‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 24 sur 71 · Œuvres p<ilom. et A' t. J · texte numérisé non relu

Œuvres p<ilom. et A' t. J

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laissa la femme pour que, en la regardant, il pût se rappeler le paradis...

« Mais pour connaître la femme par excellence, pour se rendre compte de la charge qu'elle a reçue de Dieu, de sa pure beauté , de son influence sanctifiante , il ne suffit pas d'envisager les beaux types que la poésie hébraïque nous a laissés. Le vrai type de la femme, ce n'est ni Rébecca, ni Débora, ni l'épouse du Cantique des cantiques, c'est Marie... L'homme est grand, parce qu'il est le seigneur de la terre, le citoyen du ciel , le fils de Dieu ; mais la femme l'emporte sur lui, parce que Marie est à la fois la fille, 1 épouse et la mère de Dieu ; parce que seule parmi toutes les créatures, elle est née sans tache, elle est morte sans douleur, elle a vécu sans péché.

« Voilà la femme, messieurs ; voilà la femme, car Dieu a sanctifié toutes les femmes en celle qui fut vierge, épouse, veuve et mère. Le Christianisme a fait de grandes choses dans le monde : il a mis la paix entre le ciel et la terre, il a détruit l'esclavage, il a proclamé la liberté et la fraternité entre les hommes. Mais la plus grande de ses merveilles, celle qui a le plus agi sur la société domestique et civile, c'est la sanctification de la femme. Et remarquez, messieurs, que depuis la venue de Jésus-Christ, 1 n'est pas permis de condamner même les pécheresses à l'oppression et au mépris, puisqu'il a proclamé que leurs péchés pouvaient être effacés par leurs larmes. Le Sauveur des hommes a servi d'abri à la Madeleine : et quand arriva le jour terrible où le soleil se voila et où la terre trembla, on vit réunies au pied de la croix Marie immaculée et Madeleine pénitente, pour nous apprendre que les bras de son amour s'ouvrent également à l'innocence et au repentir. »

Si le public français a été ému et dominé par la simple

MARQUIS DE VALDEGAMAS. 2h

lecture de la traduction de ses discours , que Ton juge de l'effet produit par l'orateur lui-même. Tous ceux qui l'ont approché à Paris se retiraient éblouis par la verve ctincelante et prodigieuse de sa conversation en français et dans un salon. Que serait-ce si nous l'avions entendu à la tribune, et dans sa langue maternelle, cette langue majestueuse et solennelle, faite, selon Charles-Quint, pour parlera Dieu? C'est à peine si, d'après les récits de ses compatriotes, nous pouvons nous le figurer, avec sa voix sonore et caressante , tantôt grave et rassis comme un docteur de la vieille université de Salamanque, tantôt ravissant ses auditeurs à des hauteurs inconnues ; môlant la dextérité, Ja subtilité même de sa dialectique à l'éclat poétique de son imagination ; se jouant avec toutes les difficultés de son sujet et de sa position ; tempérant la satire par la charité ; lançant à ses adversaires des traits sans venin, mais toujours mortels; sachant faire jaillir d'un paradoxe apparent la vérité la plus frappante; scintillant de mille feux étranges , comme le diamant auquel le comparait le maître de sa jeunesse.

On a quelquefois regretté qu'il eut laissé si peu de chose à la postérité. Mais la postérité saura peut-être beaucoup de gré à ceux qui lui épargneront de gros volumes à lire et à fouiller. Quelques pages où respire une âme pure et aimante ont suffi pour immortaliser Vauvenargues. Les générations chrétiennes de l'avenir garderont un pieux et tendre souvenir à l'homme qui leur a laissé, sous une forme étineelante d'originalité, quelques fragments de l'éternelle vérité, marqués de l'ineffaçable empreinte du génie, de la foi et de l'humilité.

N'oublions pas, d'ailleurs, cet Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme , destiné à être la première pierre d'un monument plus vaste, mais qui achève, en l'ou-

Irant peut-être, le plan que s'était tracé sa pensée rajeunie. Livre admirable, dont les quelques obscurités, les contradictions et les exagérations demeurent noyées dans un océan de splendeurs et où surnageront toujours la fervente dévotion, Thumble amour et la prodigieuse éloquence du compatriote de Calderon et de sainte Thérèse. Des juges plus compétents ' ont admiré comment un laïque , formé ailleurs que dans un séminaire ou dans un cloître, avait pu acquérir à ce point l'économie de la science théologique et pénétrer d'un pas si sûr dans les mystères les plus élevés et dans les questions "les plus délicates. Ajoutons que les chrétiens les plus simples comme les plus instruits y reliront toujours, avec bonheur et profit, l'admirable explication de la transmission de la faute et de la rédemption, et le tableau de l'action purifiante de la douleur acceptée.

11 nous reste quelques réserves à faire; car nous ne voulons pas que cet hommage d'une tendre et légitime admiration dégénère en un panégyrique mensonger. Ni l'affection ni la douleur môme ne doivent nous faire abdiquer l'indépendance de notre jugement. C'est pourquoi, parmi les exagérations que nous indiquions tout à l'heure, il en est une qu'on nous permettra de signaler, précisément parce qu'elle a été fort citée et fort admirée.

Il dit dans son Essai : « Si le genre humain n'était pas irré- <( missiblement condamné à voir les choses à rebours, il choi- « sirait, pour conseillers parmi tous les hommes, les théo- « logiens, parmi les théologiens les mystiques, et parmi les « mystiques ceux qui ont mené la vie la plus retirée du « monde et des affaires 2. » Et il cite parmi les grands théologiens qui ont gouverné les hommes Richelieu, Ximenès

' Voir la Civiltà eattolira, n» du 16 avril 18Û3. a P. 200.

