qu'il exerça dès lors sur les catholiques du monde entier 1 .

Il faut avouer que jamais circonstances ne furent plus favorables (rue celles où il se trouvait. Jamais de tels événements n'étaient venus préparer et justifier un tel début. La lumière qui s'était faite pour lui, éclatante et invincible, se

' Ces deux discours, avec ses lellres du 26 mai et du G juillet 1840, à M. de Montalemberl, ont été publiés par les soins du Comité électoral de. ia liberté religieuse, chez Lecoffre, 1 vol. in-18.

m DONOSO CORTÊS

levait déjà dans l'âme de tous, hormis des fauteurs et des complices de la barbarie socialiste. Quand il parut pour la proclamer, comme un pontife généreux et fidèle de la vérité, le plus fort était fait par la main de Dieu lui-même. Donoso n'eut point à lutter contre ces préjugés invétérés, ce mépris glacial et savant , cette outrecuidante confiance en la sagesse humaine , cette dédaigneuse impertinence qu'on a si longtemps opposés, en France et ailleurs, à ceux qui, dans les beaux jours de la prospérité philosophique et constitutionnelle, revendiquaient les droits, même les plus modestes, de l'Église, et entreprenaient de montrer quels liens enchaînent les destinées de la société à celles de la religion. L'Europe, partout soulevée, déchirée, sanglante; les rois, partout menacés, humiliés ou en fuite; les peuples plus troublés par leur victoire imaginaire (pie par les plus cruels désastres; tout cela servait de préface irréfutable aux démonstrations de l'orateur catholique, lorsque sa parole vengeresse éclata au milieu du parlement espagnol. Les sages éperdus, les politiques en désarroi eussent été mal reçus à accueillir par «les risées ou par des injures l'honnête homme éloquent qui, à côté de l'abîme ouvert devant tous les yeux, signalait avec assurance la seule voie ouverte pour le franchir, et proclamait, au milieu des morts et des mourants, le seul principe conservateur et vivificateur des sociétés humaines.

Sans doute il n'eut pas le bonheur d'ébranler et de convertir tous ceux qui l'admiraient. Sans doute, on aurait pu lui dire, comme au prophète Ézéchitl, et à bien d'autres interprètes de la vérité : Tu es eis fjuasi car??ien musicum fjuod suavi dukiqnc sono canitur ; et audiunt verba tua, et non facient ea. Mais toujours est-il que cette levée de boucliers contre les opinions naguère souveraines n'entraîna pour lui aucune conséquence fâcheuse. A peine quelques contra-

MVRQUS !>K VALDKGAMAS. 20i>

diclcurs timides se firent-ils entendre après la publication de ses lettres de Berlin. Pas une injure, pas une dérision, pas une récrimination ne vint l'assaillir. Il faut le dire à l'honneur de l'Espagne contemporaine : la conversion éclatante du plus illustre de ses fils n'a fait à celui-ci aucun tort pendant sa vie, et n'a rien ôté à l'unanimité des regrets que sa mort a suscités

U eût été, du reste, difficile à la mauvaise foi et à l'envie de contester la valeur et l'opportunité de son langage. Tout le monde se sentait intérieurement du même avis que lui, quand il proclamait qu'il fallait préférer la société à la légalité, la dictature à la révolution. Et ceux qui ont pu hésiter alors dans leur adhésion ont dû plus tard s'incliner devant la rare perspicacité de celui qui avait dit : « Le socialisme, en « dépouillant les propriétaires, éteint le patriotisme. Un « propriétaire dépouillé n'est pas et ne peut pas être patriote ; « car, dès que la question est poussée jusqu'à cette angoisse, « tout patriotisme meurt au cœur de l'homme. » Nous lavons vu, hélas! ce n'est pas seulement le patriotisme qui s'évanouit devant les menaces du socialisme, c'est encore le sentiment de toute dignité politique et nationale : il pro-