et Alberoni '. Il est heureusement très-douteux que le genre humain soit irrèmissiblement condamne à voir les choses à rebours, autrement il servirait de très- peu de lui adresser dos leçons ou des remontrances ; et on ne peut s'empêcher de sourire en voyant placer Alberoni au rang des théologiens parce qu'il a clé cardinal. Mais le fond môme de la proposition semble plus que contestable. Il est évident que la connaissance et la pratique des vertus chrétiennes ne peut que gr.indir la capacité politique des chefs des nations. Il s est aussi trouvé des circonstances où l'intervention extraordinaire d'un homme de Dieu , d'un solitaire, d'un moine a |>acifié les esprits et sauvé les cités, comme cela est arrivé pour le B. Nicolas de Flfte avec les cantons suisses. Mais proclamer l'intervention nécessaire, non pas de la foi, ou de la piété, mais des théologiens, et encore des théologiens ascétiques et mystiques, dans le gouvernement habituel des affaires publiques, cela paraît assez contraire à la distinction fondamentale de Tordre spirituel et de l'ordre temporel, comme aussi à l'esprit et à la règle de tous les vrais religieux. C'est d'ailleurs une doctrine qui n'a rien de neuf ni rien d'exclusivement catholique. Cromwell et ses têtes-rondes la professaient et la pratiquaient, on sait comment; et si la grave et triste nature de ce travail ne nous retenait, nous puiserions dans les souvenirs contemporains de récents et grotesques exemples de l'exploitation de la théologie par la politique socialiste.

Mais il est essentiellement de notre sujet de rappeler que plus d'une fois et ailleurs que jdans l'Essai , l'admirable écrivain, entraîné par le génie toujours un peu hyperbolique de sa nation, a émis des exagérations qui ont pu effaroucher

plus d'une ànie droite et simple. Heureusement il lui arrive de se rectifier lui-même; ainsi quand il écrit le 16 juillet 1 849 : « Les controverses servent de peu : elles sont un ob- « stacle plutôt qu'un aiguillon au genre humain dans la « course rapide qui l'emporte 1 ; » ce qui tendrait à justifier la torpeur des quiétistes de l'ubsolutisme, il oublie que deux mois auparavant il avait écrit : « Pour nous qui nous faisons « gloire d'être catholiques, la lutte est un devoir et non une a spéculation. Remercions Dieu de nous avoir octroyé le « combat 2. »

Quelquefois des explications ultérieures viennent tempérer la rigueur désespérante de certains arrêts. « Je tiens pour « prouvé et évident qu'ici-bas le mal finit toujours par <( triompher du bien et que le triomphe sur le mal est ré-

servé à Dieu personnellement*... Je crois au triomphe <( naturel du mal sur le bien, et au triomphe surnaturel de « Dieu sur le mal par le moyen d'une action directe, per~ * sonnelle et souveraine *. » La plupart de ceux qui ont lu ces lignes ont certainement répété le mot de l'Évangile : Duras est hic sermo. Il serait facile d'en déduire l'entière inutilité du travail des honnêtes gens ici-bas contre le maL Mais le tout est de s'entendre sur le sens des mots personnel et surnaturel. Dans la pensée de l'auteur, il s'agissait tout simplement de l'action de la grâce divine sur l'homme individuel. Et plus tard dans une lettre du 1 1 avril 1850 à M. L. Veuillot, il écrivait : « Je n'ai pas annoncé la dernière ca- « tastrophe du monde, j'ai dit simplement tout haut ce que « chacun se dit tout bas ^Les choses vont mal ; si elles sui-

• Lettres et discourt, p. 45.

1 ld., p. 40.

3 Id.,p. 38.

* ld., p. 29.

« vent ce train, nous aboutirons à un cataclysme. L'honnnc « pourrait se sauver, qui en doute? Mais c est à condition « de le vouloir, et il me semble qu'il ne le veut pas. Eh « bien ! si l'homme ne veut pas se sauver, je crois que Dieu « ne le sauvera pas malgré lui » Il n'est pas un chrétien qui ne doive adhérer à cette explication, mais elle réduit la célèbre affirmation de l'éloquent écrivain à une vérité élémentaire, aussi applicable au salut de 1 ame dans l'éternité qu'au salut des nations dans le temps.

Plus d'une fois il a été prophète, et la singulière assurance de ses jugements s'est trouvée promptement confirmée. Mais plus d'une fois aussi il s'est trompé dans ses prévisions, tout comme le comte de Maistre, ce grand et vrai prophète de notre siècle. Celui qui disait le 9 janvier 1849 : « Le pouvoir « qui a détruit la Monarchie avec un atome de République « saura bien, si cela convient à ses fins, renverser la Répu- « blique avec un atome d'Empire ; » celui qui ajoutait avec une noble tristesse : « C'en est fait de la liberté ! Oui, la « liberté est morte, et elle ne ressuscitera ni au troisième

« jour, ni à la troisième année, ni au troisième siècle peut*

« être Le monde marche à grands pas à la constitution

« d'un despotisme, le plus gigantesque, le plus terrible que « les hommes aient jamais vu; » celui-là se trompait en disant qu'avec Louis-Philippe « avait fini la dernière de toutes «c les monarchies possibles, la monarchie de la sagesse; » et quelques mois plus tard : « La République subsistera en « France, parce qu'elle est la forme nécessaire du gouveme- «, ment chez les peuples ingouvernables. »

Mais les imperfections de ce rare esprit peuvent toutes se ramener à une seule. Il aimait trop l'absolu. Il lui fallait à

' P. 51 et 52.

tout prix généraliser; personnifier une idée dans un homme, une époque dans un mot ; sauter à pieds joints sur les intervalles, les distinctions, les mille diversités de la vérité dans les choses humaines. C'est ainsi qu'il prend pour but de sa belle lettre du 26 mai 1849 cet axiome : « La civilisation « catholique » (notons qu'il s'agit non pas de la doctrine catholique, mais de la civilisation ou de la société humaine, réformée par le catholicisme), « la civilisation catholique contient « le bien sans aucun mélange de mal : la civilisation philo- « sophique contient le mal sans aucun mélange de bien. » Ûr, l'axiome est en contradiction avec les faits et avec la nature des choses : car, sur cette terre, le bien est toujours mêlé de mal, et le mal offre sans cesse quelque apparence ou quelque vestige de bien.