• A peine la nouvelle de la mon du marquis de Valdegamas ful-clle arrivée à Madrid, que l'on ouvrit aussitôt une souscription destinée u lui ériger un monument en même temps qu'à son illustre émule Balrnés. La première liste de souscripteurs, publiée huit jours après la fatale nouvelle, la seule que nous ayons vue, se montait déjà à 115,000 réaux (environ 30,000 francs). Parmi les souscripteurs, on remarque, après la famille royale, les principaux noms de la grandesse et les chefs de l'ancien parti libéral, MM. Martinez do la Rosa, Pidal, le duc de Rivas, etc. Depuis, la reine, sur le rapport du président de son conseil des ministres, D. Francisco de Lersundi, a rendu un décret pour ordonner la translation, de Paris à Madrid, des lestes du marquis, < à l'effet de rendre un témoignage public de la haute considération < que méritent les services signalés qu'il a rendus pendant sa vie à la reli- « gion, à la société et à la monarchie, par ses éminents talents et sa loyauté « éprouvée. »

-20G tO.NOSO CORTfcS

voque et aboutità l'abdication de l'intelligence et de la virilité <les nations.

Dès lors aussi plus d'un de ses auditeurs a dù respirer comme un souffle de l'avenir en entendant ces paroles : « Si les gouvernements représentatifs vivent de discussions « modérément longues , les discussions interminables les « tuent... Vous connaissez, messieurs, l'histoire des assem- « blées de l'Allemagne. Elles sont mortes, parce qu elles « n'ont rien fait et rien laissé faire, parce qu'elles n'ont pas « gouverné et n'ont pas laissé gouverner... Elles aspirèrent à « la dignité de reines : Dieu les rendit stériles, et leur retira « jusqu'à la dignité de mères. Députés de la nation, veillez à « la vie des assemblées espagnoles ! »

Paroles aussi prophétiques que justes, mais que ni la pensée de l'auteur ni la raison des choses ne |>ermet d'appliquer à toutes les assemblées politiques, pas plus que la réprobation inspirée par tel roi sanguinaire ou idiot ne peut devenir un titre de proscription contre la royauté même!

Je suppose que le mince volume qui contient les discours et les lettres de M. Donoso Cortès est suffisamment connu de tous mes lecteurs : je m'abstiens donc de citer des pages qu'ils ont sous les yeux et qui sont dans toutes les mémoires. Je me borne à noter son éloquente démonstration de cette loi historique des deux répressions, ou, comme il disait, des deux thermomètres, dans leur marche parallèle mais en sens inverse : la répression politique ou la tyrannie de l'État, montant graduellement et partout à son apogée, à mesure <pie la répression religieuse ou l'empire de la foi sur les âmes baissait et diminuait d'intensité. Mais je ne résiste pas à extraire de son dernier discours le parallèle entre le prêtas et le soldat, qui justifiait la saisissante parole par laquelle il avait salué les victoires du général Cavaignac et du prince

Windischgnelz sur le socialisme : « Pour la première fois « depuis qu'il existe, le monde marche à la civilisation par « les armes, cl à la barbarie par ks idées. »

Il continuait ainsi : « Je ne sais, messieurs, si votre attention a été frappée comme la mienne par la ressemblance, par la presque identité entre deux personnes qui paraissent les plus distinctes et les plus contraires, je veux dire entre le prêtre et le soldat. Ni l'un ni l'autre ne vit pour soi; ni l'un ni l'autre ne vit pour sa famille ; pour l'un et pour l'autre la gloire est dans l'abnégation, dans le sacrifice. La charge du soldat est de veillera l'indépendance de la société civile; la charge du prôtre est de veiller à l'indépendance de la société religieuse. Le devoir du prêtre est de mourir, de donner sa vie comme le bon Pasteur pour ses brebis. Le devoir du soldat est de donner, comme un bon frère, sa vie pour sis frères. Si vous considérez lapreté de la vie du prôtre, le sacerdoce vous paraîtra, et il l'est en effet, une véritable milice. Si vous considérez la sainteté du ministère du soldat, la milice vous paraîtra comme un véritable sacerdoce. Que deviendraient le monde, la civilisation, l'Europe, s'il n'y avait ni prêtres ni soldats? Et maintenant, messieurs, si, après l'exposé que je viens de faire , quelqu'un croit qu'on doive licencier les armées, qu'il se lève et le dise. »