Ce défaut est beaucoup plus visible dans ses écrits que dans ses discours. Ici, il sentait le frein de la tribune et de l'auditoire, qui impose à la pensée ces tempéraments salutaires dont on est si souvent tenté de se plaindre sous le feu de l'ennemi, mais dont on a presque toujours à se féliciter plus tard. Ce n'est pas dans un discours qu'il eût risqué le reproche injuste, mêlé à tant d'autres si parfaitement justifiés, qu'il adressait à l'école libérale : a L'intérêt suprême de cette école « est de ne pas laisser arriver le jour des négations radicales a et des affirmations souveraines 1 . »

Cet intérêt, ce nous semble, est celui de tous les hommes sensés, de tous les hommes politiques, de tous ceux qui ont jamais manié les hommes et les choses de ce monde. U n'ap- |iartient qu'aux esprits violents et bornés d'appliquer aux choses contingentes et relatives un despotisme d'affirmations ou de négations qui ne convient qu'aux choses abstraites,

' Kitai, p. 20G.

MARQUIS DE VALDEUAMAS. 217

nécessaires et absolues. Leur rôle est de nier implicitement ks mille et une inconséquences de notre nature déchue, de la supposer constamment logique, de raisonner mathématiquement sur des éléments variables à l'infini, comme s'ils étaient la fixité môme; c'est aussi de faire violence aux faits historiques, de ne tenir aucun compte de la diversité des esprits, et de mépriser quiconque n'est pas de leur avis. Mais exiger ce radicalisme absolu dans les négations et les affirmations de l'ordre politique, appliquer ainsi les procédés inflexibles des mathématiques à la souplesse et à la mobilité de la nature humaine, c'est, j'ose le croira, une erreur de jugement et une erreur de conduite. Avec cette méthode on éblouit, on entraîne, mais on n'instruit pas, et on ne conserve pas le terrain qu'on a pu conquérir. Qui n'a été frappé de ce spectacle dans les luttes et les révolutions de notre époque? Tantôt au nom de la révolution, tantôt pour le compte de la réaction que toute révolution provoque, on proclame la souveraineté absolue de la logique, et on arrive, de conséquence en conséquence, à des résultats qui font reculer le bon sens. Il regimbe, se dérobe et se refuse. L'esprit humain a beau être vaincu par des dialecticiens habiles, il n'est pas convaincu. L'un de ses plus beaux droits est de ne pas se laisser enchaîner par cette logique implacable, qui est le rêve de tous les révolutionnaires, et qui ne devrait jamais être l'arme de leurs adversaires. Il est bon d'ailleurs de ne pas oublier que cette logique aveugle et dictatoriale n'exclut ni les variations, ni les palinodies. La seule chose qui ne change pas chez les esprits absolus, c'est la tyrannique intolérance de leur conviction d'aujourd'hui : elle se retrouvera sans faute dans leur utopie de demain.

Ce n'est pas à notre cher défunt que nous voudrions appliquer la sévérité de ces paroles. Il ne l'eût mérité que s'il eût

poussé à bout certaines doctrines dont il a semblé poser les prémisses, et dont les conséquences extrêmes sont aujourd'hui arborées sans détour.

Nous avons, en effet, parmi nous une école nouvelle pour qui, on lésait, les opinions et les institutions libérales sont le synonyme du mal. Pour elle, je cite textuellement la liberté moderne est la négation de la vérité et de la justice. Le système parlementaire (quoique essayé dans une certaine mesure par Pie IX) est, en soi, non-seulement hétérodoxe, mais incompatible avec toute foi et toute certitude. Les peuples catholiques, chez qui l'Église jouit d'une liberté absolue, mais qui possèdent en outre la liberté politique, comme le peuple belge, sont dans une situation anormale, La situation normale pour la royauté, c'est d'être entourée de corps politiques qui ne puissent lui imposer ni obligations ni restrictions quelconques, qui n'aient aucun droit de concours ou de résistance légalement constitué. Le Bey neto de l'ancienne Espagne est la formule suprême de la sagesse politique. Notre pays, avant 1789, avait la plus sage des constitutions et était de tous les pays celui qui avait le moins besoin d'être réformé. La France, au sorlir de l'Empire, valait mieux, intellectuellement, religieusement et politiquement, qu'au sortir du gouvernement représentatif; et, à défaut de l'idéal irréalisable du moyen âge, les nations modernes n'ont rien de mieux à désirer ou à imiter que le régime de l'Espagne sous Charles IV ou de la France sous Napoléon.

Tel est le nouvel Évangile que l'on nous enseigne. Telles sont les conséquences que l'on tire de la défaite provisoire du socialisme. Telles sont les lois de la politique que l'on inculque aux catholiques, et dont on donnerait volontiers M. Donoso Cortès pour le précurseur.

1 D'après le journal l'Vnitm de 1852 et 1853.

Mais quoi ! nous faut-il vraiment, parce que nous sommes catholiques et catholiques ultramon tains, parce que nous l'avons toujours été et le voulons être toujours, nous faut-il enchaîner à jamais le monde à la monarchie absolue du dix-huitième siècle? Faut-il méconnaître à ce point la merveilleuse flexibilité et le ressort toujours élastique du catholicisme, qui, par cela même qu'il est éternel et omnipotent, embrasse tous les régimes et s'adapte à toutes les formes politiques? Sommes-nous condamnés, parce que nous sommés catholiques, à repousser toute garantie, toute liberté, tout moyen humain de résister à la force et à l'arbitraire ? Sommesnous condamnés à tout nier, à tout flétrir, à tout proscrire, dans le mouvement intellectuel, politique, économique du monde moderne? à identifier la cause catholique avec la compression universelle? à triompher de l'universel abaissement? à nous poser en vainqueurs, parce que nos adversaires sont réduits au silence, non pas par nous, mais comme nous? Devons-nous dire à tous ceux que nous convions à rentrer dans le bercail du catholicisme qu'on n'y entre qu'en reniant la liberté, et en versant des torrents de mépris sur toutes les conquêtes, toutes les épreuves, toutes les aspirations de la société où nous sommes nés? Parce que, comme Donoso Cortès, et de concert avec les honnêtes gens de toute l'Europe, on a défendu cette société contre le socialisme, faut-il se jeter à corps perdu, les yeux bandés et la tète baissée, dans le culte de la force triomphante? Parce que quelques incorrigibles ont sottement abusé des institutions représentatives, faut-il condamner pour jamais l'intervention du pays dans ses affaires, abdiquer les droits légitimes de la raison, et briser le frein salutaire de la libre discussion, au profit d'une volonté unique et illimitée? Parce que nous courbons la tête sous le joug de la foi et de la vérité catholique, faut-il la

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courber aussi sous le joug de l'autocratie temporelle , jeter [ Église avec nous sous les pieds de César, et pousser l'enthousiasme de l'adhésion jusqu'à accepter en silence pour nos prêtres une part dans la dépouille des proscrits?

Non, non, ces odieuses conclusions, qui répugnent à notre conscience et à notre honneur, ne sont ni la condition ni la conséquence de notre foi. Si on devait les tirer de la vie ou des œuvres du marquis de Valdegamas, ce n'est pas moi qui lui rendrais hommage. Elles terniraient pour moi cette sainte et douce mémoire.

Mais je crois sincèrement qu'elles lui seraient imputées à tort, et qu'elles ne rassortent ni de sa doctrine ni de sa conduite. Je dis de sa conduite, car avec la délicatesse et la générosité que nous lui avons tous connues, il est impossible de concevoir qu'un ennemi systématique des gouvernements libres ait voulu continuer à servir et à représenter, dans le poste le plus élevé et le plus confidentiel, un gouvernement dont l'origine et l'existence reposent exclusivement sur les idées et les institutions libérales.

Je les crois d'ailleurs contredites par plus d'un passage de ses discoure et de ses écrits. Je remarque d'abord qu'il y professc la plus vive admiration pour l'Angleterre, qui est, comme l'on sait, en sa qualité de berceau et de sanctuaire inattaquable des libertés modernes, la bête noire de tous les absolutistes, catholiques et autres. Tout en blâmant avec raison cette politique extérieure du gouvernement britannique qui lui donne une ressemblance de plus avec l'ancienne Home, il dit : « L'Angleterre est non-seulement la nation la « plus libre et la plus puissante qui soit peut-être sur la « terre, mais la plus digne d'être puissante et libre. » El ailleurs : « La race anglo-saxonne, représentée par 1* Angle- « terre, est la plus généreuse, la plus noble, la plus coura-

« geuse du monde, la moins exposée au choc des révolu- « lions 1 . »

11 a dit ailleurs : « La monarchie constitutionnelle, comme « l'entendent les modérés de tous les pays, peut, avec les « mêmes titres que la monarchie absolue, symboliser les « affirmations politiques qui sont l'écho, pour ainsi dire, des « affirmations religieuses2. »

Il n'a pas méconnu la distinction profonde qui sépare ceux qui, sous l'empire de la nécessité, ont pu adhérer à des remèdes violents, mais temporaires, et ceux qui érigent en principe l'immolation de toute discussion et de toute liberté. Elle est parfaitement tracée dans cette péroraison de son célèbre discours du 4 janvier :

« S'il s'agissait, messieurs, de choisir entre la liberté d'un côté et la dictature de l'autre, il n'y aurait point de dissentiment entre nous. Qui , en effet, pouvant posséder la liberté, irait s'incliner devant la dictature? Mais la question n'est pas entre la liberté et la dictature : autrement je voterais avec tous mes amis politiques pour la liberté. Mais voici la question : il s'agit de choisir entre la dictature de l'insurrection et la dictature du gouvernement : dans cette alternative, je choisis la dictature du gouvernement comme la moins dure et la moins honteuse. Il s'agit de choisir entre la dictature d'en bas et la dictature d'en haut : je choisis la dictature qui vient d'en haut, parce qu'elle vient de régions plus pures et plus sereines. Il s'agit de choisir entre la dictature du poignard et la dictature du sabre : je choisis la dictature du sabre, parce qu'elle est plus noble. »

Quatre ans plus tard, le 12 novembre 1852, il écrivait à un ami : « 11 ne faut pas confondre un ordre de choses au-

1 Lettres et discours, pag. 86 et 89.

» ld.f p. 82.

« quel on se résigne pour empêcher des maux intolérables « avec un ordre de choses auquel on tiendrait par tous les « liens de l'amour. Ceux qui donnent au premier ce qui est « dû seulement au second n ont ni le sentiment de la dignité « personnelle, ni même celui de la justice distributive. »

Le monde parisien a retenti d'une de ces conversations pleines de flamme, d'éclat et d'entraînement, comme lui seul savait de nos jours les allumer, et où il avait pour interlocuteur un illustre académicien digne, par sa verve et sa féconde intelligence, de lutter avec le resplendissant Espagnol. C'était quelques semaines avant sa mort. On parlait de l'Angleterre, des gouvernements pondérés et contenus, de l'équilibre et de la séparation des pouvoirs. Donoso prit feu et lança une magnifique improvisation contre le gouvernement par les masses et les instincts, contre l'omnipotence et l'infaillibilité du suffrage universel. « Je veux, » disait-il, « que « Ton gouverne par la lumière et avec la lumière, pourvu « qu'on la cherche où elle est , c'est-à-dire hors des masses, « hors des instincts, des préjugés de la foule : je veux l'exa- « men, la discussion, la liberté; mais l'examen éclairé par « en haut, la discussion tempérée par la foi, la liberté contett nue par le devoir. » Puis, parcourant à grands pas l'histoire pour y chercher des leçons propres à confondre les enthousiastes du moment et à illuminer l'avenir , il s'arrêta tout à coup pour jeter sur cet avenir une prédiction que le régime actuel de la presse ne nous laisse pas la liberté de reproduire.

Ainsi donc il ne transformait pas en théories permanentes ses émotions passagères; il ne partageait ni les terreurs ni les adorations qui ont cours aujourd'hui parmi un si grand nombre de catholiques : comme aussi il ne se sentait de goût

1 M. Villemain.

pour aucune des querelles qui ont récemment agité le public religieux. Son âme, essentiellement humble et affectueuse, voyait avec chagrin et surprise les funestes dissensions qui, depuis la conquête si promptement compromise de la liberté d'enseignement, ont brisé l'unité des tendances et des efforts catholiques parmi nons. Quelques lignes de lui, écrites le 3 janvier de cette année à une noble et pieuse femme qui se trouvait à Rome au plus fort de ces luttes, peuvent servir à jeter de précieuses lueurs sur ses dernières impressions à l'égard de notre situation religieuse. « Oui, vous avez raison « comme toujours. 11 y a eu au temps de Fénelon, il y a à « présent et on rencontrera toujours des hommes dont le « métier est d'être plus royalistes que le roi, plus papistes « que le Pape, et plus grands zélateurs du service fie Dieu « que Dieu lui-même. Ce sont les enfants terribles de l'É- « glise et les enfants terribles de l'État. Je ne veux pas dire « que le gallicanisme ne fasse pas encore de ravages en « France. J'entends dire seulement que ses ravages ne sont « ni aussi étendus ni aussi profonds qu'on le dit : j'affirme « au contraire que, tel qu'il est, le clergé français est le plus a. beau du monde entier. »

Sa règle du reste était de se faire, selon la maxime apostolique, tout à tous. C'est pourquoi on risquait quelquefois de prendre pour une adhésion ce qui n'était chez lui qu'une sorte de compassion intellectuelle , et pour une sympathie d'esprit et de conviction la simple condescendance de la charité. D'un autre coté , sa nature méridionale et sa poétique imagination le conduisaient facilement, dans les entraînements de même la plus amicale, jusqu'à l'hyperbole.