Cette estime religieuse de la force militaire, cette assimilation du prêtre et du soldat sont devenues depuis lors une sorte de lieu commun, tant l'évidence en est ressortie des événements que nous avons traversés. Et il en a été ainsi pour beaucoup d'autres idées du marquis de Yaldegamas, frappées à ce coin qui fait à l'instant adopter et circuler l'effigie vivante de la vérité. Ses vues toujours originales, et toujours revêtues d'une forme originale, acquéraient promptemeut force de loi. Que de gens ont répété après lui cet

ingénieux rapprochement entre les grandes erreurs politiques et les grandes erreurs religieuses , où le progressiste , t'est-à-dire celui qui dans un gouvernement représentatif refuse à la couronne tout pouvoir, est mis en regard du déiste, le républicain du panthéiste, et le socialiste de l'athée. Il y a vingt ans que l'on avait commencé à signaler en France les conséquences désastreuses de la renaissance : mais il était réservé au grand orateur espagnol de promulguer cette vérité par quelques paroles souveraines : « La res- « tauration du paganisme littéraire a amené successivement les (( restaurations du paganisme philosophique, du paganisme « religieux et du paganisme politique. Aujourd'hui le monde « est à la veille de la dernière de ces restaurations : la res- « tauration du paganisme socialiste. »

Que s'il descendait des hauteurs de la contemplation historique et théologique à l'appréciation rapide et quelquefois satirique des événements contemporains, la lucidité de son jugement et de sa parole n'était pas moins saillante. Qui ne rendrait aujourd'hui un hommage, hélas î trop tardif à la perspicacité de l'orateur qui, deux ans avant le coup d'État du 2 décembre, disait du haut de la tribune : « Là où le <( salut de la société dépend de la dissolution de tous les par- « tis anciens et de la formation d'un nouveau parti composé « de tous les autres, les partis s'efforcent de ne pas se dissou- <( dre et ne se dissolvent pas. C'est ce qui arrive en France. «( Le salut de la France serait la dissolution des partis bona- « partisle, légitimiste, orléaniste, et la formation d'un seul « parti monarchique. Eh bien! là, dans cette France, où le « salut de la société dépend de la dissolution des partis , les « bonapartistes pensent à Bonaparte, les orléanistes au comte u de Paris, les légitimistes à Henri V. »

Au milieu de ses préoccupations politiques et diplomati-

ques, il fut appelé à prendre place à l'Académie royale d'histoire, qui est le premier corps littéraire de l'Espagne, et où, comme à l'Académie française, tout nouvel élu est tenu de faire un discours de réception. Le sien fut un chant de triomphe où éclate à chaque ligne le bonheur, l'admiration, le légitime orgueil du chrétien vainqueur de l'incrédulité. Il avait pris pour sujet les beautés littéraires de la Bible et l'expression donnée par les saintes Écritures aux trois sentiments les plus prononcés du cœur de l'homme, l'amour de Dieu, l'amour de la femme, et l'amour de la patrie. La page suivante, extraite de ce discours', fera connaître son talent et son âme sous un jour nouveau :

« Ne vous étonnez pas, messieurs, si immédiatement après vous avoir parlé de Dieu , je viens vous parler de la femme. Quand Dieu, épris de l'homme, sa plus parfaite créature, résolut de lui faire un premier don, dans son amour in6ni il lui donna la femme... L'homme fut le seigneur du paradis, la femme en fut l'ange.

« Quand la femme eut commis sa première faiblesse, et l'homme son premier péché, Dieu leur permit de demeurer ensemble. Ils sortirent ensemble de la resplendissante demeure, le pied chancelant, le cœur oppressé, les yeux obscurcis par les larmes. Ils ont traversé ensemble les siècles, la main dans la main l'un de l'autre, tantôt résistant aux tempêtes, tantôt se laissant aller sur la mer de la vie au souffle de la fortune adoucie. En frappant l'homme prévaricateur de la verge de sa justice, en lui fermant les portes du séjour délicieux qu'il avait préparé pour lui, Dieu, dans sa miséricorde, voulut laisser au coupable quelque chose qui put lui rappeler le suave parfum du bienheureux séjour; il lui

' Il a élé inséré dans le recueil intitulé La Crus, publié à Sévillc avec cer sure et approbation de l'autorité ecclésiastique.

Page 1