Je ne veux donc pas disconvenir qu'il ait pu, par ses conversations encore plus que par ses écrits, laisser dans plusieurs esprits la pensée que la liberté politique lui inspirait

22 i DONOSO CORTÈS

plus de peur que de goût. Et cependant, en invoquant la Renaissance catholique, dont il a été l'interprète le plus populaire, il avait , lui aussi , proclamé l'indestructible alliance de la religion et de la liberté. « S'il y a réaction reli- « gieuse, disait-il aux cortès, vous verrez bientôt, messieurs, « comment, à mesure que montera le thermomètre religieux, « commencera de descendre naturellement, spontanément, « sans nul effort de la part des peuples ou des gouvernece ments, le thermomètre politique , jusqu'à ce qu'il marque « le jour tempéré de la liberté des nations*. » Il ne croyait pas encore à cette réaction en janvier 1849. Déjà cependant elle existait; déjà elle avait enfanté des merveilles; déjà elle pouvait le montrer lui-même au monde troublé comme son plus éloquent organe. Depuis lors, elle n'a fait que gagner du terrain. Mais pour qu'elle s'enracine et qu'elle dure, pour que l'heureuse coïncidence qu'il a prédite devienne une vérité et non un leurre hypocrite, il ne faut pas que les admirateurs et les instruments de la renaissance religieuse se transforment en théoriciens de la dictature permanente; il ne faut pas que cette renaissance soit à la fois contemporaine et solidaire de l'abaissement des caractères, de l'anéantissement des garanties, et de cette prostration sociale dont les symptômes sont si nombreux et si alarmants parmi nous.

Il ne faut pas non plus se laisser aller à ce pessimisme que dicte quelquefois le culte fervent du bien, mais qui, propagé sans précaution par une parole éloquente, sert trop souvent d'excuse à la faiblesse et de prétexte à la fervilité. Peut-être notre illustre ami a-t-il eu parfois ce tort. Dans une lettre du 12 novembre 1852, il disait : « Si j'écris, ce sera pour « condamner la monarchie absolue et la monarchie parle-

1 LtHrrt et dii'ours, p. 27.

« mentaire telle que les libéraux Font faite, et pour dire « que jusqu'à présent le meilleur gouvernement que je con- « naisse est la monarchie chrétienne, telle qu'elle existait « avant que la monarchie absolue eût fait disparaître les « assemblées et les corporations qui mettaient partout des « limites réelles et non révolutionnaires à la volonté royale. « Je ne dirai rien sur ce qui est possible à présent : je crois, <( en mon âme et conscience, que rien n est possible. Le grand « crime du libéralisme, c'est d'avoir tellement détruit le <c tempérament de la société qu'elle ne peut rien supporter, « ni le bien, ni le mal. »

Je crois qu'on peut et qu'on doit répondre à cela que si la société était réellement incapable de supporter le bien, elle aurait déjà cessé d'exister; car Dieu ne la faite et ne la laisse vivre qu'à la condition expresse de supporter le bien, ou au moins la lutte entre le bien et le mal. Mais c'est précisément cette nécessité et cette permanence de la lutte qui semblent répugner à certains esprits. Pour l'éviter, ils ne se résignent pas seulement aux humiliations de la captivité d'Égyptc; ils la saluent avec bonheur et voudraient nous y précipiter avec eux.

En effet, si l'on se demande pourquoi le despotisme exerce de nos jours un si grand attrait sur tant d'honnêtes gens, il faut bien s'avouer que cet attrait se fonde principalement sur notre extrême mollesse. La vie n'est qu'une lutte; mais la lutte répugne profondément à l'infirmité de notre nature déchue. Nous cherchons le repos : et on nous l'offre, on nous le garantit à la seule condition que nous laissions faire. 11 est si commode de n'avoir ni à agir, ni à penser, ni même à parler! ou bien s'il faut absolument parler , de parler tout seul ! Le despotisme nous dispense de combattre, de résister, de discuter, de réfléchir, de raisonner, de persuader. On se

il. — (Entres polém. et dit. 15

charge de tout cela pour nous, et au meilleur marché possible. C'est une entreprise à forfait : elle nous coûte moins cher que de régir nous-mêmes nos intérêts et nos volontés. Nous aurons de l'argent et du bon temps de reste.

De là encore toutes ces doléances, légitimes jusqu'à un certain point, mais excessives et dangereuses par les conséquences qu'on en tire, contre les éléments de la société moderne, les seuls dont on a pu disposer dans le passé, les seuls dont on pourra disposer dans l'avenir, s'il y a un avenir pour la liberté en France. Rien de plus commode que de laisser aller les choses, de critiquer tout ce qui s'est fait et même tout ce qui se pourrait faire, en soutenant que si l'édifice est reconstruit avec les mêmes matériaux, il s'effondrera de nouveau. Mais où donc trouver des matériaux meilleurs? Pour construire des gouvernements et des constitutions au temps où nous sommes, y en a-t-il d'autres que les hommes et les idées de ce temps lui-même? J'ai horreur des panégyristes de l'esprit moderne, des adulateurs du temps présent; mais je me défie aussi de ses détracteurs passionnés et aveugles. Je le prends pour ce qu'il vaut : assez peu quand on le juge, mais beaucoup quand on le compare à certaines époques antérieures de notre propre histoire. Ce qui a manqué aux constructions modernes, tout le monde semble le reconnaître aujourd'hui, c'est le ciment de la religion. Tout le monde aussi semble d'accord pour réparer cette criminelle omission; on a déjà fait quelque chose; bon gré, mal gré, on fera plus encore dans cette voie. Il serait injuste de prétendre que, dès à présent, les classes supérieures ne sont pas beaucoup plus chrétiennes, par l'esprit et même par la conduite, qu'elles ne Tétaient il y a un siècle. Mais ce ciment divin lui-même ne suffit pas pour transformer les matériaux humains qu'il relie. Il les maintient, il les conserve, il les

purifie, mais il ne change ni leur nature ni leur emploi.

Pour moi, ce sont les ouvriers qui me préoccupent bien plus que les matériaux. Ne va-t-on pas souvent trop loin chercher les maux et les remèdes? Ils sont là, sous la main. Notre époque ne diffère guère de beaucoup d'autres que par un seul côté, rabaissement des caractères, suite infaillible des idées et des institutions démocratiques, dont le despotisme recueille toujours tous les fruits. J'ai assisté à plus d'une catastrophe politique ; je les ai vu expliquer par une sorte de fatalisme, qui, pour être revêtu des formes chrétiennes, n'en est pas moins dangereux et mensonger. Cessons d'absoudre les hommes pour charger les événements et les institutions d'une responsabilité qui ne retombe que sur nous-mêmes. Je ne crois pas qu'on puisse citer un seul malheur de ces derniers temps, qui n'eût pu être évité par ceux qui en ont été les victimes, s'ils avaient eu plus de courage, de bonne foi et de bon sens. Je ne connais pas d'entreprise qui n'ait réussi, lorsque ses auteurs étaient suffisamment pourvus de ces trois qualités. Je sais bien que l'on a réussi sans les réunir toutes ; mais cela ne prouve rien contre le succès de leur action combinée. Encore une fois, ce qui manque surtout à la société moderne, c'est l'énergie du bien. Or, il faut pousser la crédulité bien loin, pour se persuader que le despotisme donnera aux hommes dans la vie politique plus de courage, plus de bon sens, plus de vertu que n'en enfante la liberté. Après tout, ce doit être quelque chose, même aux yeux du chrétien le plus austère et le plus absorbé par la contemplation des choses célestes, que ces efforts, ces sacrifices, ces longs dévouements, cette foi sans cesse renaissante que l'amour de la liberté a produits parmi les hommes. Sans doute l'erreur est là comme partout à côté de la vérité, l'abîme à côté du port. Là aussi les mécomptes sont nombreux et amers, et

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plus qu'ailleurs d'odieux fantômes viennent usurper la place de l'idéal qu'on avait aimé et servi. Mais la poursuite de cet idéal n'en est pas moins, après celle du salut éternel, la plus noble carrière où puisse s'agiter l'esprit humain, et la mieux faite pour lui rappeler sa divine origine. Non, non, la liberté n'est ni plus dangereuse, ni plus méprisable, ni plus stérile que la science. Tout ce qui se dit contre l'une peut se reprocher à l'autre. Parlons donc de la liberté, s'il se peut, comme Bossuet a parlé de la science. « Je ne suis pas de ceux qui « font grand état des connaissances humaines ; et je confesse « néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces « merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour péné- « trer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a « trouvées pour l'accommoder à notre usage... Dieu ayant « formé l'homme pour être le chef de l'univers, d'une si « noble institution, quoique changée par son crime, il lui a « laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque « dans toute l'étendue de la nature... Pensez maintenant, « messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant « une créature si faible et si exposée, selon le corps, aux «t insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une « force supérieure à toute la nature visible , un souffle im- « mortel de l'esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de « sa ressemblance 1 . »

Quant à ce genre d'hostilité contre les libertés modernes qui se fonde sur le regret des libertés anciennes, rien n'est plus facile que d'en démontrer la stérile injustice. Il ne s'agit pas de contester les inconvénients du système moderne, ni les avantages des garanties du moyen âge, qui avait bien aussi ses inconvénients. Aucun catholique de l'école libérale, ou, si on

1 Sermon pour le vendredi de la iv« semaine de Carême.

MARQUIS DE VALDEGAMA5, 229

1 aime mieux, aucun libéral de l'école catholique n'a songé à nier les uns plus que les autres; aucun ne peut songer à nier l'infirmité radicale de toute institution humaine. Mais ce que M. de Valdegamas appelle la monarchie chrétienne telle quelle existait avant que la monarchie absolue eût fait disparaître les assemblées et les corporations qui mettaient des limites réelles et non révolutionnaires à la volonté royale, n est autre chose que la monarchie féodale et aristocratique du moyen âge. Il est d'autant plus à propos de la réhabiliter qu'un trop grand nombre d'écrivains catholiques l'ont sacrifiée depuis deux siècles à la monarchie absolue. Mais en la réhabilitant, on ne parviendra pas à la ressusciter. Est-ce une raison pour se passer de toute garantie, de tout frein, de tout moyen de résistance aux abus du pouvoir? De ce qu'on a follement abattu ces belles futaies qu'avaient plantées no3 aïeux, est-ce une raison pour extirper jusqu'aux moindres taillis, jusqu'aux arbustes de nos jardins modernes? Demandez à nos soldats si le palmier-nain ne vaut pas mieux sous le soleil d'Afrique que le roc nu ou le sable du désert. Et s'il en est ainsi, quel autre abri peut-on inventer que le système représentatif, ou le gouvernement des trois pouvoirs, calqué plus ou moins fidèlement sur les institutions que l'Angleterre a empruntées au moyen âge lui-même?

Il faut réduire la question à ses plus simples termes. Les institutions aristocratiques et essentiellement modératrices du moyen âge existent-elles encore sur le continent européen? Non. Peut-on les ressusciter? Non. Alors, que veuton donc leur substituer ? Rien apparemment : car on se borne à critiquer et à flétrir la seule forme qui en ait tenu lieu jusqu'à présent.

Mais il y a de rares génies qui se figurent qu'ils sauraient bien inventer quelque combinaison nouvelle. Nous les atten-

don» à l'œuvre. Quand ils auront fait leur découverte, ils voudront bien nous en faire part. Mais, après l'avoir inventée, ils auront encore à la faire discuter et accepter par l'opinion. Cela peut être long, et pas trop facile par le temps qui court. En attendant, ils contribueront de leur mieux à enraciner le pouvoir absolu, et mériteront de compter au rang de ses prôneurs les plus utiles et les plus dévoués.

Ce n'est pas là certes la place que nous entendons, à aucun degré, assigner à l'âme généreuse, indépendante et pure, dont nous signalons avec un tendre et respectueux regret quelques tendances outrées.

On peut facilement se les expliquer. Converti par un coup de la grâce à la religion, qu'il avait méconnue pendant qu'il aimait et défendait la liberté, il a voulu secouer le vieil homme tout- entier, en rejetant tout son passé du môme coup et sans distinction. N'ayant pas aperçu dès l'origine le faible des théories libérales sans religion, il a pu croire ou laisser croire que la religion lui commandait de se méfier de la liberté même. Ces rapides réactions, ces excessives oscillations de l'esprit humain, même chez les plus nobles d entre les enfants des hommes, ne sauraient étonner , mais ne doivent pas non plus servir de modèle. Il y a eu en Irlande , en Belgique, en France, en Piémont même, des hommes qui , heureusement pour eux, ont aimé et servi la liberté sans jamais oublier la religion. O'Connell, Frédéric de Mérode, César Bal ho, pour ne parler que des morts, ont suffisamment prouvé qu'on pouvait se dévouer à la cause de l'Église, sans sacrifier cette liberté, tour à tour adulée ou proscrite par tant d'esprits aventureux et inconstants. Leur exemple a formé partout des soldats du droit et de la vérité, dont la race n'est pas encore tarie, ni le courage éteint, et qui, catholiques avant que l'illustre Donoso Cortès ne le devînt.

MARQUIS DE VALDEGAMAS. 23f

ne doivent pas craindre de rester libéraux parce qu'il aurait pu cesser de l'être.

Lui-même, j'ose l'affirmer, s'il avait vécu plus longtemps, et surtout s'il avait eu le loisir de calmer ses ardeurs de néophyte, s'il avait daigné descendre des hauteurs où l'entraînait de plus en plus sa fervente piété, pour s'occuper des intérêts politiques, lui-même eût retrouvé et rétabli l'équilibre naturel entre les instincts généreux de sa jeunesse et les expériences de son âge mûr. Si Dieu avait prolongé ses jours, nous lui aurions dû peut-être le véritable manuel politique des catholiques du dix-neuvième siècle. Il nous eût tracé une voie sûre et honorable entre les amplifications forcenées et rechauffées du système de M. de Bonald, qu'on nous sert chaque jour, et les périlleuses illusions de l'école de Gioberti et du catholicisme démocratique.

Mais Dieu a jugé cette tâche superflue; lui seul peut juger le prix d'une âme et l'heure où il convient d'étancher sa soif d'immortalité. L'on peut croire sans témérité qu'il a trouvé ce fidèle serviteur suffisamment digne de la couronne éternelle. Après avoir achevé de l'épurer par une douloureuse maladie, il l'a appelé à lui au milieu de sa carrière et presque au début de sa vie chrétienne.

Il n'y avait pas encore deux ans que le marquis de Valdegamas occupait le poste de ministre plénipotentiaire à Paris, et déjà il y avait conquis des sympathies profondes, nombreuses et diverses. Tout annonçait qu'il était appelé à exercer parmi nous une de ces grandes et durables influences dont l'histoire offre quelques rares exemples; et voilà que Dieu le choisit pour donner à cette grande capitale, dans ses rangs les plus élevés, le spectacle admirable de la mort du juste. Tout Paris, le Paris religieux, politique, littéraire ,

suivait avec anxiété les progrès du mal mystérieux qui consumait trop rapidement cette organisation si pleine de feu et de vie. Grâce à quelques amis admis auprès de ce lit de douleur et de vertus, grâce surtout à la Sœur de Bon -Secours qui veillait près du malade, on a su par quels traits de noble patience, de fervente piété, de forte et tendre résignation, ce grand chrétien a témoigné de sa foi et de sa charité envers Dieu et le prochain. Ce devoir de l'aumône qu'il accomplissait avec une générosité antique, qui lui faisait distribuer à Madrid, où rien ne l'astreignait à une représentation officielle, les cinq sixièmes de son revenu qui, dans Paris, le conduisait chaque semaine de l'hôtel de son ambassade chez les petites sœurs des pauvres et dans les misérables greniers des faubourgs ; ce devoir préoccupait son âme jusqu'au dernier instant. L'un de ses derniers actes fut de veiller à ce que la distribution ordinaire de ses dons ne souffrit aucun retard par suite de ses propres maux, et de délivrer lui-même à des mains amies l'argent qu'il y destinait. Mais ce n'était pas seulement par l'aumône que se manifestait sa charité. Dans sa vie comme à son lit de mort, il avait toujours témoigné une tendre et active sollicitude pour le bonheur et pour la bonne renommée d'autrui. M. Louis Veuillot a dit avec une parfaite justesse : a Sa parole, prompte, ardente et sincère, était en même temps la plus inoffensive que l'on pût entendre, et c'était un charme devoir qu'il eût toujours innocemment tant d esprit. » — « Ce qui « m'étonne le plus, » nous disait la Sœur qui a reçu son dernier soupir, « ce que je n'ai encore vu que chez lui, c'est « qu'il ne dit jamais du mal de personne. » Mais s'il aimait ainsi ses semblables, comment ne dut-il pas aimer son Dieu!

• Ce fait est affirmé par M. Rafaël de Villanueva y Gomez, dans le journal Fl Truno y la Con$titucio% dd 17 mai 18 ô3.

Aussi la même Sœur disait encore : « Il n'est jamais cinq « minutes sans penser à Dieu, et quand il en parle, ses « paroles s'enfoncent dans le cœur comme des flèches. » Quand on vint lui annoncer que l'Empereur envoyait un aide de camp pour lui témoigner son affectueux intérêt , il remercia de la tète; puis tournant son œil doux et profond vers l'image du Christ portant sa croix, qui pendait à son chevet : « Pourvu, » dit-il, « que Celui-là s'intéresse à moi, « c'est tout ce qu'il me faut. »

La franche et entière humilité dont il était pénétré se révélait à chaque instant et se mêlait dans tout son être à la plus généreuse patience. Un jour, le pieux et savant médecin qui luttait contre le mal graduellement vainqueur, disait à la Sœur : « Vous soignez là un malade comme vous n'en avez « pas souvent : c'est un vrai saint ! » Donoso l'entendit; il se dressa sur son séant, tout indigné, et avec une véhémence inouïe : « Monsieur Cruveilhier, dit-il, avec de telles idées, « on me laissera dans le purgatoire jusqu'à la fin, du monde. « Je vous dis que je ne suis pas du tout un saint, mais le plus « faible des hommes. Quand je suis avec de braves gens, ils « me font du bien ; mais si je vivais avec des méchants, je « ne sais ce que je serais. » Puis se retournant avec un regard enflammé et un geste inexprimable vers son crucifix : « Vous le savez, vous, mon Dieu, que je ne suis pas un « saint! »

La lutte douloureuse et admirable touchait à sa fin. A l'extrême et séduisante vivacité de tout son être avait succédé, non pas rabaissement de la maladie, mais le calme du chrétien sûr de sa route et de son maître. Ce calme demeura jusqu'au bout le trait distinctif de sa figure et de ses paroles. Il n'était interrompu que par les effusions de sa piété. U mêlait à ses prières en français et en latin ces touchantes excla-

mations de la ferveur espagnole, qui ont quelque chose de plus familier et de plus intime : Jésus de mi aima! Bios de mi corazonl Voici ses dernières paroles, les dernières du moins qu'on ait pu entendre : a Mon Dieu, je suis votre créa- « ture; vous avez dit : J'attirerai tout à moi. Attirez-moi, « prenez-moi. » C'est ainsi qu'il mourut, le soir du 3 mai 1853, avant d'avoir accompli sa quarante-quatrième année.

On se rappelle la consternation que la nouvelle funèbre répandit dans Paris, et qui s'est propagée jusqu'aux extrémités du monde catholique. Ce ne furent pas seulement les catholiques qui se sentirent frappés. Il avait su conquérir partout des amitiés : il attirait involontairement ceux que tout semblait éloigner de lui, il captivait ceux qu'il ne cherchait même pas à convaincre. 11 fut pleuré par des yeux inaccoutumés aux larmes.

Ses obsèques offrirent un spectacle édifiant et curieux , plus édifiant qu'il n'arrive d'ordinaire parmi nous, et curieux parce qu'il s'y reflétait une vive image de l'action exercée par cet étranger aimé sur tous les rangs de notre société. On y voyait les plus illustres serviteurs des deux monarchies vaincues et exilées , marchant derrière les grands du régime actuel. Deux mondes divers et contraires se réunissaient pour la première fois autour de ce cercueil , que la religion honorait aussi de son deuil, mais qu'elle illuminait de ses infaillibles espérances.

Le monde lui avait prodigué ses dons : il occupait comme ministre plénipotentiaire à Paris le premier poste de la diplomatie espagnole ; il était sénateur, grand croix de l'ordre de Charles III , gentilhomme de la chambre de la Reine, membre de l'Académie royale d'Histoire. Il avait atteint bien jeune encore la plupart des dignités les plus recherchées dans son pays.

Mais Dieu avait été plus prodigue encore envers cette créature chérie. Outre le bien inestimable de la foi perdue et retrouvée, il lui avait conféré le don d'aimer et de se faire aimer. Ce sage, ce pénitent, ce fervent chrétien portait en lui le bonheur et le répandait au dehors à grands flots. Ceux qui ne pourront plus que le lire le connaîtront dans son éclat, mais ne se douteront pas de son charme. Car, il faut qu'on nous le laisse dire, c'était un homme charmant. Cette expression, si banale et en apparence si frivole , est encore la seule qui lui convienne dans notre pauvre langue. Jamais personne n'a rendu la religion plus aimable et n'a donné plus d'attrait à la vertu chrétienne. La paix et la félicité qu'il avait goûtées, au moment de sa conversion à Dieu, semblaient s'être gravées en traits ineffaçables dans son cœur, et se faisaient jour jusque dans son langage et dans son regard. Il avait la vivacité expansive de l'innocence, le tendre et généreux élan d'une âme rajeunie d'avance par l'éternel bonheur. Son oeil brillait de la joie limpide et naïve d'une jeune épousée. La lune de miel de son union avec la vérité durait encore et toujours.

Il était resté jeune de cœur plus encore que d'années. Ce prophète, qui voyait tout en noir dans les révolutions de l'avenir, était d'un enjouement inépuisable et contagieux; toujours gai, toujours doux, toujours enclin au bienveillant sourire. Il jouissait de tout, des saillies d'un petit enfant comme des merveilles de la nature et du génie. Il savait admirer avec une intelligente jouissance qui débordait sur tout ce qui l 'entourait. Il savait aussi pardonner à la fragilité humaine, et versait chaque jour je ne sais quel baume suave et salutaire sur les infirmités de son prochain. C'est ce qui rendait son commerce si facile et si sûr, ce qui donnait à tout son être quelque chose de pénétrant, de caressant et d'irrésis-

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tible. En un mot, c'était au suprême degré ce que les Italiens appellent un homme sympathique. Dieu lui avait départi deux dons qui sont le sceau des âmes élues pendant leur passage sur la terre : l'autorité et la sérénité. Il les retrempait sans cesse dans l'humble et généreuse ardeur de sa foi... Mais à quoi bon se perdre dans un effort inutile pour retracer cette image chérie? En achevant ces pages, je me sens à la fois incapable de le faire deviner à ceux qui ne l'ont jamais connu, et de lui rendre justice aux yeux de ceux qui l'ont aimé. Qu'il parle lui-même une dernière fois, et qu'il nous dise le secret de sa science, de sa verve, de son calme, de sa force, de son charme. « Je suis purement catholique : je « crois et professe ce que professe et croit l'Église catholi- « que , apostolique , romaine. Pour savoir ce que je dois « croire et ce que je dois penser, je ne regarde pas les philo- « sophes, je regarde les docteurs de l'Église; je ne ques- « tionne pas les sages, ils ne pourraient me répondre. J'in- « terroge plutôt les femmes pieuses et les enfants, deux vases « de bénédiction, parce que l'un est purifié par les larmes, <c et que l'autre est embaumé des parfums de l'innocence »

1 Leitrei tt discourt, pag. 46.

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